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Groupe d’analyse politique



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Savoirs et idéologies en politique, 2011-2012

Savoirs et idéologies en politique Genèse, circulation, transmission Séminaire du Groupe d’Analyse Politique Un Mercredi par Mois, de 14h30 à 16h30 Bâtiment F — Salle des Actes (141) Calendrier des Séances 16 novembre 2011 : « Comment peut-on être économiste (au XVIIIe siècle) ? Contribution à une généalogie de la croyance économique », par Arnault SKORNICKI (GAP, Paris Ouest Nanterre) 14 décembre 2011 : « Comment peut-on être européaniste (en Corée du Sud) ? Genèse (...)

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Séminaire Savoirs et idéologies en politique 2010-2011

Savoirs et idéologies en politique Genèse, circulation, transmission Séminaire du Groupe d’Analyse Politique Paris Ouest Nanterre Responsables : Arnault SKORNICKI & Laurent BONELLI Calendrier des Séances 2010-2011 Le Mercredi,14h-16h — Bâtiment F – Salle des Actes (141) 17 novembre 2010 : « La mesure de l’assimilation pour la naturalisation. Technique administrative et savoir scientifique », par Abdellali Hajjat (Maître de conférence en science politique, (...)

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- Groupe d’analyse politique

- Savoirs et idéologies en politique, 2011-2012

- Séminaire Savoirs et idéologies en politique 2010-2011

- GAP : Réunion de rentrée

- Gap : Conseil de laboratoire

- Séminaire de recherche : savoirs et idéologies en politique

- Séminaire de recherche : la construction sociale de l’opération électorale

- GAP : réunion de rentrée

- GAP : séance du 1er juin 2009

- Le Gap au congrès de la Society for French Historical Studies




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Publications du Gap
Eléments de science politique

Christophe Voilliot, Eléments de science politique, L’Harmattan, Logiques politiques, Paris, décembre 2010, 208 pages Ce livre, fruit d’un travail pédagogique collectif, témoigne de la situation paradoxale de la science politique française contemporaine. Influencée par l’ensemble des sciences sociales, notamment par la sociologie, cette discipline est difficilement accessible aux non spécialistes. Cet ouvrage propose une version unifiée sur des éléments de science (...)

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L’Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse

Vient de paraître : Laurent Bonelli et Willy Pelletier (dir.) L’Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse, La Découverte, Paris, septembre 2010, 324 pages. Résumé Dans le débat public, les diagnostics alarmistes sur la « crise de l’État-providence », et les procès contre l’État-redistributeur, ont laissé place à toujours plus d’injonctions à « réformer l’État ». Cet impératif est devenu le point de ralliement d’élites politiques (de droite (...)

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Nouveau manuel de science politique

Nouveau manuel de science politique Antonin COHEN, Bernard LACROIX, Philippe RIUTORT Ce Nouveau manuel propose une vaste présentation des connaissances disponibles en science politique. Unique manuel collectif en langue française, mobilisant l’expertise de plus de 70 auteurs, il réunit les meilleurs spécialistes des nombreux thèmes abordés. La diversité de ces thèmes, des objets les plus classiques de la discipline aux sujets les plus contemporains, le traitement novateur de (...)

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- Eléments de science politique

- L’Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse

- Nouveau manuel de science politique

- Vulgarisateurs, essayistes, animateurs.

- L’Europe sociale n’aura pas lieu

- La France a peur. Une histoire sociale de l’"insécurité"

- Les ravages de la « modernisation » universitaire

- Sociologie de la communication politique

- Amour, Gloire et Crampons. Pour une sociologie du foot

- L’ivresse des sondages

- La canonisation libérale de Tocqueville

- L’utopie communautaire (réédition)

- Eugène Spuller 1835-1896. Itinéraire d’un républicain entre Gambetta et le Ralliement

- La candidature officielle. Une pratique d’État de la Restauration à la Troisième République

- Les formes de l’activité politique. Eléments d’analyse sociologique, du XVIIIe siècle à nos jours




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Annonces Diverses
Pour une épistémologie du capitalisme - Séminaire d’équique SOPHIAPOL 2010-2011

Pour une épistémologie du capitalisme - Séminaire d’équique SOPHIAPOL 2010-2011 PROGRAMME 2010-2011 Lundi 8 novembre 2010, 14h-16h : Alain Caillé (Sophiapol /Univ. Paris Ouest Nanterre) donnera une conférence intitulée « Capitalisme, parcellitarisme et démocratie ». Lundi 10 janvier 2011, 14h-16h : Bruno Tinel (CES/Univ. Paris 1) donnera une conférence intitulée « Les transformations récentes du courant dominant en économie lui permettent-elles de (mieux ?) rendre compte du (...)

