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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

Le mouvement social dans le miroir de ses manifestations : pouvoir des mots et modes d’expression de la grève de novembre-décembre 1995

Auteur

« Au bout de trente ans, l’époque ne vous émeut guère, mais le souvenir, lui, on se le rend présent... on y injecte du poison et tout s’enflamme, le feu aux poudres... Je ne suis pas un tribunal, je ne suis pas un juge... la réalité se juge elle-même »

Thomas Bernhard Entretiens avec Krista Fleischmann Paris, Gallimard, 1985 (L’Arche, 1993 pour la traduction).

En novembre et en décembre 1995, la France a connu un conflit social d’une ampleur nationale [1]. L’essentiel de ses forces s’est recruté parmi les salariés du secteur public. Populaire dans l’opinion, massif par sa mobilisation avec ses 700.000 grévistes et ses deux millions de manifestants au plus haut niveau du mouvement, implanté sur l’ensemble du territoire, il a pris la forme de multiples cortèges dans les métropoles régionales et les villes moyennes (une cartographie très parlante parue dans la presse, manifestation après manifestation, a pu en montrer la répartition et la densité).

Retour sur la grève de novembre-décembre 1995

et son unanimisme, trois ans après

Le Plan Juppé et le secteur public

Les petites villes elles-mêmes ne sont pas restées à l’écart, et la presse nationale et locale a cru percevoir dans leur mobilisation inattendue un « réveil » de la province depuis 1968 et une forme d’unisson national, d’égalisation de Paris et de la province. Le conflit a duré 25 jours ; il a eu pour cible le Plan Juppé de réforme des systèmes d’assurance-maladie, d’assurance-chômage et d’assurance-retraite. En particulier, il s’est noué autour de la question controversée des retraites spéciales (SNCF, RATP, Poste...).

Ce Plan, concocté dans les cabinets ministériels, annoncé sans concertation préalable avec les « partenaires sociaux », a très vite tourné à l’obstruction de la gauche parlementaire [2]. Plus largement, son rejet s’est organisé « à la base » sous la forme d’un débat social « anti-crise » portant sur deux points : les reconversions libérales de la politique économique de gauche ou de droite conduite depuis douze ans, et la légitimité du monde politico-technocratique à la diriger en tenant à l’écart les forces vives de la société [3]. En somme, le rapport des forces syndicales que la grève orchestrait affectait en même temps la légitimité du pouvoir en place [4]. L’aggravation de la crise et son coût social n’étaient pas mises seulement sur le compte de politiques convergentes par delà les clivages partisans, mais aussi sur celui d’un mode technocratique d’action politique [5]. C’est pourquoi, la défense affichée des « acquis » dans le secteur public s’est aussi facilement entremêlée avec la protestation effective du « peuple » contre « les élites » [6].

Le 22 Décembre, le Premier Ministre organisait à Matignon un « sommet social » avec l’ensemble des acteurs du conflit. Officiellement il s’agissait de dégager un compromis destiné à faire accepter le noyau dur de sa Réforme après des retouches de détail : les dispositifs de résorption des dettes de la Sécurité Sociale. Alors que les cortèges avaient pris fin à la veille de Noël, le conflit se déplaçait sur le terrain discursif. Commençait en particulier une interrogation à plusieurs voix (politique, syndicale, idéologique, scientifique...) sur les effets de ce conflit. Tel un serpent de mer, elle allait resurgir réguliérement jusqu’à la dissolution de la Chambre en Mars 1997 et la formation du nouveau gouvernement en Juin de la même année. Aujourd’hui, trois ans après, ce processus prend un nouveau tour : il débouche sur la raison d’être de la commémoration de novembre-décembre 1995. Il rend pertinent, après coup, le fait de rapprocher sa date de celle de mai 1968. Il autorise la mise à distance de l’événement sur laquelle repose précisément le dossier de ce numéro de Scalpel.

Une grève sur fond de problèmes sociaux et de scissions syndicales

Différente des mouvements ouvriers classiques par ses objectifs, la grève de 1995 leur a ressemblé par sa forme, par la centralité des acteurs mobilisés, par son mode de jonction avec les appareils, ou de distance à leur égard. Elle fut, en effet, solidement conçue, organisée et encadrée par les salariés du secteur public et par leurs syndicats. Les deux confédérations FO-CGT et CGT effectuèrent, pour l’occasion, une réconciliation spectaculaire par la poignée de main « historique » de leurs secrétaires généraux respectifs. Pour aussi centrée qu’elle ait été sur le rejet du Plan, cette grève n’a ni empêché ni étouffé les problèmes sociaux du moment - ceux posés par les chômeurs, les précaires, les sans logement, les sans papiers, les immigrés, hors du filtre habituel des minorités politiques et des appareils syndicaux.

Dans les cortèges, la présence, de plus en plus étoffée au fil des jours, d’associations militantes comme AC (Agir ensemble contre le chômage) !, APEIS, Droit devant, DAL, Partage... s’est souvent trouvée en consonance avec les orientations et les mots d’ordre des fractions syndicales en dissidence (CFDT en lutte). Elle a convergé avec le radicalisme affiché par les sections SUD nouvellement créées au sein de branches professionnelles jusqu’alors « tenues » par les principales Confédérations. Ainsi, l’unanimisme anti-Plan des cortèges rendait encore plus saillantes les ruptures syndicales en gestation, en particulier celles qui minaient de l’intérieur l’unité de la CFDT [7]. L’image de ces dernières a fourni aux observateurs du syndicalisme, les prémisses d’une réflexion sur les recompositions internes d’un syndicalisme de la réforme et sur l’efficacité de son système défensif par comparaison avec celui des syndicalismes de classe.

Si la cause lointaine de cette grève s’enracine dans les difficultés d’ajustement du modèle national d’intégration républicaine au contexte européen (autrement dit, l’Etat-Providence à l’épreuve des critères de Maastricht), la cause immédiate en fut, d’une part, l’annonce présidentielle, en octobre, du tournant de la rigueur budgetaire renvoyant au cimetière des illusions politiques la résorption de la « fracture sociale », et, d’autre part, l’affichage gouvernemental, en novembre, du Plan qui la concrétisait. De sorte que le mouvement a représenté un véritable « coup d’arrêt » de la Réforme avant même son lancement ou son passage en force. En clair, il a cherché à transmettre un message qui pose d’un seul tenant la défense de l’identité statutaire et celle de l’avenir du service public dans ce pays.

De plus, comme les médias parisiens et provinciaux s’en firent l’écho, ce Plan a symbolisé et cristallisé sur son nom le « grand refus » d’une économie ralliée aux solutions libérales depuis plus d’une décennie [8]. Objet de lectures « techniques » et de positions « politiques » contrastées de la part de la CGT, de FO et de la CFDT sur l’opportunité de son retrait et sur les alternatives à proposer, il a fait l’unanimité de ces syndicats contre le message qu’il délivrait : un strict alignement des rapports sociaux (et de leurs coûts) sur la seule efficience des rapports de marché. Les principaux acteurs s’en sont tenus, peu ou prou, à cette unanimité (et à l’unanimisme des cortèges dont elle se drapait).

Les salariés du secteur public (spécialement les cheminots où la CGT est dominante) et les tenants du service public (spécialement les fonctionnaires d’Etat et des Collectivités territoriales où FO est dominante) ont perçu ce projet comme destructeur à terme de leurs différents statuts. Ces statuts, historiquement hérités soit des acquis de la fonction publique, soit de ceux du mouvement ouvrier, étaient vus comme la marque d’une conscience syndicale intacte et d’une solidarité scellée dès l’origine (par exemple le système des retraites cheminotes date de la fin du XIX° siècle et s’est unifié en un régime unique en 1911, au sein des sept compagnies existantes à l’époque) [9]. En se dressant contre le changement qu’il proposait, ce mouvement a incontestablement amorcé un processus de ré-ancrage identitaire du « public », secteur, fonction, service confondus, dans le paysage national. Il l’a ré-affirmé comme colonne vertébrale de la société française et comme force organisatrice de la revendication sociale. En somme, il a re-placé au centre du débat l’exception française dont l’interrogation journalistique commençait à se faire l’écho : « La fonction publique française est-elle un cas à part en Europe ? » La « réponse » apportée par le mouvement s’est révélée massivement affirmative.

La bannière commune du service public : un unanimisme de façade ?

Reste que le regroupement général de diverses catégories sous la bannière de la défense du « public », fut loin de constituer un bloc homogène. Certes cheminots et agents des collectivités territoriales, agents hospitaliers et enseignants du secondaire, étudiants et groupes politiques de gauche se sont côtoyés (et tolérés) dans les multiples cortèges des 24 et 30 novembre, des 5, 7, 12 et 16 décembre. Toutefois, leur unité de façade s’est structurée autour de la seule défense du service public à l’encontre des décisions technocratiques les touchant dans leur vie quotidienne. Or l’homogénéité manifestante n’a jamais occulté la différenciation sociale qui divisait souterrainement ces groupes. Et le fait, pour une certaine gauche comme pour la droite, de qualifier, de l’extérieur, le mouvement de « corporatiste », même de le réduire à une crispation « archaïque » de protection d’acquis d’une autre époque et d’un autre état des rapports sociaux, n’a en rien modifié l’existence de tensions structurelles issues des conditions hétérogènes de ces groupes.

