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Groupe d'analyse politique GAP
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Savoirs et idéologies en politique, 2012-2013

Savoirs et idéologies en politique Genèse, circulation, transmission Calendrier des Séances 2012-2013 Un Mercredi par mois, de 14h à 16h — Bâtiment F — Salle des Conférences (F352) - Université Paris Ouest Nanterre 14 novembre 2012 : Jean-Louis Fournel (Paris 8), autour de l’ouvrage collectif Liberté(s) et libéralisme(s). Formation et circulation des concepts, dir. par J.L. Fournel, J. Guilhaumou, J.-P. Potier, ENS Éditions, 2012. 12 décembre 2012 : Emmanuel Didier (...)

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Séminaire de recherche 2012-2013 : André Siegfried et le Tableau politique de la France de l’Ouest

André Siegfried et le Tableau politique de la France de l’Ouest 14h —17h Salle des actes (F141) — UFRDSP — RER/SNCF « Nanterre-université » Mercredi 6 février 2013 : Bernard Lacroix « Comment travailler un auteur au corps » Mercredi 27 février 2013 : Mathilde Sempé « Retour sur la construction de la figure fondatrice d’André Siegfried : hommages et commémorations » Mercredi 6 mars 2013 : Christophe Voilliot « André Siegfried et la candidature officielle » (...)

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Savoirs et idéologies en politique, 2011-2012

Savoirs et idéologies en politique Genèse, circulation, transmission Séminaire du Groupe d’Analyse Politique Un Mercredi par Mois, de 14h30 à 16h30 Bâtiment F — Salle des Actes (141) Calendrier des Séances 16 novembre 2011 : « Comment peut-on être économiste (au XVIIIe siècle) ? Contribution à une généalogie de la croyance économique », par Arnault SKORNICKI (GAP, Paris Ouest Nanterre) 14 décembre 2011 : « Comment peut-on être européaniste (en Corée du Sud) ? Genèse (...)

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- Savoirs et idéologies en politique, 2012-2013

- Séminaire de recherche 2012-2013 : André Siegfried et le Tableau politique de la France de l’Ouest

- Savoirs et idéologies en politique, 2011-2012

- Séminaire Savoirs et idéologies en politique 2010-2011

- GAP : Réunion de rentrée

- Gap : Conseil de laboratoire

- Séminaire de recherche : savoirs et idéologies en politique

- Séminaire de recherche : la construction sociale de l’opération électorale

- GAP : réunion de rentrée

- GAP : séance du 1er juin 2009




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Publications du Gap
Eléments de science politique

Christophe Voilliot, Eléments de science politique, L’Harmattan, Logiques politiques, Paris, décembre 2010, 208 pages Ce livre, fruit d’un travail pédagogique collectif, témoigne de la situation paradoxale de la science politique française contemporaine. Influencée par l’ensemble des sciences sociales, notamment par la sociologie, cette discipline est difficilement accessible aux non spécialistes. Cet ouvrage propose une version unifiée sur des éléments de science (...)

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L’Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse

Vient de paraître : Laurent Bonelli et Willy Pelletier (dir.) L’Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse, La Découverte, Paris, septembre 2010, 324 pages. Résumé Dans le débat public, les diagnostics alarmistes sur la « crise de l’État-providence », et les procès contre l’État-redistributeur, ont laissé place à toujours plus d’injonctions à « réformer l’État ». Cet impératif est devenu le point de ralliement d’élites politiques (de droite (...)

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Nouveau manuel de science politique

Nouveau manuel de science politique Antonin COHEN, Bernard LACROIX, Philippe RIUTORT Ce Nouveau manuel propose une vaste présentation des connaissances disponibles en science politique. Unique manuel collectif en langue française, mobilisant l’expertise de plus de 70 auteurs, il réunit les meilleurs spécialistes des nombreux thèmes abordés. La diversité de ces thèmes, des objets les plus classiques de la discipline aux sujets les plus contemporains, le traitement novateur de (...)

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- Eléments de science politique

- L’Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse

- Nouveau manuel de science politique

- Vulgarisateurs, essayistes, animateurs.

- L’Europe sociale n’aura pas lieu

- La France a peur. Une histoire sociale de l’"insécurité"

- Les ravages de la « modernisation » universitaire

- Sociologie de la communication politique

- Amour, Gloire et Crampons. Pour une sociologie du foot

- L’ivresse des sondages

- La canonisation libérale de Tocqueville

- L’utopie communautaire (réédition)

- Eugène Spuller 1835-1896. Itinéraire d’un républicain entre Gambetta et le Ralliement

- La candidature officielle. Une pratique d’État de la Restauration à la Troisième République

- Les formes de l’activité politique. Eléments d’analyse sociologique, du XVIIIe siècle à nos jours




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Annonces Diverses
Pour une épistémologie du capitalisme - Séminaire d’équique SOPHIAPOL 2010-2011

Pour une épistémologie du capitalisme - Séminaire d’équique SOPHIAPOL 2010-2011 PROGRAMME 2010-2011 Lundi 8 novembre 2010, 14h-16h : Alain Caillé (Sophiapol /Univ. Paris Ouest Nanterre) donnera une conférence intitulée « Capitalisme, parcellitarisme et démocratie ». Lundi 10 janvier 2011, 14h-16h : Bruno Tinel (CES/Univ. Paris 1) donnera une conférence intitulée « Les transformations récentes du courant dominant en économie lui permettent-elles de (mieux ?) rendre compte du (...)

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Idéologies d’hier, Idéologies d’aujourd’hui, séminaire 2010-2011

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Centre de Sociologie Européenne. Séminaire du 3 mars 2008

Centre de Sociologie Européenne. Séminaire du 3 mars 2008 Bertrand Geay, Le sens pratique de l’étudiant protestataire. Conditions objectives et conditions subjectives du mouvement contre le CPE Discutante : Isabelle Sommier Attention la séance aura lieu au Site Pouchet : 59-61 rue Pouchet - 75017 Paris, salle 159 - de 10h à 12h.

