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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

A.G. des cheminots de la gare Saint-Lazare jeudi 14 décembre 1995

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Un peu perdue (1)

Jeudi 14 décembre, 10 h 15 : j’arrive à vélo au bureau de Bernard Lacroix, dans le 15ème. Nous devons gagner Saint-Lazare à pied - grève oblige. Je sais que nous allons devoir marcher longtemps, la matinée est maussade, il fait froid, je le dis à Lacroix, qui met un autre pull, bleu marine. Je l’accompagne acheter Le Monde, Libé, un bloc-notes, un crayon, des cassettes pour le magnéto. Je mets tout ça dans mon sac à dos, où j’ai déjà le même matériel, enfin, à peu près. Je demande à Lacroix : « Mais, au fait, euh... Qu’est-ce qu’on doit faire exactement ? ... C’est quoi, des notes-ethno ? » Il me répond que ce n’est pas difficile. A 10 h 40, tout est prêt. La route est longue jusqu’à Saint-Lazare, nous marchons vite - heureusement j’ai mes baskets - j’ai un peu froid au nez et aux oreilles, je me dis que j’aurais dû prendre un bonnet. C’est gai, on bavarde, on parle mobilisations (de la pétition des intellectuels), littérature (genre roman populaire catholique), Lacroix chante un peu aussi. À 11 h 40, la gare. On a été rapide. Lacroix : « Dites donc, vous marchez vite... C’est bien ça, j’aurais pas cru que vous alliez me suivre ! » Moi : « Ben, oui, je marche toujours assez vite... D’ailleurs, vous avez vous-même un bon pas... Par contre, là, je commence à avoir faim... Vous croyez qu’on a le temps de manger quelque chose ? » Confirmation de Lacroix.

Il faut d’abord retrouver les autres. On voit Courty, qui arrive sur la gauche, il est venu en voiture, Phélippeau sur la droite, qui arrive à pied. Tout le monde est là. « T’es venu comment ? » - « A pied, mais là, ça va, j’habite pas trop loin... » - « Y a du monde sur la route ce matin ? » - « Bof, bizarrement pas trop... Et vous ? Pas trop crevés ? ... Ça fait loin, du 15ème... Et puis, fait pas chaud, hein... » - « Oui, mais non, ça va... Bon, euh, on mange quelque chose, là, avant d’y aller ? ... Parce que, sinon, on va pas tenir, hein... » Des sandwiches, c’est rapide, c’est à côté. En sortant, Phélippeau demande à Lacroix à quelle heure on a rendez-vous. C’est à midi, porte 10 : un type qui bosse à Saint-Lazare doit venir nous chercher pour nous conduire à l’A.G. des cheminots. Qui, on n’en sait rien, c’est un gréviste qu’envoie Henri Cellier, qui milite à la F.G.T.E., gare de Lyon. Armés de nos sandwiches, direction la gare. On monte les escaliers jusqu’aux quais : tout va bien, nous sommes devant les voies 3 et 4, je me rappelle que c’est en face d’elles qu’est censée se trouver la porte 10. Il y a une porte en effet, elle donne accès aux bâtiments professionnels qui occupent le centre de la gare. Elle n’est pas numérotée. Personne devant. On reprend les sandwiches. Quelques minutes passent, toujours personne. Des gens entrent par la porte qu’on surveille du coin de l’oeil. « Dans une gare en grève, c’est forcément des grévistes, non ? » - « Euh, oui, sans doute, oui... Bon, personne n’a l’air de s’intéresser à nous, là... On s’approche ? » Des gens arrivent justement, un groupe d’hommes, pas de femme parmi eux. Lacroix interpelle : « Bonjour... On cherche l’A.G. des cheminots... On est des universitaires, il est prévu qu’on vienne... Normalement, on a un contact, par Henri Cellier, mais là, y a personne... Vous êtes peut-être au courant ? » Les 5 types sont bien des grévistes - ils ont hoché la tête en écoutant Lacroix - l’un d’eux nous répond : « Ouais, ouais, c’est là, au deuxième, au réfectoire... Ben, là, de toute façon, nous on y va, hein... Alors, vous avez qu’à nous suivre, vous verrez en haut... » On se regarde : « Qu’est-ce qu’on fait ? On monte tous en même temps, on attend de voir si quelqu’un arrive ? « Pas le temps d’y réfléchir longtemps. On se dit que Courty et Phélippeau attendront encore un peu devant la porte, pendant que Lacroix et moi, on ira « en reconnaissance ». Phélippeau remarque : « Ouais, mais si personne ne vient, nous on va se trouver un peu cons... On saura pas où aller, nous... » On leur dit que si on ne les voit pas arriver, on redescend les chercher.