Rappelons, en effet, que, globalement assurés de la sécurité de l’emploi et protégés du chômage et de la précarité, des pans entiers du secteur public continuent toujours de connaître de très faibles revenus (autour du SMIC) et d’ignorer ce que peut signifier un plan de carrière. En outre, si l’aspect « protection » touchant aux statuts du haut en bas de l’échelle devait être ouvertement ré-aménagé par l’application du Plan Juppé, la hiérarchie des salaires n’était en rien concernée. Il a semblé alors légitime que la perception collective des attaques contre les « acquis », la « protection sociale », les « retraites » et les « retraites spéciales » (celles des cheminots et des agents RATP par exemple) [10], les ramène à leur dénominateur commun, « l’agression » perpétrée contre le « service public », et resoude toutes ces catégories autour d’une thématique contestataire unique. Souterrainement divisées sur les niveaux de statuts, les plans de carrière et les inégalités de traitements, ces dernières se trouvaient unies au grand jour sur la seule qui comptait alors, celle de leur protection. Autrement dit, en définissant les enjeux de la lutte autour d’une revendication commune, le noyau fort du mouvement pointait les limites à ne pas dépasser.

Sans aller jusqu’à dégager un thème fédérateur ou un lieu commun qui se serait formé au cours de ces journées, comme d’autres chercheurs ont pu le faire sur la base d’archives par exemple pour les événements de Mai 68, ce qui m’a frappé c’est la tonalité unanimiste des manifestations que la grève a suscitées en réussissant à rapatrier la défense des divers acquis sociaux catégoriels du secteur public, sous la bannière commune du service public. Autrement dit, en réussissant à transformer les problèmes inhérents au secteur public en revendications de défense du service public. Tout s’est passé comme si la référence à « l’alliance républicaine » qui structure notre histoire nationale depuis le début de la Troisième République, justifiait l’attitude générale consistant à passer complétement sous silence certains des problèmes sociaux caractéristiques de ce secteur.

La lutte entre les agents du public, la redistribution interne des salaires, la question des hiérarchies, l’existence d’une haute et d’une basse fonction publique, le fait que la protection partagée ne saurait occulter l’inégalité de traitement, etc., n’émergèrent jamais pour eux-mêmes dans le débat public et ne prirent pas de forme précise dans la protestation collective par des mots d’ordre, des banderoles ou des tracts finalisés (sinon de manière marginale, dans les minorités SUD, CFDT en lutte et dans les groupes gauchistes et anarchistes qui firent tinter leurs différences sur ce terrain et à cette occasion). Occultés, enfouis, tus, oubliés, provisoirement sans doute, dans l’attente d’autres échéances, crises ou occasions.

Au contraire, tout s’est passé comme si la défense des systèmes de protection formait, d’un côté, le plus petit commun dénominateur des acteurs engagés, et, de l’autre, le plus grand déclencheur de l’action, puisque tous les acteurs du drame, du haut en bas de l’échelle sociale, se sont sentis concernés par elle, au-delà des différences de titres, de postes, de statuts et de traitements.

Trois ans après ces événements, l’assainissement du système de sécurité sociale, l’harmonisation des régimes de retraite et le statut des salariés du secteur public posés par le Plan Juppé, continuent peu ou prou de hanter les grandes orientations du gouvernement actuel en matière de protection sociale : comment concilier, en effet, sauvegarde des acquis statutaires, bien-être social et équilibre des finances publiques dans le contexte des contraintes européennes ?

Au cours de ces trois ans, beaucoup de chercheurs, sociologues ou politistes, ont tenté de repérer les facteurs d’émergence du mouvement, en les reliant aux réponses apportées par les gouvernants en place en 1996 et en 1997 (par exemple les Ordonnances sur la Sécurité sociale). Par la distance mentale ainsi créée, ce cadre d’analyse a nourri chez eux une interrogation générale centrée sur la légitimité du Plan Juppé et sur celle de la grève que son annonce à la Chambre avait provoquée quelques jours plus tard.

Tel est le terrain sur lequel les chercheurs en question se meuvent pour comprendre la nature et la signification de ce que d’aucuns ont appelé « la rupture » de 1995. Au-delà de l’analyse, ils s’engagent sur la voie d’une interprétation de sa genèse et de sa portée dans l’histoire politique contemporaine. Un récent travail illustre cette posture, celui de Sophie Béroud, René Mouriaux et Michel Vakaloulis. Daté de Septembre 1998, il est intitulé : Le mouvement social en France. Essai de sociologie politique. Se servant de « 1995 » comme d’un point saillant de l’histoire récente, il tente de fournir en amont une synthèse des modèles d’explication des mouvements sociaux dans la France des trente dernières années (de 1968 à 1998).

Pour ma part, je ne suis aucunement en mesure de leur emboîter le pas sur ce terrain. Certes la manifestation renvoie nécessairement à l’organisation de la lutte, de ses enjeux et à la mobilisation des forces impliquées, pour déboucher sur le temps de la négociation et s’achever in fine dans la confortation relative de positions ou d’intérêts en jeu. Cependant, ce n’est ni dans la direction d’une sociologie du conflit et de la négociation, ni dans celle du changement social appelé ou projeté par eux, que je désire maintenant m’engager à partir des manifestations qui ont structuré la grève de novembre-décembre 1995.

A l’inverse, mon projet est de me situer à l’interface de la logique interne de la grève comme revendication et de sa communication externe comme lutte. L’approche consiste alors à extraire de l’observation empirique de quelques-unes des manifestations, les modes d’expression qu’elles ont cherchés à déployer publiquement face à l’affichage politique du Plan. Ce niveau constitue l’impensé de la lutte et la recherche passe souvent sous silence le pouvoir des mots de la grève au profit de l’analyse de ses conditions, de ses déterminants et de l’interprétation de ses effets dans l’histoire immédiate. Pour actualiser ce biais de lecture, j’ai choisi de réfléchir au prisme du symbolique en tant qu’il noue les formes matérielles des manifestations qui se sont succédées au long de ces trois semaines, avec la charge expressive par laquelle elles tentent de « faire voir, faire croire et faire agir ».

Au moment où je boucle ce papier, une journée d’étude de la LICRA se tient à Bordeaux sous le titre « Un an après le début du procès Papon : des leçons du passé aux risques du présent ». Autrement dit, le réchauffement anniversaire du procès n’est pas artificiellement opéré au nom d’une mémoire « à froid » pétrie de compassion, mais plutôt il est relié « à chaud » à l’urgence d’une analyse de l’extrême droite française et de la multiplication des politiques génocidaires de par le monde. La leçon est claire : rien n’est jamais acquis par le mouvement social (quelle que soit la forme concrète qu’il revêt sur le moment) et, limitée à elle-même, la mémoire ne saurait rien ajouter d’autre que le sentiment de pitié. La commémoration va d’un autre pas. Une de ses fonctions est de ré-activer l’événement, non par ritualisme mais pour des raisons constitutives du militantisme même, dans la perspective alors ouverte à d’autres mouvements sociaux sur d’autres terrains, avec une autre distribution des forces et selon d’autres orientations thématiques.

Non la grève, mais la manifestation publique de la grève

Les conditions de l’observation

J’ai cherché à compléter l’analyse classique de la mobilisation par l’éclairage, souvent moins étudié, des représentations concrètes qu’elle s’est donnée dans un temps limité et par lesquelles elle a trouvé à se communiquer sous les multiples aspects des manifestations. Je me suis interrogé sur la fonction et l’efficacité de certaines des ressources symboliques mises en oeuvre par les groupes organisés dans l’expression de leurs demandes et dans leur volonté de se ré-approprier le sens de l’événement par la force des mots et de l’iconographie. J’ai considéré que l’approche symbolique devait me permettre de saisir la dissonance entre la situation de changement vécue par les acteurs dans l’urgence du Plan, la perception qu’ils en avaient et la représentation qu’ils s’efforçaient d’en donner publiquement. Combien de fois ai-je entendu dire dans les cortèges : face à la « provocation » de la Réforme Juppé, on ne pouvait pas ne pas tout arrêter, dire et écrire publiquement ce que l’on en pense sur tous les supports imaginables, et défiler pour le faire savoir inlassablement par tous les moyens possibles.