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- Pour une épistémologie du capitalisme - Séminaire d’équique SOPHIAPOL 2010-2011

- Idéologies d’hier, Idéologies d’aujourd’hui, séminaire 2010-2011

- Centre de Sociologie Européenne. Séminaire du 3 mars 2008

- Les acteurs de l’Europe, 18 janvier 2008

- Centre de Sociologie Européenne. Séminaire 2007-2008

- Lire les sciences sociales, 8 juin 2007

- Lire les sciences sociales, 16 mars 2007

- Comment étudier les idées ?(2)

- Actualité d’Abdelmalek Sayad

- Relégation urbaine et politique :comment dit-on l’injustice ?

- Comment étudier les idées ?

- Lire les sciences sociales : Quartiers sensibles

- Politique et classes populaires

- Les usages de l’histoire en science politique

- Le corps et la santé. Dialogues autour de Norbert Elias




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Membres du Gap

Déclaration de politique scientifique

Groupe d’Analyse Politique

2005 - 2008


Les recherches poursuivies au Groupe d’Analyse Politique concernent l’Etat, l’action de l’Etat et les transformations de l’action et des représentations de l’Etat. Elles visent à constituer l’Etat en objet d’analyse scientifique en échappant aux formes routinières de pensée d’Etat qui (comme on peut l’observer avec le juridisme et la philosophie de l’histoire), en donnant aux chercheurs l’impression de penser l’Etat, restent des contributions intellectuelles au fonctionnement de celui-ci. Elles s’organisent de ce fait à partir d’un point de vue spécifique, progressivement précisé, sociologique et historique à la fois, et qui doit beaucoup au travail de N. Elias et de P. Bourdieu : prendre au sérieux l’idée de construction sociale de l’Etat et de construction sociale de la politique par l’Etat (parce que c’est un point de vue historique conséquent) mais sans céder à la croyance que les réalisations étatiques peuvent être décrites en terme de réussite ou d’échec d’entreprises immédiatement observables, et ceci bien qu’il ne fasse pas de doute que l’Etat n’a pas d’existence en dehors ou au-delà des formes de son action.

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Activités des membres


- Le métier parlementaire

- La politique au scalpel. Une nouvelle collection chez Syllepse

- Un ennemi anonyme et sans visage

- Unité et diversités politiques françaises au lendemain des élections des 21 et 28 mars : essai de diagnostic sociologique

- Bien se tenir à la chambre

- Activités des membres


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Quelques membres

- Hajjat Abdellali

- Romano Joseph

- Pelletier Willy



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Scalpel
Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Numéros en ligne
Numéro 1

- Scalpel pour quoi faire ?
- La « crise de la démocratie représentative en France ».
- Pension, corruption, trahison
- Élu des villes, élu des champs
- Conjonctures électorales et conjectures préfectorales
- Un document d’André Siegfried
- Mafias et politique en URSS
- Variation d’emprise sociale et dynamique des représentations
- Un nouveau paradigme sociologique ?
- Lectures critiques : Nathalie Heinich, La gloire de Van Gogh Essai d’anthropologie de l’admiration
- Lectures critiques : Anne Tristan, Au Front
- Lectures critiques : Norbert Elias, La société des individus

Numéro 2-3

- Perspectives pour une recherche
- Le droit et l’écrit
- JACK GOODY Éléments commentés de bibliographie
- « Au nom du nom » ou comment investir son poste. Le cas des éditorialistes d’Europe 1
- Objets d’élection : les manuels électoraux français (1790-1995)
- Faux concept et vrai problème : La « volatilité électorale »
- La « Révolution des fauteuils » au Parlement européen
- Lectures critiques : Yves Déloye, École et citoyenneté, Paris, Presses de la FNSP, 1994.
- Corpus bibliographique des manuels électoraux français (1790 - 1995). Partie 1.
- Corpus bibliographique des manuels électoraux français (1790 - 1995). Partie 2.
- Corpus bibliographique des manuels électoraux français (1790 - 1995). Partie 3.
- Lectures critiques : Philip Nord, The Republican Moment. Struggles for democracy in nineteenth-century France,Cambridge, Harvard university press, 1995.

Numéro 4-5

- 1968, 1995 : question de point de vue
- Le mouvement social dans le miroir de ses manifestations : pouvoir des mots et modes d’expression de la grève de novembre-décembre 1995
- L’autodidacte et le mouvement social
- Un métier exposé : les contrôleurs SNCF
- Remarques sur quelques chronologies d’origine syndicale du mouvement social de l’automne 1995
- Terrains
- A.G. des cheminots de la gare Saint-Lazare jeudi 14 décembre 1995
- « Faites un groupe »
- D’aujourd’hui à hier et d’hier à aujourd’hui : le chercheur et son objet
- En France, trente ans après, comment analyser mai 1968 ?
- Les armes de la théorie : les intellectuels mobilisés de 1968
- Eléments pour une histoire comparée de mai 68 en France et en Allemagne
- Lectures critiques : Christine Guionnet, L’apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la monarchie de Juillet, Paris, L’Harmattan, « Logiques politiques », 1997
- Lectures critiques : Norbert Elias, Mozart, sociologie d’un génie, Paris, Seuil (coll. La librairie du XXè siècle), 1991
- Lectures critiques : Marcel Mauss, Ecrits politiques, Textes réunis et présentés par Marcel Fournier, Paris, 1997, 802 p.
- Lectures critiques : Jean Garrigues, La République des hommes d’affaires : 1870-1900

Laurent Willemez

L’autodidacte et le mouvement social



Le travail sociologique d’interprétation du mouvement social de 1995 peut, outre l’ensemble des interprétations journalistiques, politiques, sociologiques qui se donnent à voir, prendre pour objet d’autres types de regards, par exemple celui de C.V., un cheminot, actif dans le mouvement et possédant d’autres ressources, notamment intellectuelles et universitaires, qui lui permettent de témoigner, à travers la rédaction d’un journal de grève, de sa manière de voir le mouvement. En même temps, on peut lire dans ce texte un autre témoignage, au second degré, sur la position de l’auteur dans les différents espaces dont il participe et, plus largement, sur les transformations actuelles affectant la SNCF. [1]