Avec Lacroix, on emboîte le pas aux grévistes, qui nous ont attendus pour monter. Je repère le chemin : pour récupérer Courty et Phélippeau, il faudra bien que je m’y retrouve moi-même. Au deuxième étage, un couloir sur la gauche mène au réfectoire. Les grévistes s’arrêtent à l’entrée, ils disent bonjour. Je jette un coup d’oeil dans la salle : une pièce rectangulaire, dimensions moyennes, sol carrelé, murs peints en vert clair. La lumière pénètre par de hautes fenêtres de vitre dépolie sur la droite. Quelques néons allumés, ça n’ajoute pas grand chose à la maigre luminosité de l’ensemble. Sur la gauche, un passage, séparé de la salle à manger par une série de colonnes... L’image fugitive des anciens portiques me vient à l’esprit... Pas vraiment adapté à la situation. La salle s’étend devant nous dans sa longueur, à son extrémité deux tables, derrière elles trois ou quatre types assis. Sur les côtés, des chaises, une ou deux tables encore ; l’espace central est dégagé. Des gens (une vingtaine en tout) par petits groupes, le long des murs, près des tables, à l’entrée. Cette fois, ça me fait penser à ces débuts de soirée, où chacun évite soigneusement le no man’s land de la piste de danse et attend sur le côté que quelqu’un se lance. Je me dis que je pense vraiment à n’importe quoi.

Les types avec nous repartent, Lacroix à leur suite, moi derrière Lacroix. Ils traversent la salle vers la table du fond, celle que j’ai machinalement assimilée à la présidence de séance. J’entends sur ma gauche : « Ça va mal, hein ? » - « Pffffff... M’en parle pas, on n’a même plus de ravitaillement... » On arrive devant deux des types assis, deux barbus, les cheveux assez longs. L’un brun, l’autre châtain. Ils ont la même coupe et la même barbe en fait, une barbe drue, à peine taillée. Sur leur pull, des rectangles de plastique rouge avec une inscription en blanc : des badges C.G.T. Des responsables syndicaux apparemment. On parle de nous, bien sûr, mais à voix plutôt basse, je n’entends pas ce qui se dit : Lacroix est légèrement en retrait et moi, je me tiens à côté de lui, en fait un peu derrière. Le gréviste qui nous a introduits se redresse et se tourne vers nous. Lacroix s’avance un peu : « Oui, bonjour... Oui, euh, on est des universitaires, on vient pour l’A.G. ... » Le barbu brun fronce les sourcils : « Vous êtes journalistes ? » - « Ah non, non, non, non, non... On n’est pas journalistes (rire)... Nous, on est sociologues, on a signé l’appel des 500 intellectuels qui soutiennent les grévistes et qui vient de paraître dans Le Monde... » Je fais oui de la tête au rappel de cet engagement militant. Je me dis que ça ne peut que nous rendre plus sympathiques, plus proches au moins ; je n’en dis pas plus, j’ai la bouche pleine de sandwich au poulet. Lacroix continue : « On voudrait voir comment ça se passe, observer de l’intérieur le mouvement de grève... Bon, tout ça pour avoir ensuite des éléments d’analyse, faire une étude sociologique du mouvement social. » Les deux barbus écoutent sans que transparaisse aucune réaction particulière. Quand il a fini (personne ne le relance), le plus brun dit simplement : « Bon, y a pas de problème pour que vous assistiez à l’A.G. ... Euh, là, pour l’instant, on attend avant de commencer, tout le monde est pas là et y a l’A.G. des agents de conduite qu’est pas terminée... », il regarde sa montre, « ... Elle a commencé à dix heures... »