Mon terrain d’observation s’est limité à celui des manifestations du 12 et du 16 décembre 1995 sur deux points contrastés du territoire, Paris et Bordeaux [11]. A la manière de segments temporels très brefs (quelques heures entre rassemblement et dispersion, impossible d’observer et d’agir en dehors de cette parenthèse), ces dernières ont formé une sorte de coupe vive dans le continuum chronologique des cortèges urbains qui ont eu lieu en France dans cette période. Elles ont frappé les médias par leur apparente unité, et par la forte mobilisation de la province, de ses bastions cheminots et de ses agents de la fonction publique territoriale.

L’observateur des manifestations de rue n’a jamais la partie facile. Sa position à leur égard est ambigüe et quelque peu inconfortable. J’ai éprouvé cet inconfort au moment où je me livrais à un travail de collecte des données dans les manifestations de novembre-décembre. Simultanément éclos sur le territoire national, mi-spontanés, mi-organisés et par définition éphémères, les cortèges ont toujours fonctionné comme des systèmes sémantiques complets, bouclés sur eux-mêmes. Et cela non seulement en exhibant un ensemble de slogans, de dessins, de chansons et de pétitions d’origines diverses, mais en les mettant en scène par des supports originaux interposés : instruments de musique de fortune, pancartes et banderoles, drapeaux et effigies, journaux et tracts en tous genres...

D’un certain point de vue, le cortège tient du concert à plusieurs voix, où chacun des groupes est responsable d’une partition qu’il déclame et où il assure une présence scénique minimale, selon un certain ordre assigné d’entrée de jeu par la préséance et la hiérarchie des groupes, leurs rapports des forces numériques, les relations intersyndicales qu’ils entretiennent... La déambulation est la règle générale. En défilant, les groupes forment une scène itinérante où l’on exhibe ce qui est écrit, où un groupe reprend en choeur ce que proclame un autre (on en rit bruyamment), où l’on parle à tour de rôle et l’on parle en même temps. L’on y cherche à produire fréquemment des images-choc qui, par leurs charges anti-pouvoir, retiennent l’attention des médias : mises à feu d’effigies, de portraits, de mannequins, et iconoclasmes de grotesques.

Première difficulté pour l’observateur, la recherche d’un point de vue d’ensemble du phénomène en train de se dérouler (l’idéal serait sans doute le surplomb, si on ignorait que cette position est un fantasme récurrent d’intellectuel !). Je cours le long des cortèges, je les traverse en biais pour les observer sur leurs différents flancs et selon leurs parties successives, je rebrousse chemin, je me poste dans une encoignure de porte pour ne pas perdre une miette de ce qui se passe sous mes yeux : la manière pour les différents groupes d’occuper et de parcourir l’espace public, l’organisation des cohortes et leur nombre, leur prise et leur déprise autour de quelques noyaux forts, le vide qui les sépare, ou, à l’inverse, la fusion qui les unit (par exemple CFDT en lutteet SUD se solidarisent le plus souvent autour de mots d’ordre communs mais sous des banderoles distinctes), leurs modes d’expression spécifiques, leurs façons de s’habiller, leur degré d’exaltation festive, leur activisme propre. En somme, la forme de l’action dramatique et son efficace, ses pratiques en mouvement, ses représentations écrites et gestuelles, ses rythmes. Tous les vecteurs mobilisés par et dans la lutte font sens pour moi.

Sans doute, la quête d’un englobement systématique du phénomène est-elle vouée à l’échec : comment, en effet, être à la fois dedans et dehors, intégré et séparé ? Mon comportement d’observateur m’oblige tour à tour à m’insérer et à me distinguer des manifestants, sans pour autant prendre place dans la file des badauds à l’arrêt en train de se donner leur propre spectacle. Je résous (partiellement) cette difficulté d’ubiquité dans et par l’action même, par des initiatives spontanées, prises sur l’instant. On ne dira jamais assez le rôle de l’oeil qui circonscrit et sélectionne, la mobilité du corps, le travail de la mémoire, la fidélité de la retranscription sitôt rentré chez soi...

Autre difficulté : la prise en note des slogans écrits et des paroles scandées, des chants repris en choeur et des tracts distribués, toute cette écriture mi-sauvage, mi-organisée de l’événement. Je relève les expressions spontanées, argotiques, truffées d’allusions, les métaphores scabreuses, à la forte coloration locale, le déferlement violent des mots brandis comme des cris. Je note que le jeu de mots sur les noms des « dominants » (par exemple l’entreprise qui porte le nom de « Courbu » dans les « manifs » bordelaises) est particuliérement prisé et déchaîne les rires... J’effectue ce travail dans des conditions acrobatiques et tente de me dérober à la suspicion qui agit comme une forme quasi-physique du contrôle social.

Et pourtant, impossible d’y échapper. Je sens les regards se poser sur moi, je vois les gens se concerter sur « qui » je peux bien être pour « oser » ainsi prendre des notes, re-copier les slogans déjà écrits, accumuler les tracts et les badges, sans prendre part directement à la protestation comme telle. Manifester, au contraire, n’est-ce pas se donner à fond sans retenue† ? N’est-ce pas faire masse avec tous les autres sans distance critique† ? L’observateur du mouvement serait-il par là même un de ses parasites les plus inopportuns ? Je dois agir et me mouvoir en tenant compte de cette « question ».

Dans ce cadre, j’envie le sort du photographe qui, en apparence, surmonte mieux ces difficultés : revêtu du label (protecteur) d’un Journal, il se prévaut de la légitimité (et des attributs visibles) du professionnel (cependant, le risque est pour lui différé. Gare, en effet, aux comptes-rendus ou aux photos qui paraissent le lendemain : les démentis les plus cinglants peuvent pleuvoir !). Ma temporalité est différente de la sienne, et mon problème ne consiste pas à m’auto-censurer. Observateur, me voici à mon tour observé. Certains manifestants, j’en suis certain, me voyant écrire après écoute ou me déplacer à seule fin de bien entendre, pensent : R.G† ? D’autres, et je sens peser leur réprobation spontanée, me regardent de travers, lourdement, dès que je me mets à re-transcrire les banderoles, à attirer avec gourmandise les tracts appartenant à divers horizons « idéologiques » (ne suffit-il pas à chaque groupe manifestant d’avoir le tract de son « camp » ou de son « orientation » ?).

Il m’arrive parfois d’entendre quelques paroles désobligeantes murmurées entre les dents, ou, à l’inverse, explicitement proférées. Attirant les soupçons malgrè moi, je me fais désormais rappeller à l’ordre d’entrer dans le mouvement. L’heure, me dit-on, n’est ni à l’observation, ni à l’étude, mais à l’action. Je diffère (et souvent m’éclipse de l’hostilité ambiante). Pour compléter ma moisson, je reste quelque temps après la dispersion et recueille les pancartes abandonnées en désordre. Celles, manuscrites et bricolées avec les moyens du bord, des anarchistes sont abandonnées en tas, alors que les confédérations reprennent leurs biens. Leurs oriflammes et banderoles sont soigneusement repliés pour re-servir (comme je m’en apercevrai à la manifestation du Premier Mai suivant où le thème des 36 heures commencera à émerger).

A l’évidence, une des règles du manifestant, c’est de s’intégrer franchement, d’entrer en elle comme on entre en religion, avec la croyance joyeuse du néophyte. C’est d’accepter de recevoir une sorte de « baptême » par le badge que chaque groupe lui demande d’exhiber en son nom. Mais ce qui est sûr, c’est qu’aucun manifestant ne veut se sentir placé sous le regard des autres. Aussi, dans la mesure où il se construit toujours dans le risque et l’incertitude (comme chaque manifestant peut le ressentir à tout moment), l’espace de la protestation collective cherche à rejeter hors de lui tant la posture distanciée de l’observateur individuel que l’évaluation comptable des forces de répression.

Le résultat de ce travail, c’est l’accumulation d’un matériel multiple, aléatoire, hétéroclite, individualisé. Je complète ce travail documentaire par le dépouillement de la presse (A Bordeaux, le journal Sud-Ouest cultive l’art du portrait de grévistes, une agrégée de lycée, une infirmière, un employé du privé, un fonctionnaire de la Poste, un agent de bibliothèque, un mécanicien SNCF...). Impossible d’enregistrer l’ensemble des observations pertinentes, mais des impressions générales se dégagent, qu’il faut savoir figer très vite dans l’écriture, sous peine de se voir « piégé » par la lecture du lendemain, celle des « autres », journalistes, politiques, critiques... et de leurs points de vue « hégémoniques ». L’absence d’entretiens approfondis n’est pas rédhibitoire : à la place, j’engage des discussions informelles le long des cortèges avec divers membres de groupes militants anti-chômage qui littéralement ont fait surface dans cette mobilisation et dont on mesurera toute la force au tournant de l’hiver 1997-1998.