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Idéologies d’hier, Idéologies d’aujourd’hui, séminaire 2010-2011

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Centre de Sociologie Européenne. Séminaire du 3 mars 2008

Centre de Sociologie Européenne. Séminaire du 3 mars 2008 Bertrand Geay, Le sens pratique de l’étudiant protestataire. Conditions objectives et conditions subjectives du mouvement contre le CPE Discutante : Isabelle Sommier Attention la séance aura lieu au Site Pouchet : 59-61 rue Pouchet - 75017 Paris, salle 159 - de 10h à 12h.

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- Pour une épistémologie du capitalisme - Séminaire d’équique SOPHIAPOL 2010-2011

- Idéologies d’hier, Idéologies d’aujourd’hui, séminaire 2010-2011

- Centre de Sociologie Européenne. Séminaire du 3 mars 2008

- Les acteurs de l’Europe, 18 janvier 2008

- Centre de Sociologie Européenne. Séminaire 2007-2008

- Lire les sciences sociales, 8 juin 2007

- Lire les sciences sociales, 16 mars 2007

- Comment étudier les idées ?(2)

- Actualité d’Abdelmalek Sayad

- Relégation urbaine et politique :comment dit-on l’injustice ?

- Comment étudier les idées ?

- Lire les sciences sociales : Quartiers sensibles

- Politique et classes populaires

- Les usages de l’histoire en science politique

- Le corps et la santé. Dialogues autour de Norbert Elias




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Membres du Gap

Déclaration de politique scientifique

Groupe d’Analyse Politique

2005 - 2008


Les recherches poursuivies au Groupe d’Analyse Politique concernent l’Etat, l’action de l’Etat et les transformations de l’action et des représentations de l’Etat. Elles visent à constituer l’Etat en objet d’analyse scientifique en échappant aux formes routinières de pensée d’Etat qui (comme on peut l’observer avec le juridisme et la philosophie de l’histoire), en donnant aux chercheurs l’impression de penser l’Etat, restent des contributions intellectuelles au fonctionnement de celui-ci. Elles s’organisent de ce fait à partir d’un point de vue spécifique, progressivement précisé, sociologique et historique à la fois, et qui doit beaucoup au travail de N. Elias et de P. Bourdieu : prendre au sérieux l’idée de construction sociale de l’Etat et de construction sociale de la politique par l’Etat (parce que c’est un point de vue historique conséquent) mais sans céder à la croyance que les réalisations étatiques peuvent être décrites en terme de réussite ou d’échec d’entreprises immédiatement observables, et ceci bien qu’il ne fasse pas de doute que l’Etat n’a pas d’existence en dehors ou au-delà des formes de son action.

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Activités des membres


- Le métier parlementaire

- La politique au scalpel. Une nouvelle collection chez Syllepse

- Un ennemi anonyme et sans visage

- Unité et diversités politiques françaises au lendemain des élections des 21 et 28 mars : essai de diagnostic sociologique

- Bien se tenir à la chambre

- Activités des membres


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Quelques membres

- Fayat Hervé

- Poiraud Erwan

- Ngwe Luc



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Scalpel
Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Numéros en ligne
Numéro 1

- Scalpel pour quoi faire ?
- La « crise de la démocratie représentative en France ».
- Pension, corruption, trahison
- Élu des villes, élu des champs
- Conjonctures électorales et conjectures préfectorales
- Un document d’André Siegfried
- Mafias et politique en URSS
- Variation d’emprise sociale et dynamique des représentations
- Un nouveau paradigme sociologique ?
- Lectures critiques : Nathalie Heinich, La gloire de Van Gogh Essai d’anthropologie de l’admiration
- Lectures critiques : Anne Tristan, Au Front
- Lectures critiques : Norbert Elias, La société des individus

