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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

Unité et diversités politiques françaises au lendemain des élections des 21 et 28 mars : essai de diagnostic sociologique

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Unité et diversités politiques françaises au lendemain des élections des 21 et 28 mars : essai de diagnostic sociologique

Bernard Lacroix

Les élections régionales et cantonales qui viennent de se dérouler, sont bien faites pour accréditer hors de France, et en particulier auprès de tous les étrangers à l’univers politique national et mental des français - par exemple de ce côté-ci de la Manche -, l’impression d’un peuple passionné par la politique, inconstant et versatile autant que difficilement compréhensible, conforme par avance à beaucoup de stéréotypes.

- Un peuple passionné par la politique : on disait les français, au vu de la baisse continue de la participation électorale depuis le référendum relatif à la Nouvelle-Calédonie, en passe de rejoindre tendanciellement les taux de participation à l’américaine autour de 50 % environ ; c’est au contraire à une remontée de la participation, surtout si on la compare avec des élections du même type, qu’on vient d’assister.

- Un peuple incohérent et versatile : voilà qu’après s’être ralliés en masse à la candidature de Jacques Chirac lors de la présidentielle de 2002, après l’avoir plébiscité avec un score digne des régimes réputés totalitaires (80 % des suffrages exprimés), les électeurs semblent lui refuser l’appui qu’ils lui avaient pourtant généreusement dispensé en élisant une majorité parlementaire de nature à éviter toute nouvelle cohabitation.

- Un peuple difficilement compréhensible : comme s’ils n’étaient pas tout à fait ces inventeurs de la démocratie qu’ils croient être et comme s’ils ignoraient que la démocratie est un bien rare et précieux, les français viennent d’accorder près de 15 % de leurs suffrages à une organisation politique, le Front National dont on imagine les craintes qu’elle peut inspirer en Europe et qu’elle inspirerait si le même phénomène se produisait en Allemagne. C’est à la clarification de ces paradoxes, conformément aux acquis d’un travail sociologique qui a les mêmes vertus décapantes que la philosophie analytique, que sera consacré cet exposé. J’aimerais souligner qu’on ne peut pas s’en remettre aux commentaires officiels des résultats électoraux pour comprendre ce qui vient de se passer, ce qui me conduira à décrire l’état de la France partisane ou si l’on veut l’unité dissimulée sous son apparente diversité.

I

Commençons par rappeler les résultats au soir du second tour tels qu’ils ont été recensés et tels qu’ils ont été présentés : « la gauche », ont noté tous les observateurs, a laminé « la droite ». Celle-ci contrôlait (et présidait) 14 régions sur 22 avant ces élections. Elle n’en détient plus qu’une (si l’on excepte le cas particulier de la Corse) et « la gauche » largement minoritaire avec huit régions seulement contrôle désormais la quasi totalité de celles-ci. En terme de sièges, et compte-tenu de la formule particulière du scrutin, un scrutin proportionnel avec avantage majoritaire pour les listes gagnantes au premier tour ou simplement arrivées en tête au second, cela fait 1099 sièges de conseillers régionaux pour la gauche et 504 pour la droite. En terme de progression, au regard des élections régionales précédentes, le PS, principal force de « gauche » totalise 360 sièges de plus qu’en 1998 quand la « droite » UMP et UDF confondues perd pour ce qui la concerne 176 sièges. Ajoutons pour être complets, que même si on n’observe pas le même déplacement du rapport de force en voix et en sièges à l’occasion du renouvellement de la moitié des conseils généraux qui avait lieu en même temps que ces élections régionales, une transformation du rapport de force de même orientation s’y laisse constater. La gauche gagne 11 départements détenus jusque là par la droite. Elle conquiert, en métropole, 220 sièges et n’en perd que 25. Elle obtient enfin plus de 60 % des voix dans 14 départements quand la majorité gouvernementale n’est dans la même situation que dans 2 départements bien que cette majorité distance ses adversaires de gauche dans 26 départements.