La manifestation comme travail de mise en scène symbolique

La manifestation en acte se révèle comme un creuset d’adhésion militante consistant à cristalliser, amalgamer et galvaniser des forces de plusieurs origines. L’événement qu’elle représente fonctionne comme une sorte de spectacle vivant non reproductible, qui se joue en une unité de temps, de lieu et d’action. L’écorce apparente des cortèges renvoie à la palette des formes « musico-verbales » qui les enrobent et dont les manifestants aux quatre coins du pays furent les inventeurs et les porteurs d’un moment. L’on y parle (on y chante et on y hurle aussi) directement, sur un medium sonore précis, parfois brutalement, souvent avec humour et dérision, toujours avec force et franchise, des « faits », des « problèmes », des « contextes de vie et de travail », des « réformes » et des « projets » dont les gens, du moins en démocratie, ont besoin, sinon envie, d’entendre traiter, et sur lesquels ils souhaitent publiquement et collectivement s’exprimer. Le mode répétitif et collectif des messages multiples délivre précisément cette volonté unique.

Au fond, la manifestation lance une parole collective inédite, en autorisant l’expression d’individus et de groupes sur des sujets qui sont habituellement réservés aux sphères du pouvoir. Instrument de lutte collective, elle est en même temps créatrice d’expressions inédites. Manifester, en effet, ce n’est pas seulement proclamer une position en public, c’est aussi la signer devant tous, autrement dit, non seulement s’exprimer, mais aussi adhérer.

Toute sa richesse symbolique est le produit d’emprunts plus ou moins dérivés, plus ou moins recyclés à partir d’éléments divers. Ses contenus écrits ou imagés montrent clairement que rien de ses emprunts n’est intouchable, que tout peut être défié, dans une opération de transfiguration du banal et de mise en question des conventions esthétiques. A proprement parler, en effet, la manifestation n’est pas une création unique et singulière, mais plutôt une sorte de défi reposant sur la fusion ou le cotoiement de divers registres, celui de l’humour et du revendicatif, du festif et du protestataire, du grotesque et du sérieux. Des gammes de formules et de phrases toutes faites, mais détournées, sont volées à la publicité, empruntées aux programmes de télé, au cinéma. Pas de musique originale, mais plutôt le détournement d’airs populaires avec d’autres paroles. Le plaisir de la dé-construction et de la re-construction de fragments étrangers et extérieurs les uns aux autres semble y commander la technique du collage et du montage, faisant de ce phénomène social une immense métaphore. L’esthétique spontanée qui y juxtapose sans difficulté les contenus et les expressions les plus variables, se veut localisée, transitoire, éphémère. Elle ne prétend à aucune intemporalité ou universalité [12], mais est ordonnée à l’audience des mass médias.

Les manifestations de novembre-décembre ont représenté à la fois une sorte d’artifice symbolique et un mode de lutte construit par les salariés du public qui en ont été les acteurs centraux. Tant par leurs ressources syndicales propres (le secteur public est le mieux organisé syndicalement pour se défendre) que par leur travail dans le champ politique (il est mieux préparé à l’action collective et à ses rites imités ou hérités du mouvement ouvrier), ces groupes eurent accès, à cette occasion, à la représentation collective et à la scène politique. L’écriture populaire des cortèges et les énoncés que ces manifestations traduisirent, à travers leurs mots, leurs gestes, leurs sons, leurs cris, leurs rythmes... ont illustré ce mode de participation et de lutte.

L’importance de leur mise en scène n’est plus à démontrer. C’est comme forme publique que ces cortèges parisiens et provinciaux furent scrutés avec attention au cours des jours de grève par les politiques, les forces de l’ordre, les médias, les observateurs patentés, la population même, afin d’en jauger l’audience, la nature et les possibles conséquences.

On voit bien qu’à côté du travail d’analyse scientifique et de celui de commémoration, se construisent, sur le moment même, la lecture spontanée des divers groupes de témoins et, en regard d’elle, la lecture que les acteurs effectuent sur eux-mêmes, celle-là même qu’ils sont capables de revendiquer haut et fort (par exemple à travers les rectificatifs syndicaux consécutifs aux comptes-rendus de la presse et de la police). C’est pourquoi, l’approche symbolique des événements en cours (dont fait partie la discussion toujours ouverte sur le nombre des participants) m’est apparue comme première dans l’ordre de la connaissance.

La manifestation comme interaction politique

Au coeur de ces cortèges, le « langage » des banderoles et des pancartes donnait immédiatement accès à des interactions dont l’objectif premier visait à la plus grande dynamique et à la plus grande réussite du travail de manifestation. En même temps et par l’effet d’une seconde lecture, il valorisait implicitement les modes symboliques de libération des conventions esthétiques et expressives habituelles. En somme il se déployait sur deux plans, à savoir le travail de la manifestation comme mise en oeuvre politique du mouvement, et la libération des conventions comme promotion des signes d’une esthétique populaire.

Révélateurs d’une crise sociale et produits par elle (il y a trois ans, tout le monde s’accordait sur le mot « fracture » par référence à l’élection présidentielle de 1995), ces faits, problèmes, contextes, réformes, projets... prennent par et en elle une tournure politique (à caractère protestataire, défensif et / ou revendicatif). Certes la reconnaissance publique de la manifestation et ses effets sur l’évolution du rapport des forces en présence constituent la raison d’être directe de la participation des appareils syndicaux ou politiques en présence (comme l’opération très médiatisée du comptage post festum des participants et les débats qu’elle entraîne en témoignent). Mais en même temps, ce qu’évoque l’action même de manifester ne saurait en être séparé.

Car manifester est par définition incompatible avec un contrôle total de ces appareils et revient à mélanger sans cesse les arguments politiques et les expressions spontanées de la protestation au decorum esthétique en tant que tel. Souvent, le plaisir esthétique (plastique, littéraire, poétique...) constitue le mode festif et humoristique par lequel sont ciblés tant les pouvoirs externes, que les groupes internes qui, présents dans la manifestation, cherchent à s’approprier sa tonalité. En tentant d’échapper à toute censure externe et en jouant avec l’auto-censure interne, la manifestation se fraie une voie entre la dénonciation sui generis de la crise et l’allégeance au message des appareils qui la dirigent. Certes les cortèges ont pour fonction de problématiser le présent, de le déstabiliser, de le densifier, de s’approprier les contenus de la vie quotidienne et de les transformer en problèmes pour les individus, mais ils le font dans un cadre participatif précis où l’esthétique et le mot d’esprit sont essentiels à l’approche politique. Acte d’écriture et acte politique vont de pair. Au cours de cette recherche, il m’est souvent arrivé de penser au dramaturge autrichien Von Orvath selon lequel la langue théâtrale est une « synthèse de réalisme et d’ironie », moyen comique, voisin du grotesque et proche du tragique. Le tragique se travestit à travers le comique... Le tragique devient comique en tant qu’il est inquiétant. J’ai pensé avoir affaire ici à ce mixte sur le terrain politique de la réforme, et à cause de lui

En effet, la grève est l’un des rares moments / événements où les acteurs écrivent directement les termes de leurs drames sur des banderoles en de multiples partitions et les exhibent, les promènent dans la rue pour que tous (qu’ils soient présents tels les spectateurs, les acteurs, les politiques, les forces de l’ordre et de répression, ou bien qu’ils soient absents, le pouvoir, les dirigeants) les lisent, s’y rallient, s’y identifient, et les reconnaissent comme leurs ou comme s’adressant à eux pour les contester.

Or les slogans et les paroles ne sont pas un dialogue : ils ne sont pas fondés sur l’échange, mais sur la proclamation d’un message à l’intention des dominants, via les médias. Ils communiquent intensément un message, tronqué, par bribes, par formules... ils le délivrent, en l’adressant aux présents et aux absents, sur un mode collectif. En ce sens, ils s’organisent dans une représentation à l’unisson ne comportant pas de récit dialogué, de début et de fin, avec point culminant de l’action comme au théâtre ou dans la tragédie classique. C’est pourquoi s’opèrent en eux des déblocages, qui vont se traduire par des slogans radicaux, durs, « au scalpel », proposant des changements radicaux. L’action est volontaire, intentionnelle, non subie, comme lorsque l’acteur s’identifie totalement au rôle qu’il joue au théâtre. Puis c’est la « carbonisation » de l’événement dans des négociations et des textes, dans des références spécifiques et des comportements avérés.

Aujourd’hui, le spectacle des banderoles et de leurs slogans a disparu et avec lui, ont disparu cette force des mots, cet imaginaire des images, ces caricatures en effigies, ainsi que les multiples installations symboliques finissant en bûchers iconoclastes [13]. Reste que durant cinq semaines de l’hiver 1995, s’est publiquement affichée une réelle volonté populaire de refus d’un Plan tel qu’il avait été conçu dans les arcanes du pouvoir autour de spécialistes convaincus que la conjoncture actuelle, comme une loi d’airain, impose des « évolutions inéluctables ». Sans doute aussi, ce Plan apparaissait-il à l’opinion en décalage avec la thématique dominante de l’élection présidentielle, à savoir la « fracture sociale ».

