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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

Lectures critiques : Christine Guionnet, L’apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la monarchie de Juillet, Paris, L’Harmattan, « Logiques politiques », 1997

Auteur

Issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’EHESS en 1995, l’apprentissage de la politique moderne est un livre à la fois ambitieux, par sa volonté de renouveler bon nombre de travaux « classiques » sur la modernisation politique, et novateur, du fait de l’objet étudié et convoqué à cet effet : les élections municipales sous la Monarchie de Juillet. C’est en effet ce terrain, peu étudié auparavant [1], que Christine Guionnet a soumis à une « approche anthropologique » (p. 14). Le livre s’inscrit dans le débat historiographique sur la politisation et plus précisément sur les formes d’apprentissage du vote en milieu rural, qui oppose tenants d’une « politisation par implication » (E. Weber), « d’une « politisation par imprégnation » (M. Agulhon) ou d’une « politisation par le bas » (P. Mc Phee).

Au point de départ de l’étude de C. Guionnet, se trouve une critique des thèses défendues par Maurice Agulhon sur la « descente de la politique vers les masses » [2], c’est-à-dire la diffusion dans les campagnes d’idées et de pratiques politiques plus modernes, mettant progressivement fin à la soumission des électeurs ruraux aux notables ; mais aussi par Eugen Weber, pour qui la modernisation politique n’est possible que par la « diffusion » des idées politiques des milieux urbains cultivés [3]. La dichotomie entre archaïsme et modernité sous-jacente dans ces explications ne satisfait pas C. Guionnet qui, à travers sa plongée dans les archives relatives aux élections municipales, constate certes l’existence de « deux modèles distincts de la politique » (p. 13), mais se refuse à les hiérarchiser à priori. Pour elle, « la modernisation politique réside davantage [...] en une construction du changement politique en partie incontrôlée, voire inadmissible, révélée par deux processus : le développement du sentiment d’appartenance nationale, et l’avènement de la question identitaire » (p. 13). Son analyse ne se limite donc pas à l’étude des pratiques politiques de la période considérée, elle entend inclure également, à la manière de certains anthropologues « l’analyse des conceptions sociales les sous-tendant » (p. 14). L’auteur renvoie à l’ensemble des pratiques discursives ou non relatives à l’objet, tout ceci formant une « sociologie historique du sens conceptuel » (p. 20), rapprochant « modernisation des pratiques politiques empiriques » et modernisation « intellectuelle » ou « conceptuelle ».

La thèse de C. Guionnet se présente de prime abord comme une relecture des travaux « classiques » des historiens et de leurs présupposés sur la modernisation politique [4]. C. Guionnet met ainsi l’accent sur la dimension téléologique d’approches, qui partent d’un modèle préconstruit de la modernité politique pour étudier un processus ainsi ramené à une seule dimension. La première partie de l’ouvrage est consacrée à une mise en perspective de l’opposition entre archaïsme rural et modernité politique urbaine. Les analyses des pratiques politiques du XIXème siècle, font ainsi souvent référence à l’archaïsme des campagnes pour expliquer la survivance de comportements communautaires - à travers l’exemple souvent sollicité des Souvenirsde Tocqueville -, la soumission des électeurs aux nobles, aux prêtres ou aux grands propriétaires et, in fine, l’apolitisme de ces électeurs ruraux qui demeurent profondément indifférents à la politique. Cette vision des choses étant bien souvent celle des républicains de l’époque, il conviendrait, selon l’auteur, que les historiens évitent de reprendre à leur compte ce « présupposé selon lequel la modernité politique [n’] existerait [que] dans les milieux manifestant une familiarité évidente avec la politique nationale » (p. 37).