On ne peut cependant s’en remettre pour comprendre ces élections ni aux acteurs politiques ni aux experts officiels spécialistes de l’analyse des résultats électoraux, même si on peut être par avance assuré que, grace au travail des journalistes, ils auront de toute façon ensemble le dernier mot pour dire le sens public de ces élections. Les premiers considèrent en effet les résultats électoraux quels que soient ceux-ci, en fonction de leur perspective d’avenir professionnel : ils seront par exemple tentés, en cas de revers, de relativiser ceux-ci et, surtout s’ils ne sont pas tenus de quitter leur poste, d’attendre des jours meilleurs. Et les seconds enfermés dans la représentation légitime de la démocratie (prisonniers entre autre de la conviction que la démocratie c’est l’alternance), se borneront au nom de l’impartialité de l’expert à chiffrer le rapport droite-gauche plutôt qu’à déchiffrer les significations pratiques extrêmement hétérogènes investies dans le vote quoique celles-ci puissent avoir des origines convergentes. Dépourvu de toute vision explicative des relations attestées par le travail acquis en science sociale entre la situation concrète de l’électeur et l’usage qu’il fait des marques électorales disponibles, l’expert en questions électorales se borne le plus souvent à présenter une description générale du résultat dans les formes consacrées dans lesquelles ceux-ci demandent à être décrits ce qui le transforme à son corps défendant en attaché de communication des hommes politiques et donc en défenseur et en promoteur du jeu politique établi. Il ne nous apprend ainsi pas grand-chose sur ce qui justement serait intéressant, soit le sens pratique et politique des déplacements de voix qu’il enregistre.

Chacun aura par ailleurs remarqué sans s’y arrêter l’espèce de contradiction qui résulte de ce que les élections administratives locales ont été publiquement présentées, commentées et interprétées en terme de rapports de force nationaux jusqu’à prendre finalement le sens de défaite pour la majorité au pouvoir. On touche alors maintenant, en deçà du travail d’interprétation, à l’ambiguïté intrinsèque de l’opération électorale et à la censure que reconduit sa définition en terme de représentation. L’opération électorale est née historiquement, comme la sollicitation par la classe des hommes politiques, sous le patronage de l’Etat, des étrangers au cercle des groupes intéressés au fonctionnement de l’Etat, pour faire ratifier les enjeux et les perspectives des prétendants à la maîtrise et à la direction de celui-ci. Elle ne peut fonctionner ainsi qu’au prix de la dénégation de la distance et de la différence entre représentants et représentés grâce à la revendication de représentation de ceux qui s’approprient les positions de représentants, ce qui veut dire du même coup, par le biais de la perpétuation de la distance qui sépare professionnels et profanes en politique du point de vue de leurs rapports respectifs à la politique. Il suit de la généralisation de cette technique politique à toute l’organisation administrative française qu’on retrouve cette propriété structurale au cœur du fonctionnement de la première élection administrative venue. D’un côté, sous l’action de la concurrence entre professionnels de la politique, sous l’arbitrage des commentateurs et de la presse, et du monopole d’interprétation qu’ils exercent ensemble, ces élections sans enjeu en terme de relève sur les positions de maîtrise nationale de l’Etat sont présentées et interprétées en terme de rapports de force politiques nationaux. Mais d’un autre côté simultanément, sous l’effet du légitimisme de la classe politique et du respect conservateur des formes d’organisation établies qui en résulte, ces élections restent sur un mode mineur des élections locales qui ne portent en rien atteinte aux positions des gens en place (bien qu’elles tendent de fait à transformer les positions de pouvoir régionales en contrepoids à la maîtrise généralisée des institutions par les hommes du Président de la République). Et c’est ainsi que le résultat électoral peut finir par passer pour désaveu (c’est le titre du journal Le Monde au soir du premier tour) - ce qu’il est évidemment quoi qu’en un tout autre sens que ce qui est avancé - en même temps que sous l’effet du légitimisme de l’interprétation, les raisons de cette sanction comme les conséquences qu’il serait logique d’en tirer, si ce terme avait un sens, sont laissées dans une pénombre fonctionnelle.