L’angle bordelais : la dynamique des manifestants

D’un côté, les Confédérations, de l’autre les groupes mobilisés

La description qui suit se réfère à des contenus empiriques précis et souvent à des faits connus. Par nécessité, elle n’est en rien le miroir fidèle de la réalité vécue ou son strict enregistrement dans la mesure où les événements passés ne sauraient trouver leur place que dans la logique d’exposition construite après coup par le chercheur.

Mon objectif ici n’est pas celui d’un linguiste. Il ne vise pas à autonomiser le slogan pour lui-même (même si une telle étude sémantique apporterait à coup sûr beaucoup d’éléments informatifs au sociologue). Ce dernier n’a pas àdésolidariser l’étude des slogans lancés au cours du mouvement, du niveau et du type de la mobilisation.D’abord parce que la mobilisation alimente les slogans et que la radicalité de la mobilisation se traduit par la radicalité des slogans, et ensuite parce que cette dernière est éminemment variable selon les situations locales.

CGT Cheminots, 12/12/95

Cheminots

RAME

(mot rayé d’un trait noir)

sous

tension

Les cheminots s’identifient à l’énergie sur laquelle ils travaillent : le courant sous tension. Même procès d’identification à EDF/GDF :

Message intersyndical EDF / GDF (16/12/95)

« Ensemble nous illuminons la vie. Energie pour la vie. Devoir public ».

Un exemple illustrera à la fois la tonalité générale du mouvement et le rapport de Paris à la province. Si nous avions eu les yeux uniquement rivés sur la presse nationale, nous aurions eu sans aucun doute le sentiment de la prééminence du rôle de la Confédération FO dans la conduite et la persistance du mouvement. Certains journalistes de la presse nationale, moins avertis sur ce qui se passait dans le pays profond, n’ont pas manqué de noter ce retour de FO sur la scène sociale. La plupart y ont vu un gauchissement de son action, évidemment lié à son implication ancienne dans la gestion de Sécurité sociale, à l’enjeu d’influence idéologique et de gestion financière que la « Sécu » représente pour cette centrale.

Et pourtant, en même temps, les situations locales et régionales furent très loin de refléter ou de traduire ce sentiment dominant. Pour s’en tenir au cas de Bordeaux, indiquons que FO est majoritaire dans la Fonction publique territoriale, en particulier dans les Services municipaux. Sur 4.700 employés municipaux (de la voierie aux musées, des services administratifs à la Bibliothèque municipale, de ses annexes de quartier aux crèches), 2.700 employés sont syndiqués FO (dans les trois cadres A, B, C ici confondus). Les autres employés sont encartés à la CGT, à la CFDT et dans les petits syndicats autonomes. Donc, en bonne logique, la mobilisation de FO dans la bataille aurait du être très puissante aussi à Bordeaux, et pas seulement à Paris.

Or, il se trouve qu’une rétrospective même superficielle de la grève de novembre-décembre sur la ville, nous donne une image totalement inversée par rapport à celle qui s’est imposée nationalement. Elle montre, en effet, que dans le secteur de la fonction publique territoriale, la mobilisation de la base FO a été extrémement faible, sinon inexistante. Les services municipaux de Bordeaux (qui représentent tout de même une très grosse entreprise de presque 5.000 employés) se sont démobilisés quelques jours à peine après la première Assemblée Générale de la fin novembre. Pour l’essentiel, ils se sont brusquement réduits à une toute petite poignée de bibliothécaires (une quinzaine de militants, liés à l’annexe de Bacalan, les bacalanais,comme ils se nomment entr’eux), et à un groupe de Cégétistes (une cinquantaine).

Quant aux autres, l’immense majorité, dès la première A. G du 23 Nov, les délégués FO se sont ingéniés, par une succession de votes orientés, à les faire rentrer au bercail, arguant du fait qu’une négociation sur les problèmes de l’emploi était déjà engagéeentre le secrétariat général de la mairie et les délégués syndicaux. La plupart se sont rendus à ces raisons, de sorte que le mardi 28 Novembre, à peu près tout le monde avait repris le travail. Autrement dit, pour les employés de la fonction publique territoriale, le mouvement s’est réduit à cinq jours de valse-hésitation. Ensuite les seuls débrayages ponctuels qui se produiront, auront lieu au moment des grandes « manifs » nationales. Ce mode d’action permettra à quelques responsables syndicaux et aux délégués FO de faire apparaître, en tête de chaque manifestation, la signature de « FO Fonction Publique Aquitaine », aux côtés des autres Signatures confédérales. Car, c’est la tête où la banderole de l’intersyndicale apparaît qui est privilégiée par le photographe de presse.

Le décalage mis aisni en valeur pose un problème d’évaluation et de mesure du mouvement et de ses acteurs. A l’évidence, cette situation appelle quelques réflexions de méthode pour analyser les manifestations de novembre-décembre et leurs contenus. Certes, chaque manifestation reflète un état de la mobilisation, mais elle est également l’occasion d’un certain jeu des appareils confédéraux qui visent à contrôler leur pouvoir sur ses modalités et sur son déroulement (ainsi que sur sa dislocation). Commençons par le jeu confédéral.

* Les appareils confédéraux qui ont appelé, en novembre-décembre, à la plupart des manifestations, ont tenu la tête de ces manifestations et ont exprimé l’unité intersyndicale par une banderole commune avec leurs signatures(souvent, du reste, en empêchant les groupes plus informels agrégés sur des bases locales et interprofessionnelles, ainsi que les coordinations, d’apparaître à leurs côtés, voire immédiatement derrière eux). Or, cette ostentation intersyndicale n’a jamais été incompatible avec une ’politique’ systématique de reprise du travail à la base entre deux « manifs ». La technique de promotion de l’appareil confédéral par la médiatisation qu’offre la « manif », est évidemment démobilisatrice à long terme. Pour reprendre l’exemple des services municipaux de Bordeaux, le groupe des syndiqués FO dans les « manifs », déjà peu nombreux au départ, s’est réduit à une peau de chagrin au fur et à mesure que le mouvement avançait. Et cependant, le jeu des rapports de forces et d’équilibre au plan national ont placé, dans l’opinion collective, les grandes confédérations et tout particuliérement FO, à la tête du mouvement de grève.

* Maintenant, à l’inverse, il est nécessaire de faire le repérage des groupes qui, à Bordeaux, ont été actifs et, dont l’engagement s’est même renforcé dans l’action. Il se trouve qu’ils étaient indifféremment dans et hors des appareils confédéraux,et qu’en général, ils se retrouvaient dans les « manifs » autour des mêmes pratiques de lutte, et des mêmes problèmes locaux, des mêmes slogans (et sans doute autour d’une même conception de la manifestation).

Dans les confédérations, quatre groupes ont émergé :

a) La CFDT SNPE (entreprise qui fait des explosifs pour l’Armée, et qui porte le projet de réacteur à poudre d’Ariane, cette entreprise était en ébullition en raison des restructurations du secteur « armements » du ministère de la Défense). Ce premier groupe a été mené par CFDT en lutte (qui a des relations de plus en plus difficile avec sa Confédération) et l’entreprise a été placée en grève illimitée. Elle est de nouveau secouée par la restructuration en cours du Service militaire et de l’appareil de la Défense nationale.

b) La CGT Cheminots : ici la grève a été totale contre le contrat de Plan Etat/SNCF, avec des effets paralysants sur le service public des transports. Elle a porté sur la défense des avantages professionnels acquis et sur la fermeture des réseaux secondaires (sans s’en prendre directement au TGV, symbole de fierté pour toute la SNCF, alors même que le « tout TGV » est largement contesté en raison des réductions d’effectifs qu’il entraîne et des investissements qu’il requiert). Pour sa part, la mobilisation de FO Cheminots, par effet d’entraînement, a été plus forte que celle de la fonction publique territoriale. Mais dans ce cas, FO, appuyée sur le personnel d’encadrement, a fait plutôt du suivisme syndical.

c) La CGT EDF/GDF : la question du service public compatible avec les normes européennes y a été posée dans toute son acuité, mais elle s’est accompagnée d’un ensemble de questions relatives à l’environnement et au nucléaire.

d) La FSU et le SNUIPP qui encadrent le secteur Ecole, Collège et Lycée ont largement mobilisé, surtout au moment des grands rendez-vous nationaux. Là le thème du service public qui renforce la question laïque, a été mis en avant, mais ni plus ni moins qu’à l’habitude, dans les manifestations enseignantes classiques :

« A fond(s) pour l’Ecole publique »

sur ballon FSU, le 12/12/95

Les enseignants manifestaient ainsi un engagement total pour le service public et réclamaient, selon la tradition, des aides financières accrues (une des conditions de l’emploi). On le voit, le Plan Juppé était assez éloigné de ce cadre d’expression et n’a pas été davantage l’occasion d’une revendication réformatrice, qui se serait calquée sur l’offensive des autres groupes actifs.