A cette approche réductrice, C. Guionnet préfère l’étude empirique des effets des modifications institutionnelles intervenues au début du régime de juillet, notamment la loi du 21 mars 1831 élargissant le corps électoral municipal. Pour ce faire, elle s’est livrée à une vaste enquête dans les archives nationales concernant ces élections, où l’on retrouve, à travers les rapports des préfets, des procureurs, des officiers de gendarmerie ou les pétitions d’électeurs, les « traces » de ces opérations électorales. En outre, elle a procédé à des investigations plus approfondies pour plusieurs départements : la Côte d’or, les Deux-Sèvres, le Rhône. A l’issue de ce travail, elle est amenée à distinguer, de manière idéaltypique, deux « cas » : celui des campagnes et celui des villes. Dans les campagnes, « la sphère politique ne semble pas conçue comme différenciée par rapport à la vie sociale quotidienne » (p. 47), il est donc vain de chercher à identifier des électeurs et des candidats. Les campagnes électorales s’organisent autour de rapports personnels et des « rôles de la vie quotidienne » (p. 48), l’activité politique ne se déploie pas dans un espace spécifique et autour d’enjeux distincts de la « quotidienneté villageoise » (p. 54). Dans ces conditions, le vote en assemblée, caractéristique de l’Ancien Régime, demeure un schéma prégnant, à l’encontre de la logique censitaire qui différenciait juridiquement le corps électoral de l’ensemble de la population. La situation est différente dans les villes, l’activité politique, autour de la double figure de l’électeur et du candidat, y est avérée. Des pratiques spécifiques se déploient lors du « moment électoral » (p. 67), notamment à travers la compétition entre plusieurs « tendances politiques » témoignant ainsi d’une différenciation progressive de la politique : « dans l’acte même du vote, l’individu particulier disparaît derrière la figure de l’électeur » (p. 73).

Examinant ensuite l’hypothèse d’un apprentissage de la politique en milieu rural, C. Guionnet réfute l’idée d’une prééminence d’un vote de soumission, c’est à dire « l’adéquation entre l’existence d’un vote pour les notables et une situation de dépendance socio-économique » (p. 79) [5]. Si elle ne nie pas la vérité historique de ces deux propositions, elle n’entrevoit pas pour autant entre elles un lien de cause à effet. A l’inverse, elle estime que les pressions qui se manifestent à l’égard des « électeurs » à la veille du scrutin témoignent d’une « liberté structurelle » (p. 89) de l’électeur dont la loyauté doit être réactivée par les candidats soucieux d’être élus. Pour C. Guionnet, le vote paysan, loin d’être soumis et résigné, est au contraire « réellement signifiant » (p. 95).

Il devient possible dans cette perspective d’envisager un véritable apprentissage de la politique dans cette première moitié du XIXème siècle. Les luttes entre notables, notamment à la faveur des changements de régime, donnent le spectacle d’une vie politique pluraliste où le « formalisme démocratique » s’inscrit progressivement dans l’univers villageois. Cet apprentissage est toutefois limité par la prégnance communautaire : « le refus du pluralisme traduit l’état d’esprit d’individus ne se pensant pas en tant que sujets politiques singuliers mais uniquement en tant que membres de la communauté de vie à la quelle ils appartiennent, et qui constitue le seul sujet politique légitime, c’est à dire le seul cadre envisageable de l’action et de la décision politiques » (p. 131). Des modifications institutionnelles, aussi importantes par ailleurs que la loi municipale de 1831, ne furent bien souvent que de peu de poids contre la structuration communautaire, transformant la représentation politique en acte de défense contre l’extérieur. Mais ce serait faire preuve toutefois d’un ethnocentrisme caractérisé que de voir dans ces pratiques villageoises un archaïsme politique auquel aurait mis fin l’apprentissage de la politique moderne. « Cette forme de la politique aujourd’hui ensevelie aurait pu perdurer, dans la mesure où elle constitue un véritable modèle distinct et cohérent de la politique » (p. 140).

Qu’en est-il dans les villes à la même époque ? L’affrontement politiquement constitué y semble plus net, comme en témoignent les nombreuses dissolutions de conseils municipaux ou révocations de maires et d’adjoints. Les oppositions sont souvent mieux représentées au niveau municipal qu’à la Chambre des députés, et les élus y sont souvent actifs. La politique partisane est pourtant loin d’être encore unanimement acceptée, elle est vécue et décrite comme le reflet de divisions provisoires de la société et non comme un pluralisme nécessaire.