Il faut en revenir en fait à l’élection présidentielle de 2002 pour commencer à se faire une idée plus exacte des raisons d’agir convergentes de bon nombre d’électeurs, c’est-à-dire pour ne pas les considérer comme la manifestation superficielle de versatilité d’un peuple inconstant. Tout le monde se souvient que Jacques Chirac a réuni aux premier tour des élections présidentielles de 2002, à peine 20 % des suffrages exprimés, apparemment si l’on en croit ce qui se disait à l’époque, sous l’effet de la dispersion des électeurs entre un très grand nombre de candidats. Sous l’effet au vrai des convictions qui se sont imposées depuis les années 30, puis au cours de la IVè République, et selon lesquelles tout doit être fait, dans une perspective de stabilité pour que l’exécutif ne soit pas contesté, l’organisation du scrutin présidentiel réserve l’accès au second tour aux seuls deux candidats arrivés en tête au premier. L’élimination du candidat du Parti socialiste Lionel Jospin résulte ainsi autant que de l’éparpillement des électeurs de la prophétie sondagière annonçant par avance de façon sûre et certaine l’affrontement entre le Président de la République sortant et son Premier ministre. Or, on n’a pas beaucoup réfléchi à la situation très particulière de Jacques Chirac après l’élimination de Lionel Jospin de la compétition entre autre sous l’action de la peur devant l’inconnu et de la mobilisation des milieux les plus différents contre Jean-Marie Le Pen : elle le place en situation de candidat officiel pour ce second tour ; elle l’assure, malgré ce vent de panique collectif, de sortir vainqueur de la situation, sans même avoir à combattre ; elle le dispense d’en faire beaucoup en lui permettant de se présenter en rempart de la République en le délivrant d’avoir à formuler un programme et en lui permettant de s’abandonner au sens tactique et pragmatique du professionnel de la compétition électorale qu’il est devenu. L’analyste découvre ainsi un vote sous contrainte pour les électeurs qui se transforme en plébiscite pour le Président sortant en en faisant le Président le mieux élu de tout la Vème République. Mais cette victoire par défaut a aussi son revers, elle est aussi une victoire sans adhésion, arrachée à beaucoup à contre-coeur qui, en lui permettant de faire élire dans la foulée une majorité parlementaire sur son nom, lui donne à tort, surtout s’il méconnaît les raisons collectives qui ont conduit à la défiance vis-à-vis de Jospin le sentiment d’avoir les mains libres. « Les majorités introuvables », notait Durkheim en 1898, sont mortelles pour les doctrines dont elle paraissent d’abord consacrer le triomphe.

On voit en quoi on ne peut s’en remettre aux commentaires officiels des interprètes officiels qui ont qualifié le 28 mars 2004 (Le Monde le lendemain du premier tour) de « 21 avril à l’envers » : ce sont des formules prises dans le jeu qui tendent à perpétuer le jeu par ce qu’elle laissent de côté ce que les hommes politiques ne peuvent et ne veulent entendre. Sous l’expression « un 21 avril à l’envers », les journalistes signifient l’inversion du « mouvement d’opinion » qui avait porté Jacques Chirac à la présidence de la République, le retour de balancier qui avait au conduit au plébiscite de Jacques Chirac étant réputé avoir offert à la gauche une victoire d’ampleur rarement atteinte. On y reconnaît la vision légitime, légitimée et légitimante qui résulte de l’assimilation de la démocratie à l’élection. Ils ignorent cependant en accordant l’essentiel à la transformation apparente du rapport de force, que pour une partie significative des électeurs démobilisés à l’occasion des élections présidentielles mais remobilisés par les conséquences pratiques de l’action du gouvernement Raffarin, ce pourrait être des raisons homologues qui ont conduit à sanctionner d’abord Lionel Jospin puis à sanctionner, pour s’être abandonné à la ligne politique une première fois sanctionnée, Jean-Pierre Raffarin et Jacques Chirac. Tout (et en particulier les enquêtes auprès des électeurs portés par tradition à gauche) montre que ce sont les mêmes enjeux collectifs, depuis le chômage, la réduction des revenus, la précarisation des statuts, la réduction des avantages attachés à l’activité (notamment dans les fonctions publiques), la dégradation des conditions d’exercice attachées aux métiers du service public qui sont au principe et de l’hostilité témoignée à une gauche tentée par le laisser-faire en se retranchant derrière un peu de morale et un zest d’écologie, et de l’hostilité témoignée à une droite qui en montant en épingle son courage à réaliser les réformes devant lesquelles à reculé la gauche veut d’abord réhabiliter les conditions nécessaires à la bonne marche des affaires. On a ainsi moins assisté à un « vote utile » selon l’expression accréditée qui est encore un effet de neutralisation du commentaire, qu’à l’expression sous une forme tout juste transformée de l’expérience du chat échaudé terrorisé par la douche d’eau froide.