Un gréviste, parmi ceux qui se sont approchés entre-temps pour apprendre qui on est, prend des tracts sur la table et me les tend « pour me mettre un peu au courant ». Je le remercie d’un sourire, je parcours les tracts rapidement. Le premier, un recto-verso mauve signé « syndicats C.F.D.T. » : un bilan des revendications des cheminots contre le « plan Juppé » d’abord, puis contre le contrat de plan. Au dos, le bilan des A.G. de la veille sur la région Saint-Lazare et deux encarts d’information. Le deuxième, un recto blanc « C.G.T. - F.S.M. », en haut « communiqué », en bas un appel pour la manifestation du 16 et deux mots d’ordre : « retrait du plan Juppé », « retrait du contrat de plan ». Le troisième, un manuscrit photocopié corrigé deux fois, au blanc puis à l’encre bleue. Je lis « A.G. Inter-services des cheminots de Paris-Saint-Lazare du 13.12.95 avec CGT, CFDT, FO, FMC. » Je ne prends pas le temps de les lire en entier, j’ai l’impression que le gréviste qui me les a donnés attend que je les aie regardés. Je lève les yeux et il m’explique que ce sont des tracts quotidiens, qu’on les diffuse depuis le début de la grève. Du mouvement autour de nous, je vois Lacroix qui me fait signe de la main : je remercie le type qui me parlait et je rejoins Lacroix : « Bon, on y va, là, on met ce temps à profit pour établir des contacts, hein, on essaye de revoir les gens après la grève, d’avoir leur coordonnées... » Ça, même sans expérience, je dois être capable de le faire, dommage que j’aie laissé échapper mon premier interlocuteur.

Tiens, voilà Courty et Phélippeau qui arrivent. On les avait un peu oubliés. Ils n’ont vu personne et se sont lassés d’attendre. Je discute un peu avec eux, je réattaque mon sandwich (je le range définitivement en voyant quelqu’un déraper sur un morceau de tomate ; un coup d’oeil circulaire me confirme que j’ai rendu le terrain glissant...). On se sépare pour partir à la recherche de ces fameux contacts, la mission de la journée. Courty et Phélippeau repartent vers l’entrée, l’un à côté de l’autre, et je me rapproche de Lacroix.

Contact raté (1)

Un type se tient à gauche de la table, très brun, plutôt maigre, une moustache. Je lui trouve l’air sympathique, il me semble moins retenu, moins fermé, que ceux avec lesquels nous avons parlé jusque-là. Il termine justement une conversation avec un autre gréviste, qui s’éloigne en le remerciant. Je me dis qu’il doit lui avoir donné une info et que ça peut être un contact intéressant. Lacroix a dû avoir la même impression que moi, il s’approche aussi de lui.