Pour C. Guionnet, c’est l’absence de médiation par l’opinion politique qui explique l’absence de représentation des idées individuelles et au contraire la prédominance de groupes et de catégories intermédiaires - intérêts, métiers, titres, identités locales, religions, statuts - dans la détermination des votes. L’absence de cet « individualisme politique » est aussi visible à travers la production des candidatures sur la base de sollicitations sociales et non d’actes individuels. « Les critères de l’éligibilité révèlent finalement une profonde négation de l’individualisme en politique, dans la mesure où les candidats ne peuvent être que des notables désignés par leurs qualités sociales et non des professionnels de la politique » (p. 193), souligne l’auteur en insistant sur la prééminence du social. L’élection n’est donc pas ce moment où le social se réinvente à travers des programmes électoraux. Nous sommes donc loin de la modernité politique telle que nous la concevons aujourd’hui, ce qui rend encore plus hasardeuse l’hypothèse d’une modernisation-diffusion évoquée plus haut. C. Guionnet en déduit donc que celle-ci s’est opérée par une « succession de ruptures conceptuelles » (p. 205), processus non intentionnel reposant sur le « heurt entre les conceptions sociales et l’agrégation de jeux individuels ».

En étudiant, de manière classique, l’abstention électorale, significative dans le cas des élections municipales, Christine Guionnet attire également notre attention sur le caractère « politique » de certains refus de prendre part au vote. L’abstention n’est pas dans ce contexte toujours synonyme d’indifférence et apparaît souvent acte d’opposition signifiant. Dans ces conditions, la mise sur pied d’un appareil politico-administratif local se heurte le plus souvent à l’insuffisance de « capacités », voire à la faible légitimité des élus. « La mise en oeuvre des lois municipales de 1831 et 1837 révèle donc les limites rencontrées par une volonté politique étatique désirant développer au sein des communes un pouvoir municipal par l’intermédiaire duquel serait réalisée une unification administrative et morale » (p. 263). Ce pouvoir municipal peut d’ailleurs entrer en conflit avec une autre institution légitimée par le vote : la garde nationale dont C. Guionnet souligne l’importance à cette époque. S’attachant aux symboles de l’intégration nationale - le costume, l’écharpe, etc. - elle montre aussi combien ce processus que la mythologie républicaine tend à associer exclusivement aux débuts de la IIIème République est déjà à l’oeuvre sous la Monarchie de Juillet. « L’intégration nationale ne consiste pas alors en une substitution ou en l’imposition d’une identité nationale contre les identités communautaires, comme cela pourra ultérieurement être le cas, mais au contraire en une compénétration de ces identités » (p. 275).

Les élections municipales révèlent donc moins, in fine selon l’auteur, un apprentissage de la politique qu’une modernisation conflictuelle. Parce qu’il sert d’arbitrage dans les conflits et les luttes d’influence qui opposent les notables locaux, le vote devient un acte significatif, au principe d’une « construction politique des identités » (p. 300). Au sein de cette « sphère politique » en voie de formation, des groupes acquièrent une existence politique au-delà d’une proximité sociale. La mécanique du vote est donc par elle-même productrice d’effets non contrôlés dont le moindre n’est pas le pluralisme politique. « L’observation des élections municipales sous la monarchie de Juillet conduit donc à souligner la possibilité d’un changement politique ne constituant pas le fruit d’un déterminisme historique réductible à un structuralisme socio-économique ou encore aux seules idées et représentations sociales de la société étudiée, mais apparaissant au contraire comme l’aboutissement d’une évolution non contrôlée, non pensée et parfois même inadmissible par rapport aux conceptions sociales » (p. 302).

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Si l’on peut envisager sans grande hésitation qu’un ouvrage aussi stimulant que L’apprentissage de la politique modernedevienne une référence de la sociologie politique historique, plusieurs interrogations surgissent néanmoins à sa lecture. Elles concernent la manière dont l’auteur mobilise les notions d’apprentissage de la politique, de politisation et de domination, ainsi que son usage des rapports préfectoraux.