II

Les opérations électorales, surtout lorsqu’elles sont organisées en tout ou en partie à la proportionnelle font la part belle au travail spécifique, toujours plus centralisé qu’on ne l’imagine, de l’état-major des partis : le succès de Jacques Chirac en 2002, la victoire de la droite aux élections législatives qui ont suivi ont favorisé l’espoir au sein des milieux dont la droite est l’expression de pouvoir enfin constituer le grand parti « moderne » dont le pays est réputé avoir besoin à l’exemple de la CDU allemande ou du parti conservateur britannique. Cette victoire présidentielle a donc sonné l’heure de l’union et du rassemblement, à la fois pour des raisons tactiques (la victoire de la gauche en 1981 et sa présence au pouvoir pendant 12 ans sur les 20 années qui suivent sont réputées, vues de droite, être le prix de la division) et pour des raisons idéologiques (réunir en une force sans rivale tous ceux qui ne trouvent rien à redire à l’organisation politique et sociale de la société française en fonction de la place particulière qu’ils y occupent). L’organisation de ce parti, indispensable aux victoires à venir a été confiée par le Président de la République à A. Juppé en récompense du service rendu pour son sacrifice public dans le cadre de l’instruction judiciaire sur les malversations financières de la mairie de Paris lorsque Jacques Chirac était replié dans cette forteresse. Elle est pensée comme l’instrument destiné à adouber le même A. Juppé en successeur de Jacques Chirac au terme d’une carrière d’une longévité exceptionnelle (qui témoigne à la fois de la pauvreté de la droite en hommes d’Etat et du caractère conservateur étrangement dissimulé de la reproduction des élites politiques du pays). Les élections régionales ont fait exploser le subterfuge et désamorcé le faux-semblant en montrant les limites d’une entreprise qui a rencontré et qui rencontre beaucoup de résistance : la fusion des groupes fondateurs de l’UMP a révélé son caractère contraint, la composition des listes d’union en buttant sur les prétentions antagonistes s’est révélée impossible dans plusieurs circonscriptions et la campagne électorale a dévoilé jusqu’à l’absurde (notamment à travers la contestation centriste de F. Bayrou) que l’invocation de l’union était davantage un forceps qu’une stratégie mise au service d’intérêts supérieurs.

Mise en perspective historique et mesurée à l’horizon politique discrètement affirmé par les dirigeants du nouveau parti, l’épreuve des régionales consacre ainsi provisoirement le double échec de l’UMP devant les divisions conservatrices du monde conservateur. L’échec d’une tactique politique de facture gaullienne en premier lieu : faute d’avoir pris la mesure de la nostalgie qui l’inspire ainsi que de la soumission des élites économiques et technocratiques aux grand vent idéologique qui souffle depuis la chute du mur de Berlin, les dirigeants de l’UMP ont mal mesuré tout ce que ce rêve d’hégémonie sur la vie politique, national et jacobin, pouvait devoir à un passé disparu et notamment à des circonstances historiques très particulières (la crise politique née de la guerre d’Algérie). Rien ne dit que ce rêve rencontre encore l’intérêt des élites converties à l’air du temps qu’ils prétendaient inféoder. C’est ainsi qu’on peut comprendre le second échec de l’UMP, l’échec de l’entreprise d’amalgame à défaut de réconciliation des factions et des fractions opposées de la droite sous le pavillon de la modernisation nationale. La persistance d’un clivage historique et sans doute social entre la famille démocrate-chrétienne et la famille gaulliste, il faudrait peut-être dire entre la droite convertie au libéralisme économique sur les traces de l’entreprise réconciliatrice de Valéry Giscard d’Estaing et une droite crispée sur le colbertisme qui était la marque nationale du gaullisme n’a pas encore trouvé les prophètes et les artisans de son dépassement.