Le type porte un badge C.G.T. sur sa chemisette à rayures. Il était présent près de la table quand on s’est présenté, manifestement il nous reconnaît. Il nous accueille en souriant. J’en profite pour sortir mon bloc-notes et un crayon (maintenant j’ai les mains libres). Lacroix : « Bonjour... Je pense que vous savez qui on est... (l’autre acquiesce en souriant)... Alors, comment ça se passe en ce moment ? » Le type commence aussitôt un historique de la grève : « Bon, la grève, elle a commencé le 24 novembre, hein, et dès le 28, elle est est devenue intercatégorielle. Bon, bien sûr, on a maintenu des A.G. catégorielles, hein, pour affiner les décisions générales... Mais là, tous les services sont ensemble, quand même... C’est pas comme en 1986 ». Il s’arrête, hésitant, il a l’air d’attendre que Lacroix le relance, lui pose des questions. Du coup, moi aussi. Lacroix : « Et avec les syndicats, ça se passe comment ? » - « Ben, ils sont là pour fédérer... euh... pour organiser... » - « Oui, et ça se passe comment ? » - « Ben, bien, ça se passe bien... Bon, y a deux syndicats, C.F.T.C. et F.M.C., qui se sont retirés nationalement de l’action... Et puis, y a des désaccords, parfois, avec les fédérations syndicales, de la part des salariés... Bon, mais on a le sentiment qu’on est unis, hein, que la démocratie s’exprime... C’est pas comme en 86, où on avait les agents de conduite là », geste de la main vers la gauche, « les fédérations là », geste vers la droite, « et où on avait 3,5% de grévistes... Aujourd’hui, on est à 25%, c’est l’union... Pour l’instant, ça se passe bien... Entre services et entre fédérations ». Il s’arrête à nouveau. La conversation tourne un peu court : lui semble attendre d’autres questions, moi je me réfugie dans la prise de notes, je laisse à Lacroix le soin de nouer le contact après cette entrée en matière : « Euh, ça nous intéresserait beaucoup de pouvoir discuter à nouveau avec vous, peut-être après la grève... Euh, vous avez des coordonnées, où on peut vous joindre ? » Notre gréviste, jusque-là si enclin à la conversation, change d’attitude, apparemment refroidi : « Euh, vous savez, moi, je suis un simple militant, hein... C’est pas moi qu’il faut voir... » Ses deux mains repoussent la proposition, il hausse les épaules. Il s’écarte un peu de nous. Et, d’un coup, il coupe court à toute protestation, recule vers les deux barbus assis derrière lui : « Attendez, je vais voir... »

Lacroix se tourne vers moi, la moue dubitative, pas l’air ravi. Je lui dit en souriant : « C’est sûr que comme contact personnel, y a mieux que la section ! » Ça le fait rire, il me fait signe du regard et du geste qu’il va voir un peu plus loin. Je me dis que je ferais bien la même chose, mais on ne peut pas planter là le moustachu pendant qu’il a le dos tourné. Je le regarde, il parle au barbu châtain, penché au-dessus de la table. L’autre se contente de hocher la tête. Il se tourne vers moi : « On va vous donner les coordonnées de la permanence ». Je m’y attendais un peu ! Je me dis que s’il ne s’était agi que de ça, on n’aurait pas osé le déranger... Mais je lui souris, je le remercie et je m’approche de la table. Le barbu, toujours aussi loquace, me tend une feuille : « Voilà, c’est là... » Son doigt pointe une adresse : « Permanence C.G.T., 4, impasse d’Amsterdam ». Tant qu’à faire, je demande le numéro de téléphone, je remercie une nouvelle fois et je m’éloigne, un peu amusée, mais un peu déçue aussi du résultat.

Je regarde autour de moi. Il faudrait quand même que je fasse un « contact ». J’entends le crachotement caractéristique d’un micro qu’on allume. Je me retourne vers la table, c’est le même barbu qui le tient : « Bon... », on se tait à peu près dans la salle, « Bon, apparemment les agents de conduite ont toujours pas fini leur A.G. ... Je propose que... qu’on les attende encore un peu... » Je regarde ma montre, midi et demi. Le moustachu, qui est maintenant à droite de la table, s’avance un peu. Il n’a pas le micro mais s’adresse à la salle en haussant la voix : « Ouais, j’crois que c’est important que tout le monde soit là, faut que l’A.G. soit vraiment démocratique ». Des voix lui répondent et approuvent.

Contact raté (2)

Je me dis que j’ai un peu de temps, assez de temps au moins pour rencontrer une personne. Mais qui choisir ? Un autre « porteur de badge » risque de se sentir aussi lié que le premier au discours de son syndicat et on n’est pas là pour enregistrer les positions officielles qu’on connaît déjà. Moi, c’est une femme qu’il faut que je vois... Une femme sans badge. Après tout, si ça n’est pas moi qui le fais...