La critique opérée par C. Guionnet des théories de la modernisation et de leurs présupposés est salutaire ; elle lui permet de réinvestir un terrain d’étude jusque là largement dominé par les historiens dont l’empirisme faisait bon ménage avec une vision diffusionniste de la politisation. Mais sur ce point, et contrairement à ce qu’indique Pierre Rosanvallon dans sa préface [6], C. Guionnet n’innove pas de manière radicale [7]. Ce livre constitue une vérification empirique stimulante, autour d’une question dont il faut encore une fois rappeler l’intérêt. Par contre, il n’est pas certain que confondre politisation et apprentissage de la politique [8] conduise à un gain d’intelligibilité de ces phénomènes. A tout prendre, parler de politisation, et à condition de ne pas oublier que ce processus ne peut s’entendre qu’à partir d’usages sociaux du rapport à la politique, permet vraisemblablement d’écarter avec plus de fermeté encore toute tentation finaliste que d’user de la notion d’apprentissage de la politique de manière trop générale. Le terme même de politique ne peut être ici employé comme une constante ou comme un concept figé, alors qu’il désigne un univers en train de se constituer symboliquement. Le titre même de l’ouvrage est donc parfois en retrait sur la richesse des analyses qu’il contient.

Soumission et domination

La deuxième cible visée par C. Guionnet résiste mieux à ses démonstrations. Emportée par sa critique du « vote de soumission » et par sa volonté de procéder à une « réhabilitation du sens du vote » (p. 79), l’auteur considère en effet que les multiples pressions exercées sur les électeurs par les notables-candidats soulignent combien les premiers exercent librement leur droit de vote. Cette interprétation paradoxale, en faveur d’une « liberté structurelle » des électeurs n’est guère convaincante. Ces pressions ne sont-elle pas plutôt une expression dans la pratique de la domination exercée, avec des variantes locales, par la classe possédante ? Parler de domination, ou de classe dominante, ne renvoie pas seulement, en effet, à des liens mystérieux, magiques, résultant de la simple superposition d’individus inégaux, mais à des pratiques quotidiennes où s’actualise la mise à distance et l’échange inégal, dont le vote au sein de la communauté rurale s’avère justement un exemple significatif. On peut ainsi penser, en suivant Alain Garrigou, que « la vision cynique d’un vote contrôlé ne s’oppose pas à la vision naïve d’une communauté émotionnelle d’égaux », et que « la domination ne s’exerçait jamais mieux que lorsqu’elle s’appuyait sur une forte identification communautaire » [9]. Faire fi des contraintes socio-économiques en insistant par ailleurs sur l’idée d’une « véritable autodétermination du vote paysan » (p. 94), n’est-ce pas aller un peu loin dans l’autonomisation de la politique à cette époque ? Et, s’il en était besoin, la thèse classique de Paul Bois [10] est là pour nous rappeler combien ce vote paysan s’inscrit dans une dynamique de conflits, y compris vers l’extérieur, où les luttes pour la possession de la terre sont loin d’être absentes.

Certes, C. Guionnet précise plus loin qu’elle entend surtout « privilégier, contre l’idée d’une contrainte de l’ordre social, l’existence d’une représentation hiérarchique du social » (p. 96.) ; ce qui éclaire ses réticences contre toute explication où affleurerait une pointe de déterminisme économique. Mais, la seule analyse des « représentations » [11] conduit, dans cette étude, à gommer le sens pratique des agents, à privilégier les justifications politiques de leurs actions sans accorder toute l’attention requise à la manière dont ces justifications sont socialement construites.

Rapports préfectoraux et rapports à la politique

Sans remettre en cause la qualité du travail documentaire effectué par l’auteur, il semble nécessaire d’attirer l’attention sur ce que doit cette thèse au dépouillement des rapports préfectoraux. Ces rapports, adressés par les différents préfets ou sous-préfets de la Monarchie de Juillet au ministres successifs de l’intérieur constituent une des principales sources documentaires utilisées par C. Guionnet. Leur fréquence et leur richesse en font incontestablement un instrument des plus commodes à utiliser lorsqu’on s’intéresse aux opérations électorales antérieures à 1871. Or, paradoxalement, les préfets sont les grands absents de cet ouvrage ; ils n’apparaissent guère que dans les notes infrapaginales et dans les références des documents utilisés ; leurs patronymes restent soigneusement dissimulés derrière leurs fonctions et les départements dont ils ont la charge. Au vu des instructions qu’ils reçoivent et de l’importance qu’ils accordent aux nominations et aux élections de tout ordre, il est raisonnable de penser que leur action ne se résume pas à ce que nous indiquent leurs rapports [12]. Mais surtout, leur vision du « local » n’est pas neutre, leur condition « bourgeoise » et/ou urbaine dans un univers marqué, souvent encore, par des formes patrimoniales de domination, induisent des réactions qu’il est nécessaire d’appréhender de manière relationnelle. Faire ressortir les individus, les trajectoires biographiques, les carrières administratives qui se cachent derrière ces lettres du préfet de X... aurait contribué à une meilleure intelligence des rapports centre-périphérie dont les élections municipales constituent un élément [13].