Numéro 2-3

- Perspectives pour une recherche
- Le droit et l’écrit
- JACK GOODY Éléments commentés de bibliographie
- « Au nom du nom » ou comment investir son poste. Le cas des éditorialistes d’Europe 1
- Objets d’élection : les manuels électoraux français (1790-1995)
- Faux concept et vrai problème : La « volatilité électorale »
- La « Révolution des fauteuils » au Parlement européen
- Lectures critiques : Yves Déloye, École et citoyenneté, Paris, Presses de la FNSP, 1994.
- Corpus bibliographique des manuels électoraux français (1790 - 1995). Partie 1.
- Corpus bibliographique des manuels électoraux français (1790 - 1995). Partie 2.
- Corpus bibliographique des manuels électoraux français (1790 - 1995). Partie 3.
- Lectures critiques : Philip Nord, The Republican Moment. Struggles for democracy in nineteenth-century France,Cambridge, Harvard university press, 1995.

Numéro 4-5

- 1968, 1995 : question de point de vue
- Le mouvement social dans le miroir de ses manifestations : pouvoir des mots et modes d’expression de la grève de novembre-décembre 1995
- L’autodidacte et le mouvement social
- Un métier exposé : les contrôleurs SNCF
- Remarques sur quelques chronologies d’origine syndicale du mouvement social de l’automne 1995
- Terrains
- A.G. des cheminots de la gare Saint-Lazare jeudi 14 décembre 1995
- « Faites un groupe »
- D’aujourd’hui à hier et d’hier à aujourd’hui : le chercheur et son objet
- En France, trente ans après, comment analyser mai 1968 ?
- Les armes de la théorie : les intellectuels mobilisés de 1968
- Eléments pour une histoire comparée de mai 68 en France et en Allemagne
- Lectures critiques : Christine Guionnet, L’apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la monarchie de Juillet, Paris, L’Harmattan, « Logiques politiques », 1997
- Lectures critiques : Norbert Elias, Mozart, sociologie d’un génie, Paris, Seuil (coll. La librairie du XXè siècle), 1991
- Lectures critiques : Marcel Mauss, Ecrits politiques, Textes réunis et présentés par Marcel Fournier, Paris, 1997, 802 p.
- Lectures critiques : Jean Garrigues, La République des hommes d’affaires : 1870-1900

Louis Pinto

Les armes de la théorie : les intellectuels mobilisés de 1968



Mai 68 a-t-il été une fin ou un début, une révolte sociale ou un phénomène culturel, un échec ou une semi-réussite ? On imagine que ces questions, si évidentes et faciles, ont encore de beaux jours devant elles. Elles seront laissées à ceux qui s’en délectent en période d’anniversaire. Sans tomber aucunement dans les grandes déclamations vitalistes à la Lyotard sur les vices originels de toute interprétation coupable intrinsèquement de chercher à classer pour mieux dominer, on peut se donner pour règle d’y regarder à deux fois avant de risquer une thèse quelconque, du moins si l’on a le souci de ne pas en rajouter sur ce qui attend d’être dit en conformité avec l’état des discours politico-médiatiques actuels. S’abstenir d’un verdict ultime sur Mai est indispensable parce que c’est tout simplement une condition préalable de lucidité.

L’analyse de Mai 68 et celle, qui en est indissociable, des interprétations et des interprètes de Mai 68 comportent, en effet, des enjeux intellectuels ou politiques pour ceux qui s’y consacrent, ou en tous cas, elles concernent, au moins indirectement, les intérêts de ceux qui se constituent en interprètes. Le plus souvent, ce n’est pas du passé qu’il s’agit, mais du présent : généralement les interprètes d’aujourd’hui cherchent à peu près exclusivement dans le passé des justifications historico-théoriques de leur position actuelle de démobilisation. Il suffit de voir ce que, de Mai 68, ont retenu les intellectuels conviés à s’exprimer sur le sujet par Le Magazine littéraire dont le numéro anniversaire de 1998 pourrait être utilisé comme un bon test expérimental sur les humeurs idéologiques actuelles. On y voit surtout des postmodernes (J. Baudrillard), des désenchantés (P. Bruckner, A. Finkielkraut), mais aussi des amis de toujours des jeunes et de la « révolte » (C. Clément, J. Kristeva), participer à un exercice tournant essentiellement autour de la question de savoir si les plaisirs individuels de la libération sont indispensables à l’hygiène morale et s’ils n’auront pas été trop chèrement payés en sacrifices sur l’autel des grandes causes.