Pour être en mesure de lire à ces différents degrés le journal de grève de C.V., il n’est pas inintéressant de rappeler rapidement les conditions de notre rencontre et de cette « trouvaille » sociologique : dans le cadre de l’enquête collective menée sur les cheminots dans le mouvement social de 1995, le groupe s’était réparti les différentes gares de Paris comme sites d’enquête [2] ; j’avais choisi la gare du Nord pour lieu d’observation et d’analyse ; après avoir pris plusieurs contacts, au cours de séances d’observations d’assemblée générales, j’avais réalisé plusieurs entretiens. Un samedi du mois de mars, j’eus la surprise d’être appelé au téléphone par C.V., un conducteur de la gare du Nord, qui me proposait de me rencontrer pour me confier un « journal de grève », un document de 60 pages dactylographiées. A travers des conversations téléphoniques régulières, à travers surtout trois entretiens approfondis, une connivence s’instaure entre nous peu à peu, fondée sur une proximité qui était au départ, si l’on y réfléchit bien, loin d’être naturelle et qui mériterait une explicitation exhaustive. Explicitation qui nous permettrait notamment de comprendre le rapport de C.V. au monde intellectuel et universitaire [3].

Les conditions de production du « journal de grève » sont elles aussi révélatrices de ce rapport aux intellectuels : C.V. a dicté ce texte au magnétophone jour après jour, puis il l’a réécrit sur un traitement de textes. La genèse de cette interprétation de la grève ressortit, on le voit, de la sphère intellectuelle, et même littéraire, puisque l’on sait que le « dictaphone » est l’instrument de travail privilégié de nombreux romanciers et écrivains. Par ce travail intellectuel et même littéraire, C.V. essaye de participer à l’interprétation du mouvement social, mais aussi à celle de sa propre action dans le mouvement : plutôt qu’un rapport minutieux des événements advenus pendant les trois semaines du mouvement, l’auteur du journal préfère mettre en avant quelques grandes scènes apparaissant comme « centrales » et qui ne méritent pas d’être contées à nouveau, même si elles se répètent. La structure du texte marque plus la reprise d’un genre romanesque plutôt que de journal quotidien ; la fin du texte, triste, presque pathétique, représente bien l’aspect littéraire du journal et rend patent le travail de réécriture a posteriori (extrait n°1). A l’aune de cette même topique romanesque peut être lue la mise en scène de soi que C.V. propose, l’implication personnelle qu’il présente, la perspective, classique dans les théories du roman, du « point de vue », du regard subjectif. Il s’agit d’une écriture romanesque de la grève, donc, et non pas d’un travail ethnographique ou sociologique, ce qui peut paraître paradoxal, eu égard à la formation en sciences de l’éducation de l’auteur.

Exercice intellectuel de mise à distance, le journal de grève nous livre donc plus qu’un récit ou une chronologie ordonnée, un regard. C’est ce regard sur le mouvement social qui nous intéresse, plus encore que le mouvement social lui-même. Regard socialement situé, regard subjectif d’un individu aux positions trroubles, qui nous permet pourtant de comprendre une partie des logiques de la grève.

Cette vision particulière du mouvement social, que l’on illustrera à partir d’extraits du journal de grève, nécessite de revenir rapidement sur son auteur. C.V. a une quarantaine d’années ; fils d’un dessinateur industriel devenu à la fin de sa carrière gardien de cimetière, il quitte l’école en troisième ; de retour de son service militaire, il entre à la SNCF (il avait aussi postulé dans une entreprise de pompes funèbres et dans une banque), dans une période où l’entreprise publique connaît une pénurie de conducteurs ; il sort donc de la filière classique de recrutement (c’est-à-dire héréditaire) [4]. Au début des années 90, C.V. commence des études universitaires à la faculté de Paris VIII-Saint-Denis : obtenant un DUFA (Diplôme universitaire de formation pour adultes) [5], il prépare une maîtrise, puis un DEA de sciences de l’éducation ; en octobre 1996, il termine sa thèse, consacrée aux autodidactes. A travers ce parcours, à peine esquissé, l’on retrouve les analyses de Claude Fossé-Poliak sur les autodidactes [6], sous plusieurs aspects : d’abord l’absence d’ascension dans l’univers professionnel, qui amène l’individu à s’investir dans un travail de promotion culturelle ; ensuite « l’initiation culturelle », à partir notamment d’un investissement militant à Amnesty international et de la fréquentation régulière de l’opéra, puis du festival « Cinéma du réel » au centre Georges-Pompidou au début des années 80 ; enfin, le surinvestissement scolaire, qui conduit les autodidactes à chercher à obtenir le plus grand nombre possible de diplômes et de certifications universitaires, permettant « d’effacer les marques de l’autodidaxie, (de) faire habiliter des connaissances acquises sur un mode hétérodoxe » [7]. Tous ces attributs, trop rapidement indiqués, convergent pour faire de C.V. un cheminot atypique, qui apparaît comme « assis entre deux chaises », à mi-chemin entre le monde professionnel et le monde intellectuel. Cette atypicité est redoublée par le double mouvement de sa trajectoire sociale : sa trajectoire, au départ fondée sur un déclassement (par son père), reprend un sens ascendant avec son entrée à la SNCF, qui plus est en tant que conducteur, un des métiers les plus valorisés dans l’entreprise. L’autodidaxie, l’université, la thèse renforcent cette inflexion majeure dans la trajectoire sociale de C.V.

Mais cette atypicité devrait être relativisée et mise en parallèle avec la modification du recrutement des roulants et la montée assez générale du niveau scolaire des agents de la SNCF [8]. Quoi qu’il en soit, la grève apparaît comme offrant un possibilité de réaliser toutes les potentialités contenues dans ce parcours d’autodidcate, ne serait-ce que par les discussion sur les interprétations, les contacts privilégiés qu’elle rend possible [9].