Hors des confédérations, nous avons « pointé » quatre groupes, certains très investis, d’autres beaucoup moins. Les plus actifs ont grandi au cours du mouvement :

a) C’est le cas d’AC (Agir ensemble contre le chômage) et dans une moindre mesure, ce fut le cas de l’APEIS (Association pour l’emploi, l’information et la solidarité des chômeurs et précaires) [14]. Le nombre de leurs militants, très faible au départ (une poignée de 10-15 individus), n’a cessé de se développer au cours de ces journées. AC a atteint un millier de manifestants sous ses propres banderoles à la fin, avec des slogans et des pratiques spécifiques dans les manifestations unitaires. En grandissant, ils sont sortis de l’anonymat et ont rejoint les groupes déjà présents dans le mouvement comme SUD PTT, pour faire entendre leurs différences :

Pancarte AC (12/12/95. Paris. Denfert Rochereau-Nation)

« Contre la génocide social du Plan Juppé. Les chômeurs avec les grévistes »

« Un travail, un salaire, c’est la vie »

« Gratuité des transports pour les chômeurs »

« Non au partage de la misère »

Slogans qui, en déplaçant la thématique sur les conditions de vie (et de survie), interpellaient tour à tour le gouvernement et les Confédérations ouvrières centrées sur des précocupations statutaires trop rapidement confondues avec la défense du Service public.

b) SUD PTT (France-Télécom-Poste). C’est autour d’Annick Coupé que la fédération parisienne CFDT des PTT a fait scission d’avec la Confédération, à la fin des années 1980, sur la base d’une reconquête des professions. Très présent, dans le mouvement, à Paris et en Province, ce syndicat a axé son action sur la défense du statut, contre les formes rampantes de privatisation de France-Telecom. Surtout, SUD a transformé une démarche étroitement défensive et statutaire en démarche plus largement offensive sur le statut des précaires, des femmes, et sur l’abaissement du temps de travail (qui est la thématique générale de l’emploi aujourd’hui).

Manifestation Denfert-Nation. Paris. 16/12/95

Affiches Sud PTT :

« Contre la privatisation de France Télécom. Oui au service public ! ».

Banderoles Sud PTT :

« SUD PTT. Retrait du plan Juppé. Contre la privatisation de France Télécom. Défense des services publics et de l’emploi » ; « Non au gel des salaires. Un emploi stable pour les précaires » ; « Du travail pour tous + toutes : 32 heures de travail par semaine ».

France Télécom Mobiles (Villejuif)

« Pour le retrait du plan Juppé, contre la casse du service public, contre la privatisation de France Télécom ».

Décoration du camion Sud PTT :

« Juppé !!! Bouge de là ! »

Au plan national et à la suite du mouvement social, SUD semble avoir désormais le vent en poupe auprès de nombreux salariés du secteur public. D’ores et déjà, on parle d’une future Confédération qui s’ajouterait aux trois grandes existantes. Actuellement, il existe dix huit syndicats autonomes qui se réclament de l’appellation et des orientations SUD et qui sont très proches par l’esprit, de CFDT en lutte [15]. En Aquitaine, son implantation est désormais réelle : en 1994, SUD a remporté les élections professionnelles aux Telecom et à la Poste et y a devancé FO et la CGT. Dans le secteur Métallurgie, Chimie, Armement, on parle avec de plus en plus d’insistance dans les rangs de CFDT en lutte Gironde de la création d’un nouveau syndicat SUD [16].

c) Un groupe très consistant d’anarchistes (Fédération anarchiste, CNT & AIT), reconnaissables à leurs drapeaux noirs très enveloppants et à leurs slogans « universels », s’est infiltré dans toutes les « manifs » du mois de décembre. Ce groupe est apparu très fort à Bordeaux (puisqu’il y a deux directions de la CNT, la première en France, à Paris, où elle est plutôt réformiste, et l’autre à Bordeaux où elle est considérée comme plus « bakouninienne » et « autogestionnaire »). Très fort également en raison des liens avec l’Espagne et avec l’histoire des BRI dont Bordeaux par le passé a été proche. Ce groupe a renouvelé les slogans politiques, en leur donnant un contenu à la fois libertaire et internationaliste. Le thème de l’autogestion sans le marché et sans l’Etat apportait dans les cortèges un certain « parfum », un certain coloris qui, non seulement, tranchait avec le tableau général beaucoup plus « raisonnable » des revendications avancées, mais ignorait (avec superbe) le Plan Juppé et la réforme de la Sécurité sociale, considérés comme de simples avatars de la mondialisation de cette économie de marché à stigmatiser.

d) Enfin, les étudiants de Lettres et Sciences humaines dont la mobilisation fut très inégale et qui s’est structurée autour de courants non syndiqués. Quelques Ecoles, parmi lesquelles « Archi », furent très présentes dans les manifs avec leur folklore propre, mais assez déconnectées du Plan Juppé comme tel.

Une situation originale

Ainsi, la situation bordelaise que l’on vient de survoler offrait un double aspect :

- une mobilisation inégale, de façade ou ponctuelle pour les grandes Confédérations considérées globalement, à l’exception des cheminots, de France Telecom et de la Poste.

- En revanche une mobilisation plus forte et croissante pour les groupes actifs, les chômeurs, les sans logis, les SDF, les groupes anarchistes... Globalement, l’ensemble de ces groupes ont mis en avant des types de slogans très radicaux sur l’emploi et sur le logement, et sur l’économie capitaliste et ses dégâts (dont l’Europe de Maastricht n’est qu’un des avatars), tout en les raccrochant, par réalisme tactique, au retrait du plan Juppé (qui fut le creuset commun de toutes les revendications, le dénominateur commun de tous les slogans, et donc la chiquenaude initiale). A l’inverse, les grandes Confédérations se sont cantonnées à des slogans « raisonnables » sur la défense des acquis sociaux et des acquis statutaires (retraites et retraites spéciales). Défense qui était destinée à peser sur une négociation éventuelle avec le gouvernement.

Cette situation a commandé la mise en exergue de deux grandes catégories de slogans bien différenciées. Mais elle invite aussi à s’interroger sur la très grande puissance de récupération des appareils syndicaux qui, d’une part, ont su contenir en eux leurs ailes les plus à gauche (CFDT en lutte,CFDT sans Notat,Gauche de la deuxième gauche), et qui, d’autre part, ont su se prévaloir de l’apport des groupes les plus actifs sans leur permettre de dominer la grève. La conséquence c’est que l’on a eu, de l’extérieur, l’impression que les grands appareils s’étaient radicalisés et étaient vraiment entrés dans la lutte, pour peser sur son évolution. C’est cette image que les médias ont à l’envi colporté et que l’opinion publique a sans doute retenu. Mais dans les coulisses de la scène centrale, la réalité était assez différente, et les vrais groupes actifs agissaient.

Justement, l’apport d’une étude précise centrée sur les slogans eux-mêmes dans la manifestation, consiste à rétablir sinon une autre vérité, du moins une objectivité plus nuancée et équilibrée. La pluralité des slogans dans les cortèges ne relève pas seulement de la tolérance et du folklore bon enfant de toute « manif ». Elle montre bien que la médiatisation et l’orchestration de la signature officielle des grands appareils est une chose, tandis que la réalité de la mobilisation fondée sur l’investissement des groupes les plus mobilisés est une autre chose. Sur les effets politiques de l’inflation des signes

Toute manifestation mêle plusieurs types de militants et mobilise dans plusieurs horizons de la lutte syndicale et para-syndicale. A coup sûr, c’est l’hétérogénéité qui domine le cortège, au-delà de l’apparence d’unité et d’unanimité qu’il offre (selon l’opinion bien connue : si les gens sont ensemble, c’est qu’ils sont d’accord). Faisons l’hypothèse que les slogans, si on sait les lire, reflètent ce bel amalgame, ces divergences de lignes, les rapports de forces entre les manifestants. Ajoutons aussi que seuls les groupes actifs donnent la tonalité générale et construisent le style de la « manif », en particulier parce que ces groupes radicalisent les slogans.

Ici, les comparaisons avec les manifestations de 1986 sont intéressantes. Par rapport à 1986, il s’est agi, en 1995, de manifestations comportant des noyaux d’acteurs radicalisés et plus fortement politisés. Dans toutes les manifestations, l’Internationale a été reprise de façon régulière, les poings étaient levés, des « feuilles de choux » émanant de l’ultra-gauche distribuées (le Bolchévik), ainsi que des chansons révolutionnaires, le chant des partisans et d’autres. La fameuse formule des étudiants de 1968 : « c’est la, c’est la, c’est la... révolution », a été très souvent reprise, en particulier par les lycéens. Le mot « Révolution » souvent scandé par tous les manifestants, est revenu dans presque toutes les manifestations, et l’a en quelque sorte disputé à celui de « Service public », très à l’honneur également.