Si l’on a des raisons de s’intéresser à la mobilisation des intellectuels en Mai 68 et autour de Mai 68, ce n’est donc pas nécessairement en vertu d’un ethnocentrisme intellectuel, c’est parce que l’analyse des événements passe par une étude du travail symbolique, des mots, des mots d’ordre, des concepts, et de ceux qui y ont contribué. Ce qui suppose, en toute rigueur, d’objectiver l’espace des points de vue actuels pour éviter toutes les formes d’illusion rétrospective consistant à appréhender les intellectuels contemporains des « événements » d’alors en fonction des problématiques engendrées par les transformations ultérieures du champ intellectuel.

La lutte pour l’interprétation théorique de l’actualité

Pour rompre avec les présupposés de l’air du temps, et avec ce qui en fait la marque distinctive, l’anti-intellectualisme d’essayiste, il faut tenter de reconstruire le point de vue des agents, de comprendre comment dans une situation d’urgence non aisément maîtrisable, ils ont dû improviser des stratégies. Celles-ci présentaient deux aspects. Il s’agissait à la fois de prendre position face à l’ébranlement de l’ordre culturel, résultat de l’affaiblissement des institutions qui en étaient la garantie - agrégation, Société des Gens de lettres... - et de relever un défi proprement intellectuel en proposant des instruments symboliques pour penser la crise. Je voudrais tester une hypothèse pour rendre compte de ces stratégies. S’il est vrai que la conjoncture de politisation a fait surgir une tâche relativement inédite pour nombre d’intellectuels, la conservation du capital intellectuel dans des conditions nouvelles d’affaiblissement de l’autonomie intellectuelle a imposé une redéfinition de la fonction d’intellectuel, de ses thèmes et des ses problématiques, qui devait s’accomplir le plus possible en accord avec le volume et la structure du capital possédé.

Le volume de ce capital détermine pour partie le rapport entretenu aux appareils politiques : aux intellectuels proches d’un parti - en l’occurence le PCF - on peut opposer les intellectuels sans parti. C’est pourquoi on peut tenter finalement de situer la population des candidats aux positions cumulées d’avant-garde intellectuelle et d’avant-garde politique dans un triangle caractérisé par trois sommets.

Premier sommet : celui des membres du Parti. Etant détenteurs d’un capital relativement faible (ce qui demande à être nuancé au moins dans le cas de Louis Althusser), ils ont été voués à une tension entre appartenance intellectuelle et appartenance politique, qui a eu pour effet de leur ôter les moyens de produire un discours spécifique. Tension qui a pu se manifester par les tentations partiellement divergentes, celle de justifier à l’extérieur la ligne du Parti et celle d’infléchir à l’intérieur cette ligne jugée trop éloignée des attentes des « masses ».

Les deux autres sommets opposent les agents en fonction du volume de leur capital. Les petits producteurs hérétiques de biens symboliques ont été portés à occuper un temps une position stratégique qui, en quelque sorte, les appelait, celle d’interprète privilégié. Quoique dominés, ils étaient bien placés pour avoir dans une conjoncture de crise les apparences pour eux : la remise en cause du maintien de l’ordre culturel pouvait passer pour le témoignage par les faits du bien-fondé de discours marqués pour l’essentiel, par la critique spontanéiste ou vitaliste des institutions ou du « système », rejetant d’un même geste au nom de la « vie », de « l’imagination », du « désir », la bourgeoisie et les bureaucraties. Ces traits structuraux expliquent les affinités entre plusieurs candidats possibles à la grande prophétie révolutionnaire, et parfois directement concurrents, comme Henri Lefèbvre ou les situationnistes. Les producteurs hérétiques favorisés par la conjoncture de crise tenaient un discours fort, car immédiatement ajusté à l’humeur anti-institutionnelle en vogue. Toutefois, ils ne pouvaient que souffrir des effets d’un capital assez dispersé.