C’est donc aussi de cette manière qu’on lira le journal de grève de C.V., en ce qu’il propose une vision du monde cheminot, et spécifiquement du monde cheminot en lutte, sur un mode intellectuel. Le journal de grève nous met en contact avec cette interprétation très particulière du mouvement social, notamment à travers les moments d’objectivation, le refus du corporatisme et la question de la prise de parole [10]. D’abord, C.V. affiche une prise de recul face à la grève, l’objectivant, proposant des références sociologiques (cf. extrait n°2). Le journal de grève ne fait que renforcer cet aspect de prise de distance, par le fait même qu’il existe, qu’il a été réalisé dans les conditions que l’on a décrites. Mais les extraits du texte contant les manifestations sont encore plus significatifs de la perspective distanciée de C.V., ne serait-ce que par l’esthétisation qu’il fait subir au « moment manifestant". (cf. extraits n°3 et 4)

Simultanément, et le paradoxe n’est qu’apparent, C.V. est très présent dans l’action, volontaire et entreprenant : il est ainsi aux premiers rangs dans les courses-poursuites avec les C.R.S. (cf. extrait n°5)ou encore dans l’occupation des postes de contrôle de la SNCF (cf. extrait n°6). Pour autant, il occupe une fois de plus une position très spécifique : ainsi, on le voit à plusieurs reprises négocier avec la direction régionale de la SNCF, tout en n’ayant pas d’appartenance syndicale (cf. extrait n°7). Jouant de ses ressources intellectuelles et culturelles acquises à l’université, il se présente alors comme une sorte de leader, tout en étant un individu seul et parlant en son propre nom. Le mouvement social contribue ainsi à bousculer les hiérarchies et peut amener des individus à mettre en avant des ressources qui sont jugées à d’autre moments illégitimes dans l’espace du « mouvement social » en général ; bref, la grève constitue un « charivari", qui déstructure le monde classique et permet à des individus seuls, et détenteurs de ressources acquises d’une manière hétérodoxe, de se mettre en avant et de jouer un rôle. Insistant sur cet élément, C.V. est amené à « oublier » d’autres réalités tout aussi présentes, et qu’une sociologie de la mobilisation mettrait en avant : le caractère festif de la grève, les solidarités « populaires » (repas, fêtes, braséros)... bref les formes d’action collectives, que C.V. rejette en les considérant peu ou prou comme « archaïques » et qui le placent, si on lit attentivement le journal de grève, en dehors du groupe.

Le deuxième aspect de la vision du mouvement social par C.V. se présente d’abord comme un jugement très négatif porté sur les syndicats (cf. extrait n°8) ; mettant en avant le « corporatisme » qui règle selon lui le mouvement de 1995, C.V., qui adopte par là même une vision « lettrée » et universalisante, donc légitimiste, du politique [11], pose les fondements idéologiques de ce que serait pour lui le mouvement social « idéal » ; convoquant à plusieurs reprises la grève de 1986 - qui a été portée par les coordinations [12] -, il propose un mouvement ouvert sur le monde, riche des interventions extérieures. Ce sont d’ailleurs les descriptions de ces contacts qui sont les plus nombreuses et récurrentes dans le journal de grève : rencontre avec des journalistes (extrait n°9), avec des grévistes appartenant à d’autres espaces (souvent l’espace intellectuel : instituteurs, étudiants -cf. extrait n°10 -, universitaires) ; l’auteur se met en scène comme agent du rapprochement entre l’espace cheminot et l’espace intellectuel, se positionnant ainsi comme étant à même de faire jouer ses ressources dans les deux espaces et apparaissant comme le seul cheminot à même de pratiquer ce travail. On en donnera simplement un indicateur parmi tous les autres possibles, la manière dont C.V. évoque Jean-Louis Comolli, célèbre cinéaste documentariste et par ailleurs enseignant à Paris VIII, présent à la gare du Nord pour réaliser un film : C.V. le nomme d’abord Jean-Louis Comolli, puis ne le l’évoque plus que par son prénom, mettant ainsi l’accent sur sa proximité, voire son appartenance, à l’espace intellectuel.

Enfin, le « journal de grève » propose une autre lecture de la fameuse « démocratie des A.G. » qu’on a souvent présentée comme élément principal de définition de la grève de 1995. Les A.G., par la libre parole qu’elles permettent (après, bien entendu, l’intervention des syndicalistes), donnent la possibilité à ceux qui maîtrisent le mieux l’oral, donc probablement aux plus intellectuels, d’intervenir et de rallier, par leur parole, d’autres individus moins dotés de ces ressources. C.V. use peu de cette liberté de parole, il ne s’exprime que quand il juge les moments importants, ce qui sous-entend qu’il croit dans l’efficacité de son verbe (cf. extrait n°11). Cette nouvelle forme de mouvement social, en partie fondée sur les assemblées générales, semble appartenir à une conjoncture syndicale, où, probablement du fait du désinvestissement militant dont elles sont l’objet, les organisations représentatives reconnaissent le rôle des non-syndiqués et acceptent la mise en avant de nouvelles ressources individuelles, le plus souvent sur une base intellectuelle. C.V. bénéficie de cette nouvelle donne et l’appelle d’ailleurs de ses voeux.

A travers la lecture du mouvement par C.V., on aperçoit un des usages et effets possibles des mouvements sociaux, à savoir le rapprochement d’espaces qui, en temps de stabilité, s’excluent, et l’investissement dans le monde ouvrier de ressources intellectuelles, recueillies et certifiées à l’Université par un autodidacte. Loin d’être ce document « brut », racontant au jour le jour le mouvement, le « journal de grève » de C.V., biographie d’un autodidacte en temps de trouble, est peut-être moins riche pour les événements qu’il décrit que pour le regard sur ces événements qu’il donne à voir.

Extrait 1 : la fin du texte, la fin de la grève, le 17 décembre (le point d’orgue de la construction romanesque : tout le récit s’organise autour de C.V.)

« Le 1GL est cette fois définitivement abandonné, rendu à ses détenteurs habituels. Dernières télés en bas de l’escalier, venues en toute hâte enregistrer l’événement pour le 13h. Ultime petit conciliabule avec la direction sur le quai de la voie 35, sous un soleil timide qui fait ce qu’il peut compte tenu de la saison. Ensuite, ce qu’il reste de roulants grévistes se rend au bureau de commande du dépôt, qui a retrouvé avec satisfaction ce pour quoi il existe : commander. Il est envisagé de rencontrer le chef du dépôt pour cadrer la reprise et préciser qu’il ne doit exister de part et d’autre d’esprit de revanche (...) Songeur, je regarde par la fenêtre cette grise gare du Nord où commencent à rouler librement les premiers trains, et Oscar en profite pour me tirer le portrait par surprise. Sortirai-je un jour de ce bazar ? Le chef de dépôt n’en finissant pas d’arriver, je m’éclipse en douce. Je regagne le métro par la mezzanine, sempiternel chemin monotone et quotidien éclairé au néon. Les commerces rouvrent peu à peu, quelques voyageurs-éclaireurs reviennent sur la pointe des pieds, en quête de ce qui pourrait ressembler à leur train.