16 Décembre 95

Rebelle, MML - organisation de jeunes étudiants PTB :

« Ouvriers, étudiants, écoliers. Même combat. Faites payer la crise aux riches ».

Banderoles sur camion Jeunesses communistes :

« Assez trinqu醠! CSG, RDS, CRS. Retrait du plan Juppé »(image d’un homme tenant une feuille de paye grevée par les ponctions, un huissier qui frappe à sa porte, un CRS qui frappe un homme dans la rue) ;« Le gouvernement doit écouter la jeunesse(dit Juppé qui se prend un pied au derrière de la part d’un jeune). On est prioritaire sur les milliardaires ».

La pancarte portée par un membre de la CNTI, avec un drapeau noir à la main qui l’enveloppe presque entiérement, donne encore une autre tonalité et invite à changer de planète sociale :

L’économie tue l’esprit, la grève le vivifie

Et encore

« Il est temps de faire le poin(t/g) »

« Sous la fracture sociale, la facture libérale »

etc...

Donc les manifestations ont donné le sentiment d’un assez grand décalage, au moins au niveau du verbe, eu égard à l’esprit politique du moment, fondé sur la recherche « sérieuse » de solutions au chômage, à la crise du service public, à l’inflation vertigineuse des déficits, à l’immigration et à la précarité sociale. Et ce sérieux était partagé autant à droite qu’à gauche. La relative discrétion des partis ne fait que confirmer leur difficulté à s’intégrer à ce mouvement social qui ne ressemblait à aucun autre et où, en apparence, les grandes confédérations se faisaient à nouveaux frais une belle santé de lutte.

Cette apparence nous amène à considérer maintenant la manifestation comme telle, sous deux angles, celui de la production collective de slogans et de leurs supports et sous l’angle de la réception (diffusion) de ces mêmes slogans. Deux catégories d’acteurs doivent être distinguées : les manifestants, porteurs de banderoles, de pancartes, de calicots d’un côté, et, de l’autre, les spectateurs et observateurs (journalistes, police...) qui se massent au passage de la manifestation, ou qui l’attendent plus loin (pour l’arrêter, la dévier, la photographier, la mettre en boîte, la commenter...). Mais c’est autour du message formé par le slogan, que la manifestation se joue et se déroule tel un rituel. De ce point de vue, la question est double :: quelles sont les fonctions du slogan, et que nous révèlent-ils de la manifestation ?

Partons d’une définition sociologique du slogan : mode d’intervention d’un acteur collectif fondé sur l’écrit ou le verbe, et qui formule un message de manière condensée, tout en visant à déclencher un certain nombre de réactions auprès du public. Le slogan est une signature qui exprime un conflit, une lutte, une revendication, une protestation, mais non une identité. Cette expression du conflit social concerne trois catégories de gens :

* l’acteur collectif lui-même (confortation de la croyance),

* le pouvoir local ou national X (qui en prend connaissance par médias interposés),

* le public massé là, ainsi que la presse (reporters, photographes...) qui sert de relais.

Le slogan tourne en dérision non un ennemi réel (celui avec lequel on s’assied autour d’une table de négociations), mais l’ennemi fictif, toujours absent(gouvernement, patronat, les « gros »...). En même temps, il s’adresse au « peuple » et en appelle à sa prise de conscience.

Pancarte Groupe immigrés

Bordeaux, 16/12/95

« Français, ne vous laissez pas manipuler :

c’est le patronat qui licencie, pas les immigrés »

C’est pourquoi, le slogan (et ses supports) sont vraiment l’équivalent littéraire du mouvement social, ils sont le langage même de la manifestation.

L’inscription dans le protocole de la manifestation

a/ Le slogan est écrit sur des pancartes et sur des banderoles, il est parlé et répété. Il est proclamé au rythme de la marche, du défilé. Il est chanté (détournement de chansons). Il est élevé au-dessus des têtes et est écrit en gros caractères. Il se mêle à la caricature ou au dessin, comme légende, ou il se suffit à lui-même. Il est porté solennellement par des voitures surmontées de hauts-parleurs, au milieu des manifestants qui le répétent et le font répéter. Un slogan se voit, se lit, se parle, se scande, se chante. Il est un produit collectif et a un effet de masse.

b/ Il n’existe que pour et par la manifestation et forme une archive pour de futurs historiens (à condition de ne pas être détruit après la « manif », ce qui est souvent le cas). Il ne vaut pas d’une manifestation à une autre. Ce n’est pas un oriflamme ou une bannière. Il est une création éphémère.

c/ Le slogan a été choisi par les centrales syndicales (manifestants, porteurs de badges). De ce point de vue, en fonction de son émanation, un slogan est un outil de lutte contre un autre. A travers lui, les centrales se singularisent par leurs mots d’ordre, et implicitement se critiquent les unes les autres.

d/ Le slogan est un code : à soi seul il est un langage que les sympathisants ou les participants décodent. Et de ce point de vue, toute manifestation est une fête officielle, permise, préparée, qui offre généreusement un grande débauche de signes, symboles, dessins, banderoles, caricatures, effigies, tracts... Le slogan est l’humour de la manifestation. On mesure la valeur du slogan à ce qu’il « se » permet, puisqu’il n’ira pas au-delà de la manifestation, qu’il fait corps avec elle : manifestation dans la manifestation, tel est le slogan.

e/ Mais la manifestation se déroule dans l’espace public : elle se met en scène, se donne en spectacle et ce sont les spectateurs qui y décèlent un rite avec son « folklore », son « cinéma » comme on dit. Ici la fête est octroyée aux spectateurs qui viennent exprès pour le défilé, ou aux passants qui se détournent avec effroi (et à qui la manifestation fait peur).

Deux aspects complémentaires de la manifestation révélés par les slogans

Premier aspect, la manifestation s’inscrit dans un cadre spatio-temporel spécifique et s’oppose aux rythmes de la vie quotidienne. Deuxième aspect, la manifestation se caractérise par une amplification considérable des signifiants par rapport aux signifiés. C’est pourquoi elle laisse à l’acteur une marge importante d’indétermination [17].

1. Projetons, d’abord, la manifestation dans le cadre spatio-temporel. Elle se déroule, en effet, dans un espace divisé entre les manifestants et les spectateurs. Entre ces deux catégories, peu de contacts s’établissent : l’une défile, l’autre regarde, parfois applaudit aux bons mots ou aux grévistes célèbres. Au sein des manifestants l’espace occupé par le cortège est divisé entre les groupes : syndicats, coordination, groupes politiques, groupes sociaux-professionnels, individuels anonymes qui s’insinuent au hasard dans les groupes avec leurs propres slogans et souvent leur humour.

La place des groupes est négociée et le rapport de forces compte beaucoup dans cette négociation. Dès le début des grandes « manifs » en Décembre, on a vu le noyau se structurer autour de la CFDT SNPE, de la CGT Cheminots et EDF/GDF, du FSU. Puis, progressivement, les groupes Agir contre le chômage et l’APEISsont devenus très importants. De son côté, la CNTI apportait par des slogans à connotation très universelle une touche fortement teintée d’anti-économisme. L’économie libérale est responsable de tous nos malheurs.

Bordeaux, 16 /12/95

Homme portant pancarte en papier kraft :

« Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui »

La « manif » se découpe dans l’espace public, qui est un espace autorisé (voire négocié entre les syndicats et la mairie, ou la préfecture de police). A Bordeaux, le lieu de formation habituel : la place de la République devant le palais de justice, et le lieu de dislocation, la place des Quinconces. Avançons l’hypothèse que la manifestation correspond à des limites spatio-temporelles précises à l’intérieur desquelles certains comportements ont cours. Ces comportements rappellent sur le mode transgressif la revendication majeure du groupe : l’emploi, le droit, le statut, la dignité, l’avenir... Ils se dressent contre les puissants, les conditions de travail et la vie quotidienne telle qu’elle est vécue.

Le slogan fait partie de ces comportements : il est à la fois linguistique et gestuel. Ecrit et rendu public sur panneau, banderole, vêtement, voiture..., il est fait pour être parlé, crié, proclamé, repris par les masses. Il doit être vu de tous justement pour être repris. Le cortège ressemble à un immense charivari qui posséderait un code commun et qui aurait ses têtes de Turc, les dominants (politiques, décideurs, notables). De ce point de vue, comme le suggère Albert Piette au sujet d’un autre contexte festif, s’établit une relation particulière (d’affrontement ou de rupture) entre l’espace de la manifestation et l’ordre dominant. Les comportements quotidiens de relation avec les dominants sont exacerbés : le jeu de la trangression oscille avec le jeu de la destruction (on brûle les effigies des puissants). Mais, la fin du cortège annoncée, les banderoles sont repliées, les panneaux et les slogans brûlés ou abandonnés... Ainsi, dans un espace-temps fortement contrôlé, les slogans qui sont l’affaire du groupe, apparaissent comme l’objet de transaction au sein du groupe, tout en échappant au contrôle de la part des pouvoirs publics, ou de la part des autres groupes. Le slogan crée la surprise dans la manifestation et c’est souvent la guerre des slogans entre les groupes.