La base sociale et culturelle de ces auteurs peut être considérée selon un principe d’homologie : les jeunes les plus enclins à la contestation des hiérarchies culturelles se recrutaient plutôt dans des disciplines jeunes et marginales telles que la sociologie et la psychologie. La figure de Daniel Cohn-Bendit incarnait cette allure libertaire propre à « l’esprit de Mai ». Par leur caractéristiques scolaires autant que par leurs perspectives de carrière, ces étudiants étaient sensibles à la terminologie du salut intra-mondain (« social ») - aliénation, répression, libération - favorisée par la lecture d’auteurs comme Reich, Marcuse ou Illich, laissant aux apprentis philosophes les plaisirs intellectualistes de la théorie totale et fondamentale, à l’époque associés aux noms de Marx, Nietzsche, Heidegger et Foucault. Ils étaient porteurs d’un mode de contestation fondé sur la dérision, le happening...

Détenteurs d’un capital intellectuel plus important, les grands producteurs consacrés qui étaient, pour la plupart, des philosophes (Althusser, Foucault) ou des auteurs à prétentions philosophiques (Lacan) étaient exposés à un décalage entre les conditions de leur consécration et les contraintes de politisation du discours. Ayant réussi à s’imposer dans un contexte à la fois intellectualiste et subtilement élitiste, ils bénéficaient jusqu’alors d’une sorte de crédit politique tacite gagé sur leur renom proprement intellectuel, crédit qui était d’ailleurs mis en question par des concurrents menacés et inquiets face aux transformations des règles du jeu (voir par exemple Les Temps Modernes). Les exemples abondent de ce rapport flou à la politique, que ce soit ce lui de Deleuze offrant, dans son Nietzsche, une éthique aristocratique du « pathos de la distance » qui ravissait presque tout le monde [1], ou encore celui de Foucault réussissant à assigner une place fort modeste à Marx dans son archéologie des sciences de l’homme sans se déconsidérer par là-même. Le nouveau modèle intellectuel, qui devait beaucoup au rôle de revues d’avant-garde (Tel Quel) ou de la presse de qualité (Le Nouvel Observateur), s’était défini par opposition aux dominants du champ intellectuel, incarnée par la figure de Sartre. Il avait été caractérisé pendant les années 60 par une forme exploratoire d’alliance de science (« structuralisme ») et de littérature d’avant-garde où les intérêts politiques occupaient un rang secondaire.

La lutte pour la conquête des jeunes

Ce qui est sûr est que la production intellectuelle des grands producteurs n’était pas immédiatement ajustée aux attentes d’une fraction de leur public - khâgneux, étudiants de philosophie, jeunes professeurs, etc. - radicalisée par et en Mai 68. Pour continuer à occuper la position éminente d’avant-garde qui était la leur, pouvaient-ils se permettre de rester hors du coup ? A la différence des petits producteurs, qui disposaient déjà plus ou moins de ce qu’il fallait pour délivrer des messages déchiffrables et utilisables à destination d’une vaste audience, les grands producteurs ayant à accomplir un travail au moins partiel de redéfinition, sinon de reconversion, ont dû faire attendre ceux qui étaient disposés à les suivre. Leur production nouvelle a donc impliqué une phase de latence qui peut en gros être située entre 1968 et 1971. L’invention d’une ligne philosophique « gauchiste », qui ne pouvait être que progressive, doit être rapportée aux contraintes spécifiques des luttes proprement intellectuelles dans l’espace de l’avant-garde philosophique. Du fait de la concurrence entre agents, un enjeu se voyait suscité : celui d’avoir les jeunes pour soi. Il serait bien trop simpliste d’attribuer ces infléchissements à des traits individuels tels que la quête de notoriété et la soumission à l’air du temps, s’il est vrai que les stratégies les plus réussies sont celles qui ont comporté une part immense de naïveté, plus précisément de croyance dans les pouvoirs de la parole et de la pensée, cet enchantement de se découvrir un héros théorique de l’histoire et dont la théorie serait devenue toute-puissante.