Je regarde autour de moi, j’aperçois une femme en retrait, dans le coin, à gauche de la table : 40 ans, les cheveux courts, blonds, permanentés, une veste de cuir noir. Je m’approche d’elle, je lui dis bonjour, je lui débite une introduction qu’elle écoute sans rien dire : « Voilà... nous sommes... euh... universitaires... enfin, sociologues », je suis gênée de me présenter comme ça, mais que dire d’autre ? « On vient de Nanterre... Nous sommes là pour assister à l’A.G., mais on aimerait bien aussi discuter avec les gens, savoir comment ça se passe de l’intérieur, sur le terrain... », bon, il faut être un peu plus chaleureuse que ça, je ne risque pas de lui donner envie de me raconter sa vie, « C’est pour ça que j’aimerais pouvoir discuter avec vous, si vous voulez bien... J’aimerais que vous me disiez ce que vous, vous avez vécu, vu, ressenti de votre expérience de gréviste, c’est ça qui m’intéresse. » Elle me regarde, l’air un peu surpris, comme si elle était la dernière personne à qui elle s’attendait entendre poser ce genre de question. Moi je me dis que la catégorie de l’expérience n’est peut-être pas la mieux choisie. Elle doit se demander de quoi je veux lui parler. Elle part d’un rire gêné : « Oh, non, moi, j’ai rien à dire, je fais grève, c’est tout ! » J’insiste un peu, avec mon sourire le plus engageant : « Mais c’est justement ce que je cherche, des gens qui font grève, c’est tout ; qui peut m’en parler mieux que vous ? » Là, je me dis que je lui ai tendu une fameuse perche. Elle saisit l’occasion de se débarrasser de moi en me désignant les syndicalistes barbus : « C’est à eux qu’il faut demander... C’est à eux qu’il faut poser vos questions ». Je cache mon dépit de me voir une fois encore renvoyée à la case départ. Je tente une dernière approche : « Oui, mais eux, je les ai déjà vus, et j’ai leurs coordonnées... Peut-être pourrais-je vous demander les vôtres ? ... Je pourrais vous appeler après la grève et nous en discuterions ensemble ? » Elle me regarde gentiment, elle rit à nouveau, agite ses mains devant elle en signe de refus. Elle jette un coup d’oeil autour d’elle, comme pour chercher un moyen de m’échapper. Elle fait déjà un pas pour s’éloigner, n’ose pas non plus me planter là. Son embarras me gêne aussi, je ne suis pas là pour l’ennuyer. Je la remercie, je m’excuse de l’avoir dérangée. Elle se récrie : « Non, non, vous ne m’avez pas dérangée du tout ! » - « Bon... Enfin, vous savez que vous pouvez toujours venir me voir si vous changez d’avis... » Je me demande pourquoi je lui dis ça, peut-être pour qu’elle me réponde « oui » au moins une fois. Nous nous sourions, je la regarde s’éloigner.

Je suis en train de me demander si c’est nous qui sommes fautives, mes techniques d’approche et moi, quand un homme jeune, d’une trentaine d’années, sans badge, vêtu d’un jogging bleu, s’approche de moi, des feuilles à la main. « Tenez, ça doit vous intéresser, c’est des tracts d’hier ! ». Je le remercie d’autant plus chaleureusement qu’il intervient au milieu d’une période de doute. Je jette un coup d’oeil : c’est une « Lettre à Monsieur le Premier Ministre » datée de « l’Assemblée Générale du 13 décembre 1995 des cheminots grévistes de Paris St-Lazare » et un tract « C.G.T. Cheminots », avec au recto des chiffres comparatifs et des schémas d’évolution concernant la SNCF et la protection sociale, au verso un bilan de l’A.G. du 13. En regardant les tracts, je me dis que lui voudra bien me répondre, il doit avoir envie de parler.

Un peu perdue (2)

Je n’ai pas le temps de l’entreprendre, quelqu’un prend la parole au micro. Je m’écarte du pilier qui me cache la table : il s’agit du plus brun des barbus C.G.T. « Bon, on va commencer l’A.G., tant pis, on peut plus attendre, là... » Je regarde ma montre, une heure moins vingt, je regarde la salle : elle s’est remplie, il y a maintenant peut-être 50 personnes. Les gens, qui avaient réoccupé l’espace central au fil de leur arrivée et de leurs conversations, regagnent les côtés de la pièce. Moi, je rejoins Lacroix, près de la table du fond. Je m’assieds contre un pilier, Lacroix se tient debout un peu en retrait, j’aperçois Courty et Phélippeau, plus loin, sous le « portique », à quelques mètres l’un de l’autre.