Le 16/12/95

FO :

« Radiot Notat ment ! Radio Notat ment† ! Radio Notat ment ! Monumentalement ! Inventaire : un Juppé, une Notat, un Chirac, deux menteurs, un traître, une grève, un sylvestre, un Sorman, une nay-zillarde, une pensée unique, un Minc, une pensée cynique, un raton-laveur, une presse achetée, une sécu en danger, des députés chloroformés, un sénat de retraités, une République menacée, des salariés révoltés, un pays dans la merde. Merci monsieur Juppé. »

CGT :

« Pour financer la Sécu, il faut augmenter les salaires. Salaires + 1% = 7 milliards pour la Sécu » ; « Juppé touti rikiki, maousse enculé ».

Il y a plus. Le clivage entre pratique syndicale et pratique sociales’avère essentiel pour saisir la spécificité du jeu des manifestants. La première, en effet, renvoie aux règles de l’institution, la seconde à des comportements variables et contingents. Au sein de la manifestation, se crée une distance tout à fait réelle entre l’encadrement syndical et la pratique militante. Toutes proportions gardées, on peut y voir le même écart qu’entre le contrôle exercé par les institutionnels du jeu et les joueurs effectifs, c’est à dire entre la norme et l’exercice de la norme. La pratique sociale va toujours plus loin que la norme pourtant destinée à la contrôler. Elle est créatrice de comportements, non prévus et non prévisibles comme justement le montre la manifestation. Le cadre syndical s’y réalise (et ne peut s’y réaliser) qu’à travers la pratique contingente des manifestants, sans s’identifier jamais à elle.

Enfin, ces deux mondes coexistent, se compénétrent, se surveillent, se tolèrent, et, pour finir, confortent le même camp, mais avec des moyens différents et par des voies différentes. Le slogan (ici pris dans un sens large) est à l’interface de ces deux mondes :

- d’une part, premier versant, il exprime une ligne syndicale, il est garanti par l’institution et sa politique,

- d’autre part, deuxième versant, il fait corps avec une pratique militante à caractère proclamatoire, qui lui trouve une forme, une issue, des variantes originales, « locales », à caractère caustique, polémique ou humoristique. Il est un spectacle, éloigné du jeu des appareils.

Tout se passe comme si les responsables syndicaux qui conçoivent le slogan, laissaient aux militants qui vont le porter le soin de le mettre en fabrication selon leur choix. Les deux mondes se font relativement confiance, mais aussi se surveillent et se contrôlent. Le slogan, esprit de la manifestation, est le produit de cette conjugaison : nous retrouvons Freud, il est une formation de compromis, tout en se donnant en spectacle. Par là même, la manifestation n’est pas réductible à une pratique pédagogique, d’apprentissage par intériorisation de normes. Elle constitue bien plutôt une démarche créatrice de formes linguistiques et esthétiques mises publiquement en scène. Ce dernier point conduit à la question de l’amplification des signifiants dans la manifestation (sur le modèle de la fête décrite par Albert Piette). 2. La manifestation se caractérise en effet par la non-coïncidence de l’ordre du signifiant et de l’ordre du signifié. La transposition du signifié dans le cadre de la manifestation le place dans un système signifiant autonome qui l’excède, l’outrepasse, lui fait violence. Les messages de la manifestation que sont les slogans sont des matériaux qui sont pris dans un mouvement d’amplification signifiante. C’est ce processus qui déforme, inverse, critique, sublime, tout en relancant le rituel de la manifestation. C’est probablement là qu’est le risque de dérapage par rapport aux consignes des appareils. Par là même, le décalage entre le message du slogan et son expression signifiante précise le sens de la manifestation. Cette dernière laisse, en effet, à l’acteur une marge importante d’indétermination. Et c’est pourquoi elle peut exister comme un monde autonome, selon tous les registres de l’esthétique (catégorie de la laideur comprise).

A leur manière, les slogans illustrent le décalage des deux ordres. Leur portée dépend de l’imagination qui s’empare de ces artisans de la communication que sont les manifestants. Les supports et accessoires [18], le placement des banderoles, les sites choisis, les installations s’inscrivent dans cette construction fragile hors de la quelle le mouvement ne saurait être lisible.

Nous sommes alors confrontés à une sorte d’imaginaire auto-destructeur tel que le livre ce dernier slogan, ultime mise en scène pour une ultime « manif » (celle du 16/12/1995)

« Et un sommet social sans sommet et sans social.... Après la grève et sans les grévistes ça vous va ? »




[1] Ce texte est le remaniement substantiel d’un texte plus ancien « Le mouvement en slogan », paru dans Le mouvement social de novembre-décembre 1995. Archives aquitaines de recherche sociale, Univ. Victor Segalen Bordeaux 2, 1997-1998.

[2] . 5.488 amendements et 1.288 sous amendements furent déposés, 6 furent votés. L’apparenté communiste J-P Brard a discouru 3h.52 sans discontinuer contre le Plan.

[3] . La question sous-jacente à ce débat concernait la résorption du sous-emploi de masse considéré comme la cause principale de la crise.

[4] . L’amalgame du syndical et du politique dans l’image d’un centre de tous les pouvoirs solidaires entr’eux, était parfois perceptible dans les cortèges.

[5] . Mode d’action, qui, aux dires d’une certaine gauche, permettait à l’extrême droite de trouver un espace, en l’absence d’alternative de gauche « qui soit véritablement de gauche ».

[6] . Les « acquis » sociaux renvoyaient à la question de la centralité et de la finalité du travail, l’esprit général de la protestation visait à une re-qualification de la participation civique.

[7] . Le prochain Congrès de décembre 1998 à Lille continue de s’inscrire dans la logique de cette division. La direction actuelle de la CFDT considère que le rapprochement avec la CGT sur le terrain des « 35 heures » est une des voies pour la réduire.

[8] . Le 12 décembre 1995, Pierre Bourdieu s’adresse aux cheminots de la gare de Lyon et leur déclare qu’il choisit la grève avec « tous ceux qui refusent la nouvelle alternative : libéralisme ou barbarie ? » Le Monde,14 Déc. 1995. Voir Contre-feux, propos pour servir à la résistance contre l’invasion néo-libérale, Paris, éd. Liber-Raisons d’agir, 1998. Aujourd’hui qu’en est-il de la gauche au pouvoir, des projets de mondialisation comme l’AMI et du mouvement social ?

[9] . Ribeill Georges, « Les métamorphoses d’une corporation » in Lemoine Maurice, Ribeill Georges, Malan Anne Les cheminots : que reste-t-il de la grande famille ?Paris, Syros, 1993. Se reporter également à Eloi Jean Serge « L’esprit cheminot et la grève » in Journée d’étude Le mouvement social de novembre-décembre 1995. Archives aquitaines de recherche sociale, op. cit.

[10] Le journal Libérationdu 7/12/95 parle de « verrou » à leur sujet.

[11] . Je remercie vivement Sabine Rozier d’avoir bien voulu me communiquer un certain nombre de slogans recueillis dans les manifestations parisiennes, ainsi que Françoise Liot et Vincent Gire pour leurs photographies des manifestations bordelaises.

[12] . Richard Shusterman « Rap et esthétique populaire » Regards sociologiques,Université de Strasbourg,1991.

[13] . Nombreux furent les portraits du premier ministre Juppé brûlés en effigie, comme monsieur « Carnaval » à la fin de l’hiver. L’acte est à la fois magique et purificateur : son symbolisme fait partie du rituel des manifestations contre le pouvoir.

[14] . Quant à DAL Droit au logement,il n’existait pas à Bordeaux, à ce moment-là.

[15] . Ce que le journal Le Monde du 14-15 Avril 1996, appelle« la gauche de « la deuxième gauche » ».

[16] . Septembre 1996 : SUD Education est le dernier né des syndicats enseignants, autour des trois principes : solidarité, unité, démocratie (décloisonnement, liens avec les collectifs existants, comme celui des sans papiers, lutte contre les corporatismes...).

[17] . Nous renvoyons sur ce point au livre de Albert Piette Les jeux de la fête, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988. Préface de Claude Rivière. De ce dernier, se reporter également à son ouvrage Les liturgies politiques, Paris, PUF, 1987. Les développements qui suivent s’inspirent en partie des problématiques de ces deux auteurs.

[18] Sifflets, tambours, grosses caisses, objets détournés de leurs usages habituels (p. ex, bidons...), parapluies avec badges, feux d’artifice.




Yvon Lamy


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Le mouvement social dans le miroir de ses manifestations : pouvoir des mots et modes d’expression de la grève de novembre-décembre 1995




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