Ces fonctionnaires étaient loin d’être tous placés, faut-il le dire, dans des situations analogues par rapport aux échéances électorales. Faute d’appréhender leur place dans les différents configurations locales mentionnées, C. Guionnet se condamne à faire de ces préfets des invariants documentaires alors même que leur position centrale et leur intérêt au jeu les met parfois en position de contrôler les luttes électorales entre notables, et non pas uniquement de soutenir ceux d’entre eux qu’ils estiment favorables au régime. La correspondance confidentielle du préfet Achille Chaper fournit, par exemple, d’utiles précisions quant aux élections municipales de 1834 et 1837 en Côte d’Or, un des départements-tests de l’auteur [14]. Ce préfet accordait une importance toute particulière aux chefs-lieux de canton dont les maires servaient ensuite de relais à son action administrative et d’agents électoraux dans son action de soutien aux candidats ministériels lors des élections législatives. Sans atteindre la minutie du travail politico-administratif des préfets du Second Empire, l’action de leurs prédécesseurs « juilletistes » s’inscrit sans solution de continuité dans un processus plus général de construction d’une administration locale comme relais de l’action de l’Etat parlementaire [15]. En témoignent, au niveau central cette fois-ci, les deux rapports Thiers (1834) et Montalivet (1837) sur ces élections : l’auteur les mentionne mais sans voir qu’ils sont aussi, à travers la construction de catégories d’analyse politique et statistique, à travers la production de multiples tableaux de résultats, des vecteurs d’une homogénéisation symbolique de la « politique au village ». Si l’on admet ainsi que les préfets ne font pas qu’enregistrer les pratiques électorales dont ils sont témoins mais tentent le plus souvent de « diriger » les élections et contribuent par là à la construction des catégories d’analyse électorales, leurs rapports ne constituent pas seulement une « source » de documentation précieuse pour l’historien : il faut aussi les lire comme un instrument de construction de la réalité électorale par des agents qui tentent de faire passer leurs façons de voir pour naturelle [16].

Les limites ainsi mises en exergue du travail effectué par Christine Guionnet ont peut être à voir, en dernière analyse, avec la tentation anthropologique qui est explicitement la sienne. Certes, « l’objet et la nature des conceptions étudiées dans ce travail sont, précise-t-elle en introduction, tout à fait spécifiques et s’éloignent du sens qui leur est fréquemment prêté par différentes écoles anthropologiques, historiques ou sociologiques » (p. 15) ; mais les tentatives de reconstitution du sens de l’action des différents acteurs s’inscrivent bien dans les récents développements de l’anthropologie politique [17] : l’insistance mise à élucider la question identitaire et l’autonomie accordée aux conceptions sociales dans le dernier chapitre sont là pour en témoigner. Cette volonté de promouvoir une anthropologie historique en l’absence d’enquête ethnographique, même si elle peut s’autoriser d’entreprises d’inspiration analogue [18] ne saurait pourtant faire l’impasse de la sociologie des personnes impliquées dans les processus de politisation.

Christophe Voilliot




[1] . A l’exception de l’article d’André-Jean Tudesq, « Institutions locales et histoire sociale : la loi municipale de 1831 et ses premières applications », Annales de la faculté des lettres et sciences humaines de Nice,9-10, 1969, p. 327-363.

[2] . Agulhon (M.), La République au village,Paris, Le Seuil, 1979.

[3] . Weber (E.), « Comment la politique vint aux paysans : a second look at peasant politicization », American historical review,vol.87, n° 2, 1982, p. 357-389 ; La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914,Paris, Fayard, 1983.