Pour autant, et contrairement à l’image simpliste des vases communicants, poncif de l’analyse électorale à l’époque du quadrille bipolaire dans les années 70 (et selon lequel une démobilisation et un manque à gagner, à droite ou à gauche, bénéficie immanquablement à l’autre camp), la gauche en général, le Parti socialiste en particulier, auraient bien tort de tirer argument des difficultés de la droite parlementaire et de l’effondrement de la gauche contestataire (représentée par l’alliance LO-LCR) pour se croire promis à l’avenir radieux d’un prompt retour au pouvoir. Les cadres et les cercles dirigeants du PS, encore sous le choc de son élimination en 2002 quand ses représentants gouvernementaux portaient en écharpe la certitude de n’avoir pas démérité, n’ont, pas plus que l’UMP les leçons de la victoire par défaut de Jacques Chirac, tiré les leçons pratiques de l’élimination de leur champion ; ils l’ont imputée sans autre forme de procès aux ambitions aiguisées par les succès au sein de la « gauche plurielle », à l’éparpillement des candidatures et.... à l’ingratitude d’électeurs de gauche incapables d’apprécier « la qualité du bilan ». L’essentiel n’était pas pourtant et n’est toujours pas les 200 000 voix d’écart entre Le Pen et Jospin, ce qui n’est après tout que la population d’une ville française moyenne. La plupart des enquêtes disponibles (entre autres les enquêtes sortie des urnes) ont montré au contraire une désaffection massive des couches populaires (ouvriers et employé), accessoirement une indifférence préoccupante de jeunesses désabusées par l’absence de générosité d’une gestion gouvernementale acharnée à faire prévaloir son sérieux. Les cercles dirigeants du PS n’ont sans doute pas compris l’hostilité ainsi révélée, les rancunes et les rancoeurs réveillées par des engagements perçus comme favorables au monde des employeurs (au détriment des salariés), de l’entreprise (au détriment d’autres formes de vie collective), aux conditions de la production (au détriment des conditions de vie), et à une indifférence (dissimulée par un attachement à des mesures phares comme les 35 heures) aux processus insidieux de déstructuration des conditions d’existence des plus faibles, bref à la progression des formes de l’insécurité sociale qui expliquent après coup le succès démagogique de l’action publique du gouvernement Raffarin, par ministre de l’intérieur interposé, pour « la sécurité ».

On rencontre maintenant un clivage et une tension au sein de l’état-major socialiste qui n’est pas sans ressembler quoi que de façon inversée à la division que nous venons d’observer à droite : entre les défenseurs d’un laisser-faire tentés par le ralliement en douceur aux sirènes libérales des élites européennes (Fabius ou Strauss-Kahn) et les hérauts d’une démagogie populiste (Dray ou Mélenchon) d’autant plus portés à en rajouter qu’ils se savent condamnés à rester minoritaires au sein du parti. Ce clivage et cette tension rendent aujourd’hui aléatoires une synthèse qui ferait place autrement qu’en termes charitables, aux revendications diffuses de défense contre les formes nouvelles de précarité et d’exclusion, quand toute l’histoire du nouveau secrétaire F. Hollande le prédispose à tous les oecuménismes. Ce clivage et cette tension laissent l’observateur pour le moins perplexe devant la possibilité de résister aux exigences des puissants encouragés à se battre par les évolutions probables, surtout quand la victoire en trompe l’œil tout juste obtenue persuade que le meilleur programme de gouvernement est encore d’attendre l’explosion en plein vol de l’adversaire.

Reste dans cette esquisse de présentation des diversités de la France partisane l’épineuse question du Front National : sans atteindre les 19 % rassemblés par Jean-Marie Le Pen sur son nom en 2002, il totalise encore près de 15 % des suffrages exprimés. L’ancienneté (depuis les années 80), la permanence (le FN est présent avec ses candidats à toutes les consultations électorales désormais), la progression (son étiage électoral actuel n’est pas sans faire penser à la force du Parti communiste dans l’immédiat après-guerre) en font aujourd’hui une organisation et une marque électorales, légitimées à défaut d’être légitimes de nature à désespérer désormais tous les militants de gauche et tous les démocrates conséquents, comme une sorte de stigmate infâmant du pays qui aime se croire et se présenter comme la patrie des droits de l’homme. Comment ces démocrates et ces militants ne seraient-ils pas désabusés lorsqu’ils voient des hommes politiques cesser d’être responsables au point de tendre la main aux dirigeants du Front, contre l’espoir d’un fauteuil, comme certains l’ont fait en 1998, en ignorant qu’ils encouragent ainsi à confondre des fantasmes avec une ligne politique ? Comment les mêmes ne seraient-il pas révoltés au point de croire, parce que Jean-Marie Le Pen et ses sbires sont des racistes à peine masqués que tous ceux qui lui apportent leurs voix ne sont pas autant de racistes qui se démasquent ? Et comment ne pourraient-ils pas croire dans la ferveur de l’enthousiasme militant, à l’urgence d’une lutte politique combattante et organisée, dans l’ignorance où ils demeurent de l’infirmité des luttes strictement symboliques devant un phénomène politique qui se nourrit de multiples transformations sociales ? Il ne reste guère devant cette situation que deux raisons de ne pas abdiquer : l’insignifiance politique des perspectives proposées par une organisation dont les zélateurs deviendraient, si par malchance ils détenaient des responsabilités, ses premières victimes, et l’observation après tout rassurante qu’apportent les enquêtes par entretiens auprès de ces électeurs, qu’une proportion significative parmi eux ne souhaite pas la victoire politique du Front National !