Demain, je reprends le travail à 15h13. A la prochaine, dans dix ans environ. Le désert sera long. »

Extrait n°2 : C.V. raconte son intervention dans une A.G. d’enseignants à Paris VIII (C.V. Justifie la grève devant un public d’intellectuels) :

« Avec l’autorisation du président de séance, je prend la parole (P. ne veut pas parler) pour expliquer que nous sommes une délégation représentant les cheminots de la gare du nord en grève. En deux mots, je tente de dire que nous n’estimons pas être des archaïques stupidement crispés sur leurs avantages acquis, comme tentent de le faire croire de nombreux media, mais que ces acquis sociaux que nous défendons sont importants à de nombreux titres. Pour ce qui est de la retraite que nous entendons conserver à 50 ans pour les roulants et à 55 ans pour les autres cheminots, je précise qu’elle est à mon sens partie intégrante d’une certaine conception sociologique de la civilisation du loisir des années soixante, peut-être un peu trop oubliée ces temps-ci, et à laquelle il serait utile de redonner quelque vigueur. Je dis également que c’est peut-être grâce à cette retraite survenant assez tôt que certains cheminots autant la possibilité de rejoindre un jour étudiants et professeurs, à Paris 8 ou dans d’autres universités pour y acquérir ou entretenir une culture toujours plus nécessaire à chacun »

Extrait n°3 : une manifestation, le 5 décembre (le rejet du nombre, du collectif, s’accompagne d’un façon d’être à contre-courant, de voir au passé des événements que la plupart des acteurs considèrent comme nouveaux) :

« Le cortège est ouvert par les cheminots, suivi de la RATP puis des autres services de la fonction publique en grève (...) Comment avoir l’air plus stupide et l’être en vérité ? Faire du nombre pour faire du nombre, arborer des badges syndicaux multicolores, crier des slogans sans imagination auprès de haut-parleurs donnant la cadence, tout cela m’évoque beaucoup plus l’armée, la marche au pas et les chants virils que la fête. De plus je pense que tout groupe a tendance à être bête. Comme d’autres l’ont dit bien avant moi, au dessus de trois, ça se corse. Mais pour une fois, j’en suis, assumant une nouvelle contradiction. Heureusement, la partie du cortège composée des cheminots est assez intéressante, il semble même qu’on peut y trouver quelques originalités, quelques traces de créativité spontanée. Y a-t-il là une tentative qui s’ignore d’esthétiser nouvellement la manifestation ? Les cheminots, parfois le visage grimé, ont sorti des fûts métalliques en guise de tambours, les cornes de brume crient sans cesse, et clou du spectacle ambulant, des dizaines de torches à flamme rouge sont allumées, illuminant d’une lueur orangée le défilé. Lorsqu’elles sont sur le point de s’éteindre, avec leur extrémité incandescente, on trace sur le bitume des mots vengeurs à l’intention du pouvoir. Il y a un côté parade de cirque finalement impressionnant dans cette partie du cortège, rappelant finalement le carnaval »

Extrait n°4 : une autre manifestation, le 7 décembre (C.V. considère surtout la manifestation sous la forme des contacts inter-personnels) :

« Seconde manifestation cet après-midi, du boulevard saint-Michel aux Invalides via Denfert-Rochereau. Nous avions rendez-vous avec l’équipe de tournage de Comolli à l’angle des boulevards St Michel et St-Germain. Mais il y a énormément de monde en ce point de départ de la manifestation, et d’autres tous les croisements du monde ont au moins 4 angles. Si bien que nous ne retrouvons pas l’équipe, à moins qu’elle ne soit pas arrivée lorsque le cortège s’ébranle.

"Même ambiance que lors de la manifestation de mardi dernier. En remontant le boulevard St Michel, nous rencontrons une prof de la Sorbonne (...)

Non sans malice, J.-L. G. me colle d’office un autocollant de la CGT, dont je me débarrasse à la première occasion. Si jamais on me voyait dans cet état ! Vers le milieu du parcours, je salue Gérard Spitzer venu défiler avec sa compagne et sa fille Barbara (...) L’équipe de cinéastes nous retrouve en fin de manifestation, aux alentours de la gare Montparnasse. Ils filment quelques plans, principalement O. allumant une des dernières torches de la journée, et D. en chapeau, boucles d’oreilles et poncho ? Une centaine de manifestants chantent l’Internationale le poing levé, et recueillent un certain succès (...) Cette journée de manifestations aura été une réussite, puisque les chiffres annoncés rivaliseront avec ceux de 1968. Le fleuve déborde de son lit. Où l’inondation s’arrêtera-t-elle ? »

Extrait n°5 : l’occupation du poste 1GL, vendredi 8 décembre (cette fois, C.V. est partie prenante de l’action, son « je » se transforme en un « nous » collectif qui l’englobe dans les responsables et militants syndicaux) :

« Chacun étant fort agacé par ce qui vient de se produire (une négociation bloquée avec le directeur de région et ses adjoints), c’est A.G. toute entière qui les raccompagne bruyamment vers leurs bureaux de la rue de Dunkerque au son d’une « direction provocation »scandé par une trentaine de voix. Jolie scène : les trois cadres marchent en ligne devant nous, avec une attitude qu’ils aimeraient détachée, le gros des grévistes hurlant sur leurs talons, le tout répercuté par l’écho de la voûte de la gare et les caméras de la RAI, sous l’oeil étonné des rares voyageurs attendant un train hypothétique (...)