[4] . Agulhon (M.) ...op. cit. ;Jones (P. M.), Politics and rural society. The southern Massif Central, 1750-1880,Cambridge, Cambridge university press, 1985 ; Mc Phee (P.), The politics of rural life. Political mobilization in the French countryside, 1846-52,Oxford, Clarendon press, 1992 ; Silver (J.), « French peasant demands for popular leadership in the Vendômois, 1852-90 », Journal of social history,vol. 14, n° 2, 1980, p. 277-294 ; Weber (E.)...op. cit.

[5] . Sur ce point, voir aussi Guionnet (C.), « Un vote résigné sans signification politique ? Comportements électoraux paysans dans la première moitié du XIXème siècle », Politix,37, 1997, p. 137-154.

[6] . Pour qui « elle donne une oeuvre théorique forte en proposant un regard très neuf sur la question plus générale des processus de modernisation politique » (p. III).

[7] . Les analyses de Bernard Lacroix sur la politisation s’appuient ainsi sur une critique de l’objectivisme auquel conduisaient ces théories : « Celui-ci s’annonce toutes les fois que la politisation est restituée comme un mouvementou une tendance qui court sous le siècle, comme un procès de diffusionqui rayonne autour des villes ou comme un phénomène de contagionqui gagne de nouveaux cercles à partir de crises répétées ». Lacroix (B.), « Ordre politique et ordre social. Objectivisme, objectivation et analyse politique », in Grawitz (M.), Leca (J.), dir., Traité de science politique,Paris, PUF, 1985, vol. 1, p. 523.

[8] . Ces deux termes étant explicitement présentés à la page 11 comme étant employés comme synonymes.

[9] . Garrigou (A.), Le vote et la vertu. Comment les français sont devenus électeurs,Paris, Presses de la FNSP, 1992, p. 70.

[10] . Bois (P.), Paysans de l’ouest. Des structures économiques et sociales aux options politiques depuis l’époque révolutionnaire,Paris/La Haye, Mouton, 1960.

[11] . « Les conceptions, ou encore représentations dont il sera ici traité ne portent pas sur une réalité, sur des pratiques, sur des objets, sur des institutions, ou encore des domaines d’activité de la vie sociale préalablement définis. Elles ne concernent pas des objets doués d’une existence première, indépendante de la perception que les individus peuvent en avoir [...], mais des principes généraux d’organisation de la politique et de la société. Les représentations du lien social, du pluralisme ou de la souveraineté, ont pour point commun de se rapporter à des idées abstraites des relations sociales » (p. 15).

[12] . Il est possible de recouper ces rapports avec ceux du même type transmis par les commissaires de police ou les procureurs de la République.

[13] . Sur le rôle électoral des préfets de la Monarchie de Juillet, l’ouvrage de référence reste Kent (S.), Electoral procedure under Louis-Philippe,New Haven, Yale university press, 1937.

[14] . Une partie de cette correspondance désormais déposée aux archives départementales a été publiée par Gonnet (P.), Un grand préfet de la Côte d’Or sous Louis-Philippe. La correspondance d’Achille Chaper, 1831-40,Dijon, Analecta Burgundica, 1970.

[15] . Selon Charles Suaud, « le processus de nationalisation des catégories de pensée par lequel l’Etat central s’est imposé objectivement et subjectivement n’a été possible qu’en étant relayé par des centres locaux ou régionaux, qui ont conduit de proche en proche à une reconnaissance généralisée de son autorité. » Suaud (C.), « La force symbolique de l’État. La production politique d’une culture réfractaire en Vendée », Actes de la recherche en sciences sociales,116-117, mars 1997, p. 16.

[16] . Pour une période ultérieure, voir l’analyse qu’en fait Eric Phélippeau, « La fabrication administrative des opinions politiques », Revue française de science politique,vol. 43, n° 4, août 1993, p. 587-612.

[17] . A titre d’exemple, Augé (M.), Le sens des autres. Actualité de l’anthropologie,Paris, Fayard, 1994.

[18] . « On peut alors se demander si l’étude concrète de la politisation des campagnes mais aussi du monde urbain ne relève pas d’un mode d’analyse voisin de celui mis en oeuvre par l’anthropologie historique. » Déloye (Y.), Sociologie historique du politique,Paris, La découverte, « repères », 1997, p. 88.




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