Un type prend la parole au micro. Je ne le vois pas, il est de l’autre côté de la table et caché par quelqu’un debout. J’entends : « Bon, on ouvre la séance... » Le reste m’échappe, mon attention est concentrée sur le crayon que je ne retrouve plus. Un gréviste assez jeune me fait signe en souriant que je suis plus ou moins assise dessus. Je récupère le crayon, j’en profite pour me décaler légèrement et faire face au côté opposé de la pièce. Le bloc-notes sur les genoux, le crayon à la main, je suis enfin prête à suivre la séance. Je vois maintenant l’intervenant, c’est le moustachu « simple militant » que nous avons rencontré tout à l’heure. J’ai l’impression de n’avoir raté que quelques secondes, mais je l’entends saluer « la démocratie dans le mouvement » et il abaisse déjà son micro, il le repose sur la table. Les gens dans la salle applaudissent. Je me demande si c’est parce qu’ils apprécient ou simplement parce qu’il a fini de parler.

Le barbu C.G.T., toujours assis derrière la table, reprend le micro et, sur le ton égal qui ne le quitte décidément pas : « Bon, ben, j’vais dire c’qu’on pense, nous... » Tiens, pas d’annonce, évidemment pas de vote, de l’ordre du jour. Y a-il un tour de parole ? Je pense à mes habitudes militantes, je ne retrouve pas ce que j’attends... A moins que quelque chose m’ait échappé... Je me concentre, il faut que je prenne les notes les plus complètes possibles.

L’A.G. qui reconduit la grève

Le barbu brun : « Faut dire d’abord que la mobilisation, elle est encore très forte... Y a 80% des grévistes qu’ont voté contre la reprise hier, et ça, quoiqu’en dise la presse, hein, et les bruits de reprise pour nous démoraliser... On dit que le gouvernement il recule, mais ça veut pas forcément dire grand chose, c’est peut-être trompeur... Nous, on s’rappelle des autres plans, hein, et surtout en 86... Faut se rappeler du plan qu’est venu après la grève de 86... En plus, on a reçu aucune réponse de Pons, hein... Mais c’qu’on sait, c’est que le plan Juppé, c’est 100 milliards sur 2 ans pour les ménages ». Il regarde un papier devant lui, « c’est 88,7 % pour les salariés, 1 % pour les revenus financiers, 3,6 % pour les médecins... C’est ça le financement du plan Juppé... Alors il faut tenir bon... parce que c’est les travailleurs qui vont payer... C’est pour ça qu’y a la C.G.T., F.O. et la F.S.U. qui appellent à une manifestation commune samedi, sur le thème : une Sécu. solidaire, défense des services publics, un emploi pour tous... C’est tout pour la C.G.T. »

Applaudissements de l’ensemble de la salle.

Assis à la table à gauche du barbu châtain, un homme plus corpulent, imberbe, les cheveux courts, reprend le micro. Je me penche en avant : il porte un badge sur sa chemise, rectangulaire comme celui de ses voisins, mais blanc, avec CFDT écrit en rouge, souligné de couleurs : « Bon, euh, évidemment c’est dommage que les agents de conduite soient pas là, m’enfin bon... Alors, quoi de neuf ? Ben, le plan de « gelé » est passé à « retiré »... Cest pas rien... Et pour le plan Juppé, la bataille, c’est pour retirer le contenu, y a aucun intérêt à lutter contre Juppé comme personne... En plus, y a personne à gauche pour remplacer le gouvernement... Bon... Sinon faut dire quand même que le mouvement des cheminots, il s’essouffle, hein : c’matin, on a remis les clefs de l’E.C.T. au patron, bon, la tête haute, mais bon... Aut’chose : y a des groupes qui font des actions-commandos... Alors là, attention, nous on veut des actions de masse... Avec l’ensemble... Les bandes, c’est sympa, mais c’est dangereux pour le mouvement qu’a été exemplaire depuis le début... Il faut arrêter ça, ça sert pas le mouvement... Bon, nous on a quand même appelé à la grève jusqu’à demain matin 10 heures... Aut’chose : après 21 jours, y en a qui reprennent le travail en douce, faut faire attention, y a des travailleurs qui sont blessés, hein... faut rester dignes... Alors, y en a qui appellent à poursuivre la grève jusqu’à samedi, moi j’sais pas... C’que j’sais, c’est que les cheminots, aujourd’hui, sur la S.N.C.F., ils ont gagné... Et de toute façon, y a peu de chances de renverser Juppé... Il a la légalité républicaine... » Il repose le micro.