Toutes les enquêtes disponibles montrent les origines doubles de l’organisation : ses origines troubles tout d’abord dans le noyau militant regroupant les nostalgiques reconvertis de toutes les causes perdues, le poujadisme et la protestation fiscale, l’Algérie française, l’intégrisme sectaire d’un catholicisme ultra national, le refus des cultures du monde au nom de l’esprit de clocher, cristallisant autour d’un anti-parlementarisme de principe rappelant certaines heures sinistres de notre histoire ; mais la démultiplication aussi de formes de hantises spécifiques qui trouvent toutes leurs origines dans le fantasme du petit blanc toujours prompt à reprocher aux autres ou à d’autres ce dont il s’imagine, à tort ou à raison, dépossédé. On peut ainsi mettre en relation la dynamique progressive du Front National et le plateau statistique qu’il a atteint avec des formes de déclin social, des pertes en avantages acquis, des souffrances sans mot qui touchent tour à tour des fractions de groupes largement hétérogènes, ouvriers de métier, artisans, petits commerçants hier, petits entrepreneurs, employés du monde intermédiaire il y a peu, agriculteurs aujourd’hui pour finir, au fur et à mesure que les ravages d’une modernisation triomphante se font de plus en plus sentir. C’est ainsi par exemple qu’on a pu voir des ouvriers réduits au chômage dans les régions désindustrialisées de grande tradition ouvrière ou dans les bastions rouges des banlieues parisiennes populaires s’exprimer en se servant du bulletin Le Pen, parce que le chômage de longue durée, la relégation liée à la perte de l’emploi, la réclusion dans les HLM dégradés, l’échec scolaire des enfants ont rapproché leurs conditions de celles des groupes dont ils pouvaient se croire éloignés ou qu’ils pouvaient imaginer moins bien armés qu’eux : les immigrés et notamment les immigrés installés depuis moins longtemps qu’eux. L’usage de la marque Le Pen est alors l’expression de la hantise d’être précipité à nouveau dans le monde dans lequel ils entendaient échapper, une manière de restaurer une identité, de conjurer un déclassement. Il n’est paradoxalement pas jusqu’au racisme ordinaire qui ne soit alors une façon de marquer la distance qu’ils voudraient ne pas voir abolir avec ceux qui ont encore un peu moins qu’eux. Et c’est ainsi que le statut de victime auto-proclamé de Le Pen a pu devenir le miroir tendu à un grand nombre parmi ceux qui ont de bonnes raisons de se sentir des victimes.

Une discussion même sommaire et une revue d’enquêtes même aussi élémentaire montre ainsi sous un autre jour ce que l’analyse des résultats électoraux dans les termes requis par l’analyse électorale telle qu’elle s’est instituée contribue à escamoter. Car c’est la même dynamique collective de modernisation conservatrice parfois énoncée et dénoncée en France sous le terme d’impérialisme économique à l’anglo-saxonne (pour souligner son extériorité et son étrangeté pour l’habitus national des français) qui suscite en toute hypothèse l’humeur collective de résistance (visible à travers des mobilisations sans exemple dans les pays voisins) mais également de résignation et d’impuissance devant les transformations de l’organisation collective des conditions réelles d’existence : ceci jusqu’à susciter périodiquement dans les urnes des spasmes de rejet.
On se contentera ainsi provisoirement d’observer pour finir :
1. que l’idée publique et abstraite de « démocratie » ne trouve pas complètement son compte, c’est le moins qu’on puisse dire, dans la reconduction du gouvernement Raffarin. Indiscutable en terme de légalité certes, cette reconduction est un témoignage accablant de l’indifférence dont les gouvernements peuvent faire montre devant une volonté politiquement exprimée.
2. que, pour autant, le nouveau gouvernement, pratiquement exposé à des contestations organisées qu’il n’a pas encore réussi à faire rentrer dans le rang est symboliquement affaibli dans sa volonté de poursuivre les réformes inscrites à son agenda, la réforme de la sécurité sociale par exemple. Son seul aspect certain est malgré tout déjà la réduction des prestations, l’accroissement des cotisations, et le développement de l’assurance privée...
3. que cette stratégie trouvera son principal appui dans l’invocation des contraintes financières et en fait dans les engagements de la France vis-à-vis de l’Europe pour venir à bout à l’usure des contestations. On peut ainsi se demander si la politique française n’est pas aujourd’hui en voie de thatchérisation. Election ou pas tout continue comme avant, circulez, il n’y a rien à voir.






Bernard Lacroix


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