« Et spontanément, il est décidé d’investir le poste 1GL, ce que nous aurions dû faire depuis longtemps en tout logique. « Puisque le directeur a monté d’un cran en voulant faire rouler une navette, me dit J. L. [13], montons nous aussi d’un cran. On prend le 1GL et on est tranquille ». Je suis d’accord, mais de là à être tranquille, c’est autre chose. Je me demande combien de temps vont mette les C.R.S. pour intervenir, car le poste 1GL, ce n’est pas une petite affaire. Si nous occupons effectivement ce poste, plus aucun train ne peut plus ni entrer ni sortir de la gare du Nord. Mais étant donné l’insistance avec laquelle tous les jours depuis le début du mouvement, la police nous pourchasse pour que roulent quelques T.G.V. et Eurostars, je doute que nous puissions y demeurer bien longtemps. Enfin, nous verrons bien (...)

« La « prise » du poste 1GL, sorte de tour de château fort dressée en avant-garde de la gare du nord se déroule finalement assez bien. L’escalier en colimaçon est monté après que la surveillance du vigile de service ait été détournée. Nous demandons à tout le personnel aiguilleur non gréviste de quitter les lieux dans les meilleurs délais, et nous voici en possession du fortin, un peu étonnés peut-être de la facilité avec laquelle l’opération a été menée. Nous demandons cependant qu’un responsable SNCF demeure sur place de façon à ce qu’il puisse témoigner qu’aucune dégradation n’a eu ni n’aura lieu, ce qui est accepté sans difficulté. Nous établissons rapidement un roulement de grève en 3/8 avec les volontaires, tous services confondus, qui veulent prendre part sur le long terme à cette occupation, car il n’est pas question de laisser le poste désert, même la nuit, comme cela arrive fréquemment au dépôt que nous occupons aussi, mais qui n’a toutefois pas un rôle aussi stratégique. Nous établissons ce roulement par conscience, pour se donner du courage en quelque sorte, car nous sommes nombreux à penser que la police ne tardera pas à venir nous déloger, comme cela s’est passé ailleurs en France lors d’occupations similaires. »

Extrait n°6 : première course-poursuite de C.V. avec les C.R.S., le 27 novembre (l’auteur utilise des procédés romanesques (focalisation sur un micro-événement, métaphore, faisant de son texte un travail littéraire) :

« Occupation des voies en gare du Nord. La direction tient absolument à ce que roulent quelques T.G.V. et Eurostars. Première prise de contact pour moi avec les C.R.S., qui nous poursuivront jusqu’aux alentours du dépôt de La Chapelle. Retour le long des entrepôts de la SERNAM. Un capitaine des C.R.S. se donne un mal fou à éteindre une torche à flamme rouge tombée en sa possession, et naturellement il n’y parvient pas, même après l’avoir enfoncée dans la terre. Il essaye de l’éteindre en l’écrasant du pied (...) Cette torche qui refuse obstinément de s’éteindre (puisque qu’elle est conçue dans ce but) demeurera un mystère pour cet homme. Pas trop méchant. Cela rappelle de vieux souvenirs tout de même ».

Extrait n°7, une discussion avec le directeur de région, le 4 décembre (C.V. se présente comme un interlocuteur privilégié avec la direction, en ce sens qu’il est en mesure de soutenir une conversation et de déstabiliser son interlocuteur par la parole) :

« Après une A.G. intercatégorielle, nous montons au PC, par où passent certainement de nombreux conducteurs non-grévistes que nous ne voyons plus à l’antenne depuis que nous occupons le bureau de commande. La fièvre d’occupation nous tenaille décidément après les A.G. sous la tente du GARP.

Trouvons naturellement porte close à l’entrée du PC qui est tout proche du bureau du directeur. Nous avons beau frapper, personne, courageusement, ne daigne ouvrir (...)

Le directeur de région, qui devait se trouver dans les parages, ne tarde pas à arriver sur les lieux, escorté de ses adjoints habituels. Que faisons-nous là, que voulons-nous ? Explication est donnée que nous cherchons à rencontrer nos collègues non-grévistes pour discuter avec eux, et que le meilleur moyen de le faire est sans doute de venir ici, dans le saint des saints. Pour être certain de les voir, quelqu’un émet l’idée de rester ici en permanence. Une discussion s’engage à nouveau avec la direction sur le droit du travail, la démocratie, l’illégalité de l’occupation des voies. Refrain déjà maintes fois entendu. Pas très imaginatif. J’argumente pour pouvoir rencontrer malgré tout mes collègues. Refus total de l’adjoint du directeur. Je ne ferai rien de mal, juste les rencontrer. C’est non, une nouvelle fois : il s’agirait d’une entrave à la liberté du travail (...) Cet adjoint me porte sur les nerfs : « puisque vous refusez de nous laisser venir ici rencontrer nos collègues, je vais en demander l’autorisation à votre directeur, et lui, cette autorisation, il me la donnera ». Et je m’adresse donc maintenant à ce dernier. Je lui répète ce que je viens de dire à son adjoint, et qu’il n’a pas entendu, étant accaparé par d’autres grévistes. Dans un premier temps, il refuse également. Je ne me décourage pas, emploie les mêmes arguments que précédemment. Puis n’obtenant guère de résultats, je change de tactique : « Vous savez, je pense que nous devons demeurer courtois et civilisés...
- Ce n’est tout de même pas vous, M. V., qui allez dire cela, il ne me semble pas.
- S’il vous plaît, je vous en pris, n’entrons pas dans ce débat. Sur le plan de la courtoisie et du savoir-vivre, vous avez peut-être des points à me rendre... je désire rencontrer mes collègues parce qu’il me semble que les pressions qu’ils subissent...

Le directeur m’interrompt :
- Soyons sérieux, vous savez très bien que vos collègues ne reçoivent aucune pression. Ils veulent travailler et nous leur donnons du travail, pour rendre service aux voyageurs, pour que le service public soit assuré un minimum."

Protestations vigoureuses de mes collègues sur ce thème du service public. Cependant, il est vrai qu’il y a quelques non-grévistes. Mon interlocuteur vient de marquer un point, il faut aller vite. Je poursuis :
- Certes, vous ne faites pas de pressions, mais avez-vous conscience de ce que représente pour un conducteur de démarrer un train en force, alors que d’autres cheminots, avec qui il travaille habituellement, tentent de l’en empêcher en restant sur les voies ? A votre avis, qu’est-ce qu’il ressent pendant le reste du trajet ? (...) Donc vous reconnaissez que cela arrive, mais que vous vous moquez ensuite de ce que vit le conducteur... »

Je crois avoir touché un point sensible, puisque le directeur réplique :
- Et quand un conducteur gréviste fait craquer un autre conducteur non gréviste qu’on retrouve un peu plus tard en larmes, vous croyez que c’est mieux ? (...)