Les jeunes dont il s’agit de faire la conquête en s’imposant à eux à travers les attributs de l’avant-garde politique et de l’avant-garde théorique inextricablement mêlés dans la définition de l’excellence intellectuelle, ne sauraient évidemment être que « ceux qui comptent » parmi les apprentis intellectuels et que l’ethnocentrisme intellectuel des philosophes consacrés porte à constituer en mandataires de groupes plus vastes et politiquement plus légitimes, les jeunes « révoltés », les « marginaux », le « prolétariat ». Parmi les instruments de la lutte figurent les ressources symboliques du répertoire révolutionnaire, cristallisées essentiellement dans le discours marxiste. Qui entrait dans le jeu acceptait tacitement la référence au marxisme, référence d’autant plus inévitable intellectuellement qu’elle était imposée notamment par deux figures philosophiques éminentes, Sartre et Althusser, l’un incarnant une version ancienne, prestigieuse mais en déclin (« humaniste ») et l’autre la version récente et intellectuellement de pointe (« structuraliste »).

Dans cet état du champ intellectuel, l’espace des possibles philosophiques d’avant-garde était plus ou moins superposable à l’espace des étudiants radicalisés, lui-même structuré par des organisations politiques et par des institutions universitaires. La position dominée, à peine située dans les marges du champ, était celle qui correspondait au marxisme « orthodoxe » d’institution. C’est contre cette position, rejetée dans le « réformisme », voire dans le « révisionnisme », et doublement stigmatisée pour son indigence théorique et pour sa logique d’appareil, que des intellectuels porteurs de hautes ambitions théoriques avaient à se situer. Ils étaient voués à se rattacher au sous-espace du « gauchisme » au sein duquel les contenus doctrinaux et les modes d’organisation étaient inégalement propices aux exigences intellectuelles d’originalité. C’est ce qui permettrait d’expliquer en partie la dissymétrie des rapports entretenus aux trotskistes et aux maoistes. Les premiers, dotés de traditions militantes et intellectuelles propres, d’un héritage doctrinal garanti par des théoriciens conformes au label maison (Ernest Mandel), pouvaient décourager, par un style qui n’était pas sans évoquer l’académisme savant, des intellectuels soucieux avant tout d’exister par eux-mêmes. Au contraire, les seconds pouvaient, comme nouveaux venus, s’autoriser et procurer des marges de jeu sensiblement plus élevées. S’il était possible de faire au moins un bout de chemin avec les « maos », c’est parce qu’ils parvenaient à concilier, sans doute mieux que d’autres, des qualités non immédiatement réunies : d’un côté l’honorabilité intellectuelle liée à une trajectoire fréquente de philosophe normalien ayant su s’approprier le dernier état du savoir théorique, familier de la « théorie » althussérienne, collaborateur aux revues d’initié (Cahiers pour l’Analyse, Cahiers marxistes-léninistes) ; d’un autre côté, le renoncement progressif à la « théorie » dont l’orientation de plus en plus anti-intellectualiste a pu paradoxalement séduire des auteurs à qui on ne demandait pas grand chose en dehors de témoignages flatteurs de sympathie pour la cause du peuple et ses porte-parole. Le gauchisme « culturel », de plus en plus important au fur et à mesure que s’étiolait le radicalisme politique, a trouvé dans les étudiants de Vincennes les porteurs d’une forme d’engagement libertaire et « libérée », en tous cas affranchie, autant que possible, des contraintes de stratégie politique et de bienséances académiques [2].

Selon qu’un auteur devait avoir pour public des élèves de l’ENS ou des étudiants de Vincennes, la conciliation de la hauteur théorique et de la radicalité politique a revêtu des formes très différentes. Alors que dans un cas, il s’agissait de préserver le point d’honneur savant, il a fallu, dans le second, inventer un style inédit de subversion savante de la science, capable de maintenir la royauté de la philosophie sous les apparences inspirées et brouillonnes d’une bohème de campus. En fonction du volume et de la nature du capital théorique, lui-même associé à un type de trajectoire sociale et académique, il est possible de dégager trois formules principales : la séparation de la théorie philosophique et de la pratique politique ; la politisation de la théorie grâce à des armes en partie extra-philosophiques ; la politisation de la théorie grâce à des armes essentiellement philosophiques.