Applaudissements.

Le barbu châtain récupère le micro, le passe au barbu brun, qui le tend au type assis à sa droite, donc le plus proche de moi. Il est brun, imberbe, assez costaud. « Nous, la fédération F.O. des cheminots... » Je jette un coup d’oeil, je ne vois pas de badge... « On demande des engagements lourds pour la négociation du nouveau contrat... Ça veut dire la retraite, l’arrêt des débauchages, etc... Donc, euh... F.O. est toujours dans le mouvement ».

Applaudissements.

Ça remue du côté de la porte, murmures dans la salle. Un des syndicalistes à la table (je ne sais pas lequel : j’ai le nez sur mon bloc-notes, je complète fébrilement ce que je n’ai pas eu le temps d’écrire ; je me dis que ça doit être le barbu brun, c’est lui qui surpervise en général) demande si quelqu’un est arrivé de l’A.G. des agents de conduite. Je regarde. Un type, barbu lui aussi, plus brun encore que l’autre, plus trapu, s’avance à l’autre bout de la salle. On lui donne un micro. Un deuxième réagit lui aussi à l’appel, grand, avec un blouson de cuir noir. Il est lui-même agent de conduite. Le premier lui tend aussitôt le micro. Mais lui, ça fait un moment qu’il est dans le réfectoire, je l’ai déjà vu pendant qu’on attendait le début de la séance. Deux types l’ont croisé pas très loin de nous. Je n’y aurais sans doute pas fait attention s’ils n’avaient lancé : « Ah voilà notre intello ». Un instant, j’ai cru que ça nous était adressé. Je vois des types discuter autour de lui, je n’entends pas ce qu’ils disent, je suis à l’autre bout. Le micro est rendu au premier, qui, lui, arrive bel et bien de l’autre A.G. Il prend la parole : « Daniel Lefèvre, C.G.T... », il est le premier à décliner son identité, « ... En fait, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer : le débat a été très houleux, ça s’est fini sur un vote à 50/50... Bon, là, on a eu un cas de conscience, hein... On a abouti à un consensus : on reprend tous ensemble pour que le mouvement ne s’effrite pas... Bon, ben, c’est pas l’tout de voter la reprise, hein, faut s’en occuper... Le patron va nous recevoir cet après-midi, pour décider de la date, bon, c’est entre demain et lundi. Lui, il veut qu’on reprenne vendredi, mais y a les lignes à vérifier, et puis y a l’état de fatigue aussi, faut voir avec le patron pour des jours de repos... Bon... Voilà... »

Il baisse le micro. Applaudissements. Je m’attendais à des réactions, mais rien ne se produit. Il regarde autour de lui, le micro à la main, il cherche apparemment quelqu’un à qui le donner. Le deuxième agent de conduite, qui est toujours à côté de lui, le lui prend : « Attention, on n’a pas exclu de se remettre dans le mouvement ». Le premier renchérit : « C’est sûr... », il n’a plus le micro, l’autre le lui rend, « ...C’est sûr que si Saint-Lazare est seule à reprendre, y aura peut-être un sursaut d’orgueil... »

Un moment de silence relatif. J’en profite pour me lever : j’ai les jambes tout engourdies, je n’aurais pas tenu plus longtemps dans cette position. Le moustachu du début reprend le micro de mon côté. « Maintenant, je propose qu’on passe au débat. » Je feuillette rapidement mes notes, les responsables syndicaux se sont exprimés, maintenant c’est sans doute la salle qui va intervenir.