Cette fois, c’est à moi d’être touché (...) Mais il ne faut pas en rester là, il faut reprendre si possible l’avantage (...) C’est pourquoi, pour éviter cela, je vous demande de pouvoir venir chaque matin rencontrer mes collègues non-grévistes.
- Vous êtes responsablede quel syndicat ?
- Je ne suis pas responsable syndical."

Etonnement :
- Alors vous êtes inscrit à quel syndicat ?
- Je ne suis inscrit à aucun syndicat."

Le directeur montre des signes d’incrédulité, mais les grévistes autour de moi s’écrient : « C’est vrai, c’est vrai. »L’étonnement se poursuit en face de moi. J’en profite pour enfoncer le clou :
- Alors, m’autorisez-vous à venir ici chaque matin ? Je m’assois ici, chaque matin, tranquillement. Je lis un bouquin et j’attends mes collègues.
- Je ne peux pas vous empêcher de venir ici.

Je tiens peut-être le bon bout. Je jette un coup d’oeil à soin adjoint, celui qui voulait me l’interdire tout à l’heure. Il reste silencieux. J’insiste encore ;
- Si demain à 4 heures je m’installes ici, vous faites venir les C.R.S., vous me jetez dehors ?

Haussement d’épaules du directeur :
- Pourquoi le ferai-je ?
- Vous le faites bien sur les voies tous les jours.
- ...
- Donc demain, je viens et je m’installe ici, c’est d’accord ?
- Si vous voulez, concède-t-il finalement, comme s’il s’agissait d’une chose sans importance ».

Extrait n°8 : l’intervention de Marc Blondel à la gare du Nord, le 5 décembre (à l’occasion d’un événement, C.V. présente sa conception très négative du syndicalisme et du travail syndical)

« Après les prises de parole habituelles de nos représentants syndicaux, Blondel en personne vient prononcer un discours du genre populaire, avec une cohorte de journalistes sur ses talons, ce qui est je crois assez mal ressenti, quoique d’une manière diffuse. Il est littéralement enragé, le leader de FO. Il a changé de lexique pour le petit peuple : il dit cent balles pour cent francs, il affirme que ce que fait le gouvernement est dégueulasse, que les ministres se foutent de notre gueule,. Il use et abuse de camarades à chaque virgule. Plus démago, tu meurs. Il annonce aussi que FO va lancer une souscription de soutien à la grève. Martelant les mots, il réclame à nouveau le retrait du plan Juppé : « j’irai jusqu’au bout ». Formule très vague en fin de compte »

Extrait n°9 : un contact (parmi beaucoup d’autres) avec les journalistes, le 6 décembre (la paradoxale alliance de la proximité et du mépris envers les media, une des marques spécifiques de l’appartenance à l’espace intellectuel) :

« Durant l’A.G. intercatégorielle se présente une équipe de France 2. Les grévistes protestent contre cette nouvelle incursion médiatique. Je suis juste à côté de l’entrée, et sans trop réfléchir, peut-être légèrement agacé moi aussi, je demande aux journalistes de sortir. Ce qu’ils font. Ils sortent de la tente [14], et je leur explique que mes collègues commencent à en avoir assez des caméras et des micros. D’autant plus que la veille encore, ils ont eu une indigestion lors de la venue de Marc Blondel (...) Nous n’en sommes pas responsables, me répond-on, et si vous ne voulez pas dans le journal de treize heures, tant pis pour vous, on était venu pour ça, pour filmer ! Vous ne voulez pas qu’on parle de la gare du Nord ? Je suis tenté de leur répondre par provocation que n’ayant pas la télé, je me contrefiche de leur reportage. Comme si elle avait à peu près deviné ce que j’avais envie de dire, la petite et blonde journaliste fait dans le genre offusqué devant tant de mépris pour l’information du citoyen. Très bien réplique-t-elle, nous ne parlerons pas de vous, ni de la gare du Nord ! Ne suis-je pas bien puni, en quelque sorte ? Ne dirait-on pas qu’ils me réprimandent, comme à l’école ? (...)

Cette conversation traîne en longueur, je suis un peu énervé. Ils sont de mauvaise foi, ou c’est moi qui perds les pédales, mais en tout cas, je me bute, je ne veux pas qu’ils filment. Il y a des jours comme ça, un caprice en somme. Pourtant, nous en avons vu par dizaines »

Extrait n°10 : des cheminots rencontrent des étudiants, le 9 décembre (C.V. présente la distance qu’il ressent à la fois avec le monde des cheminots et avec celui des étudiants - lui étant désormais, dans l’espace intellectuel, du côté des enseignants) :

« La discussion avec les étudiants venus proposer leur aide déclenche chez Manu un réflexe curieux. Il se montre assez réservé sur leur démarche, et je devine à ses réactions qu’il pense y déceler une part de condescendance ressemblant à un désir de venir en aide à ces pauvres cheminots qui se donnent tant de mal. Il assure à plusieurs reprises que tout va bien, ce qui signifie que ce n’est pas à nous que les étudiants vont expliquer ce qu’est une grève. Il y a certainement là l’expression d’une maladresse étudiante peut-être non perçue comme telle de part et d’autre, mais hâtivement interprétée comme une volonté de s’immiscer brutalement à l’intérieur d’un pré carré social ne devant concerner personne d’autre que nous-mêmes, authentiques représentants d’un monde ouvrier aux prérogatives conscientes et affirmées. Cette non rencontre m’attriste un peu, je sens ces étudiants véritablement désireux de participer, d’apporter leur concours autrement que par de bonne intentions votées en A.G., de se frotter à un combat auquel ils ont certainement besoin de s’identifier. »

extrait n°11 une A.G. « explosive », le 12 décembre (C.V. pose la parole comme instrument privilégié de la persuasion) :