Dans le cas d’Althusser, répétiteur à l’ENS, membre du PCF, le destin de lecteur savant des textes sacrés imposait une coupure (soulignée par son élève Jacques Rancière) : la révolution dans la théorie allait de pair, dans la pratique, avec un quiétisme, d’ailleurs peu confortable. Face à la prolifération de groupes radicaux et au développement d’une « contre-culture », dans une période où les normaliens ne se souciaient plus de lire Le Capital, le détenteur de l’autorité suprême dans l’interprétation de Marx n’avait plus guère de ressources où puiser : au fond, il ne s’agissait plus que de survivre.

D’autres auteurs ont pu réussir à assumer les effets proprement intellectuels d’une nouvelle conjoncture idéologico-politique. Leur capital philosophique leur permettant d’entreprendre une redéfinition du projet philosophique dans un sens plus « politique », combiné avec un style ultra-révolutionnaire, avec le soutien à des causes parfois radicales. Parmi ces grands producteurs de théorie, qui tendent à se radicaliser entre 1968 et 1971, on peut distinguer deux options principales qu’il n’est pas très difficile de faire correspondre à des positions institutionnelles : la voie de la science, la voie de la grande prophétie.

Devenu professeur au Collège de France après avoir brièvement enseigné à Vincennes (1969-1970), Michel Foucault a infléchi son « archéologie » vers une « généalogie ». Tout en préservant l’essentiel de l’intellectualisme savant caractéristique de ses recherches historico-philosophiques antérieures, il s’est porté vers de nouveaux objets, la prison (Surveiller et Punir, 1975), la sexualité (Volonté de savoir, 1976), etc., qui permettaient de constituer le « pouvoir » en nouvel objet de savoir et de politiser les savoirs. Le dévoilement des liens théoriques du savoir et du pouvoir présentait les allures radicales incontestablement accordées à l’humeur de défiance envers la « théorie », la « science », désormais entendues comme instruments non neutres de « contrôle ». Exercice périlleux qui pouvait donner lieu, à côté de controverses savantes, philosophiques ou historiques, à des lectures libertaires, irrationnalistes, anti-répressives, perspectivistes-nietzschéennes : tout simplement, la théorie était exposée à être entendue de façon naïvement politique, et Foucault, on le sait, a pris ses distances par rapport à la vulgate anti-répressive à la Reich à laquelle on aurait pu réduire ses propres prises de position contre le « quadrillage ». Toutefois, le renom intellectuel ne se résume jamais à des textes ou à des cours. Au delà de la compréhension théorique des visées théoriques de Foucault, les « jeunes » pouvaient compter aussi avec tous les signes de conformité radicale émis en mille occasions, lors d’une prise de parole dans la rue, d’un meeting, d’un tract ou d’une pétition. C’est dire que la redéfinition de l’image publique de philosophe imposait des coûts non négligeables, et d’abord en temps : la disponiblité pour les « jeunes » tendait à faire partie de ce qu’il fallait prendre en compte dans la gestion du rôle intellectuel.

L’autre variante de discours politisé est celle de Gilles Deleuze, professeur à Vincennes en 1970, connu pour ses commentaires novateurs de philosophes consacrés ou marginaux (Bergson, Kant, Nietzsche, Spinoza) ou pour ses créations conceptuelles audacieuses (la « différence »). Son Antioedipe (avec Félix Guattari, 1972) qui rompait avec ses ouvrages antérieurs, a consisté à combiner des registres différents, celui de la célébration éthico-esthétique du style de vie « marginal » (« nomade »), immédiatement accordé aux valeurs vitalistes et libertaires d’une fraction des étudiants, et celui, plus ésotérique, de la grande théorie panoramique, englobant sous le terme étrange de schizanalyse, les ci-devants philosophie et sciences de l’homme. Rompant avec le style antérieur, la nouvelle production deleuzienne introduisait en philosophie un ton savamment décontracté de gouaille gauchiste, permettant de goûter simultanément les plaisirs de l’encyclopédisme et ceux de la transgression des tabous académiques. Pour apprécier la réussite de cette forme de radicalité, il faudrait prendre en compte l’espace total des luttes pour la définition de l’excellence intellectuelle radicale au sein duquel le gauchiste nietzschéen a pu l’emporter sur d’autres figures concurrentes (Sartre, les situationnistes...) tenues pour périmées, comme étant soit trop ascétiques soit trop « théoricistes ».