« A.G. des roulants au dépôt. L’ambiance est tendue, nous sentons immédiatement qu’il va falloir jouer serré si nous voulons que la grève se poursuive. Jean-Marie [15] explique pour le syndicat autonome que cette fois, avec la lettre de Juppé reçue dans la nuit, nous avons les confirmations que nous attendions hier (...) Cependant, certains lui font remarquer que rien n’est dit de l’avenir de la caisse de prévoyance, et qu’apparemment le plan Juppé est toujours d’actualité. Jean-Marie considère, je ne sais sur quels critères, qu’il va de soi que la caisse de prévoyance ne sera pas touchée. D’autre part, la FGAAC ne s’est pas engagée dans la grève pour la suppression du plan Juppé, et pour demeurer cohérente, elle ne peut ajouter cette revendication à celles déjà existantes. Nombreux sont les conducteurs qui emboîtent le pas à ce discours, sans doute n’attendaient-ils que cette occasion (...) je laisse parler quelques collègues, et je constate que ce que nous avions craint depuis le début se réalise : les autonomes ont décidé de quitter le navire de l’unité syndicale, et la grève risque de se briser à court terme. Pour la première fois en A.G. de roulants, je demande la parole. J’explique qu’il serait insensé d’en rester là, alors que le mouvement n’a peut-être jamais été aussi fort. Puisque une partie de nos revendications de départ est aujourd’hui en passe d’être satisfaite, sans doute le temps est-il venu de trouver un second souffle, à l’instar des autonomes de la RATP qui ont obtenu les mêmes choses que les autonomes de la SNCF, et qui, si mes informations sont vérifiées, ont cependant appelé hier soir à la poursuite de la grève, sur des bases salariales cette fois. Voilà selon moi une position cohérente compte tenu de la situation actuelle. Rien n’interdit à une grève de modifier son profil à un moment donné. Il faut saisir cette opportunité, sinon quand retrouverons-nous une occasion aussi propice, une telle mobilisation ? Puisque toutes les organisations syndicales, , ne serait-ce que sur le plan local, ont établi depuis des années des chefs revendicatifs ne trouvant pas de solution, le moment n’est-il pas venu d’augmenter la pression, de nous faire entendre ? Et puis, pourquoi ne pas aller encore plus loin, en fait aussi loin que le suggère le Premier ministre lui-même lorsqu’il évoque un prochain sommet social au cours duquel devrait être évoqué le chômage des jeunes, et réclamer par exemple la réduction du temps de travail ? Je termine en disant que pour une fois, je suis d’accord avec Juppé : il faut que le chômage diminue, ainsi que le temps de travail. Mais à mon sens, pour que cela advienne, il faut que la grève se poursuive, qu’elle se durcisse, que le gouvernement lâche là-dessus sous la pression, sinon c’est fichu. On me répond que c’est impossible, que je veux la révolution, qu’il faudrait pour cela que toute la population soit dans la rue, ce qui n’est pas le cas. Je réponds que je n’ai pas le sentiment de vouloir faire la révolution, puisque je me contente de prendre aux mots les suggestions d’un Premier ministre président du RPR, et que d’autre part, les périodes où ont été arrachées des avancées sociales comme en 36 ou 68, n’ont jamais vu la totalité de la population dans les manifestations. Tout un pays dans la rue, cela relève du rêve, ça n’a jamais existé. Les mouvements sociaux qui font avancer la société sont toujours le fait d’une infime partie de la population, finalement. Après mon intervention, le débat se poursuit, toujours aussi houleux, et je me demande si j’ai réussi à retourner la situation. J.-L. G. me chuchote à l’oreille : « tu leur as fait peur ! »J’ai toujours soupçonné cette corporation d’être assez globalement conformiste, ou au moins immobiliste. Heureusement, Gilles, René et quelques autres abondent dans mon sens, et ajoutent que nous aurions profondément tort de nous désolidariser des deux millions de personnes qui, à chaque manifestation, sont à nos côtés, que ce soit à Paris ou en Province (...) La grève est tout de même votée, avec 47 voix pour, 11 contre et 10 abstentions. Avec quelques collègues convaincus du bien fondé de la poursuite, nous nous regardons un instant : nous avons eu chaud, nous avons senti près le vent du boulet. »




[1] . Merci à C.V. d’avoir mis ce journal à disposition, mais surtout d’avoir accepté de « jouer le jeu" tout au long du travail d’objectivation dont il a été... l’objet.

[2] . Cf. par exemple les compte rendus d’observation générale à la gare Saint-Lazare présentés dans ce numéro.

[3] . Relisant une première version de ce texte, C.V. m’a expliqué que son premier but était d’établir une collaboration entre le groupe de sociologues que je représentais et lui-même, et que ce n’est qu’ensuite qu’il a accepté de donner à son texte la posture de l’objet d’analyse.

[4] . Pour des indications sur ces éléments, cf. Ribeil (G.), Les cheminots, Paris, La découverte, 1984, notamment p. 100-101.

[5] . Sur les représentations de Paris VIII, voir Fossé-Poliak (C.), La vocation d’autodidacte, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 37-38.

[6] . Ibid.

[7] . Ibid., p. 69. Il faut noter que par rapport au travail de C. Fossé-Poliak la thèse de C.V. propose une analyse assez concurrente de l’autodidaxie.

[8] . Sur ces questions, qui mérietaient une analyse approfondie, cf. Ribeil (G.), op. cit.,notamment p. 100-101

[9] . Et dont ce jourrnal est partie prenante : proposé à un journaliste, à un cinéaste (Jean-Louis Comolli), à un sociologue enfin, il peut être perçu comme un « ticket d’entrée" dans le monde intellectuel.

[10] . Ces trois aspects qui ont été sélectionnés sont loin de rendre compte de la richesse du journal, et en cela ils ne représentent qu’un préalable à une analyse plus exhaustive.

[11] . Cf. Collovald (A.) et Sawicki (F.), « Le populaire et le politique », Politix, 13, 1991, p. 7-19.

[12] . Sur la spécificité du phénomène « coordinations », cf. Geay (B.), « Espace social et « coordinations » : le mouvement des instituteurs de l’hiver 87 », Actes de la recherche en sciences sociales,86-87, 1991, p. 2-24.

[13] . Responsable syndical de la CGT

[14] . La tente du GARPP, où ont lieu les assemblées générales

[15] . Un militant de la FGAAC



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