Pour une sociologie des places vides

Une sorte de mauvaise foi collective, vite assimilée à du cynisme par les « réalistes » d’aujourd’hui, ceux qui ont remplacé la lecture d’Althusser par celle d’Aron, a réuni les grands producteurs de visions de salut et les apprentis intellectuels dans une économie floue des échanges symboliques où s’échange sans mesure fixe de la théorie contre de l’action, de la « différence » contre du collectif, de la philo contre de « l’expérimentation sociale », bref de l’intellectuel contre du peuple. On militait sans théorie, ou bien avec une théorie lointaine dont le degré d’abstraction n’était pas foncièrement différent de celui qu’avait jadis souligné Marx à propos du radicalisme post-hégélien [3].

S’il s’agit d’analyser cette économie, c’est, entre autres, pour tenter de mesurer les limites que cette forme de mobilisation politico-intellectuelle comporte, et donc les illusions qu’elle génère. Il est utile, en particulier, de comprendre la nature des instruments symboliques mobilisés. Car ceux-ci possèdent un caractère double qui rend compte de leur équivocité : s’ils servent, au moins en partie, à proposer une définition de la réalité sociale en vue de sa transformation, ils sont aussi revêtus d’une valeur différentielle, celle procurée par le capital des agents qui les ont produits et mis en circulation. La fonction politique patente se trouve toujours plus ou moins combinée avec une fonction intellectuelle qui renvoie à l’état des rapports de force entre producteurs de discours théorique, c’est-à-dire, le plus souvent, à l’état des rapports de force entre disciplines. La domination de la philosophie était patente dans les années 60, aussi bien à travers ses auteurs légitimes qu’à travers ses hérétiques plutôt voués à une herméneutique critique de la quotidienneté. Dans une conjoncture de crise comme celle de Mai, les philosophes étaient très fortement enclins à préserver leur rang en réaffirmant leur autorité sur les questions ultimes et fondamentales. D’où l’emphase radicale d’un discours, d’une « phrase », qui ne reconnait que les enjeux totaux et les ruptures absolues pour ignorer d’autant mieux le monde social tel qu’il est.

La sociologie qui, présumée « positiviste », a été refoulée longtemps de l’univers du dicible théorique a connu un sort qui n’est pas l’un des moindres paradoxes de la conjoncture intellectuelle du début des années 70. Rejetée du côté du réalisme et de la réalité, la discipline semblait dépourvue des charmes de la profondeur et de la radicalité associés au ton aristocratique depuis longtemps adopté en philosophie. Ainsi, alors qu’un livre comme les Les Héritiers (1964) avait été remarqué et commenté, il peut paraître symptomatique qu’on n’y ait pas suffisamment vu l’incitation, qu’il contenait virtuellement, à la réflexivité intellectuelle, et que les « jeunes », fascinés par les modèles traditionnels jusque dans leur contestation de la « culture bourgeoise », aient pu, pour penser le monde en vue de le transformer, se satisfaire si souvent des approximations d’une philosophie tenant lieu de science de l’homme.




[1] . Bien entendu, Deleuze avait bien vu le risque, et s’en était prémuni en mobilisant des schèmes de classement « nietzschéen » pour distinguer deux formes d’aristocratisme, l’une, intelligente, associée à « l’affirmatif » et l’autre, banalement conservatrice, associée au « réactif », au « ressentiment ».

[2] . Sur l’Université de Vincennes et en particulier la discipline philosophique à ses débuts voir Soulié (Ch.), « Le destin d’une institution d’avant-garde : Histoire du département de philosophie de Paris VIII », Histoire de l’éducation, 77, janvier 1988, p. 47-69.

[3] . Ce rapprochement, s’il est légitime, pourrait bien tenir au fait que Marx avait dégagé, au delà de ce cas particulier, un invariant qui ne désigne rien d’autre que la propension intellectuelle à prendre, en matière politique comme ailleurs, les « choses de la logique » pour la « logique des choses ».



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