Un premier type, les cheveux clairs, imberbe, saisit le micro. Je sais qu’il est de la C.G.T., je l’ai déjà remarqué dans un groupe tout à l’heure, alors qu’il expliquait ses positions avec virulence. Il repond apparemment aux agents de conduite : « C’est dommage, hein, surtout avant la grosse manif de samedi... Mais, bon, c’est vrai... C’est vrai que les forces des ch’minots ne suffiront pas pour le retrait du plan Juppé... On a fait des appels, hein, plusieurs fois, aux salariés du privé... », il hausse le ton, « Mais le plan Juppé, c’est une saloperie, hein, c’est une saloperie... Faut appeler tout le monde, toutes les confédérations, à la grève générale... La volonté du peuple, la volonté des travailleurs, ça compte... Y avait 2 millions de personnes avant-hier. Le plan Juppé, les travailleurs n’en veulent pas, les confédés doivent réagir. »

Un type brun à côté de moi, en polo : « Au début du conflit, on n’avait pas le choix, hein, on avait le dos au mur, on était obligés de faire la grève... Et là, 20 jours après... Et c’est beaucoup, hein, pour une grève... 20 jours après, on continue... Parce qu’on fait reculer Juppé depuis le début de la semaine... Alors oui, aujourd’hui, on hésite, c’est vrai qu’c’est dur, mais on peut encore arracher quelque chose... Et ça, malgré la presse et la radio qui diffusent des bruits de reprise... Rappelez-vous, hein, le 23 décembre 1986, ils avaient fait la même annonce, ils avaient dit que c’était fini, qu’on reprenait le travail... Et ben, on avait tenu jusqu’en janvier... Et là, ben, la mobilisation, elle est inégalée... On est assez puissant... Les pressions, c’est les patrons qui les font peser sur Juppé, c’est par là que nous on pèse... Alors moi, j’dis qu’y faut continuer, parce que la grève, elle est forte en province... » Il s’arrête de parler, je me penche vers lui : « Vous êtes syndiqué ? » - « Oui oui... à F.O. » Un troisième type prend la parole, à l’autre bout de la salle. Je me repenche vers mon voisin, il me dit que lui est syndiqué à la C.F.D.T. « Les ch’minots jusqu’à maintenant, ils ont été les fers de lance de la mobilisation... Et contre le plan Juppé aussi... Mais les ch’minots c’est pas tous les Français, hein... Et si tout le monde avait voulu, ils auraient bougé depuis longtemps... Là où ça a bougé, c’est dans les boulots durs, les ateliers durs... Mais les ch’minots, ils peuvent pas lutter seuls... Après 3 semaines de grève, les partis ont pas bougé, les syndicats à peine, le privé quasiment pas... Aujourd’hui le constat, c’est que 50% des cheminots ne vont pas porter la grève tout seuls... Le problème, c’est que les gens, ils se mobilisent pas tous les jours, y a des pics... C’est bien, mais c’est ponctuel... »

Une voix l’interrompt, puis d’autres. Dans le brouhaha qui s’ensuit, difficile de discerner des propos clairs. Le barbu réclame le calme : « Un seul à la fois, là ! ... Vas-y, termine... »

Le type reprend : « J’suis désolé, y a pas de majorité, à part chez les ch’minots... Chez les fonctionnaires, c’est inégal... Dans le privé, c’est l’échec... Et même les syndicats, ils bougent mollement... Pour ma part personnelle, j’irai pas me foutre dans le mur, j’suis pas un martyr... On se battait pour tous, pour les usagers aussi... Faut un soutien de leur part... Alors, on va être jusqu’au-boutistes et gâcher les fêtes de Noël ? ... Si les structures des partis et des syndicats elles bougent pas, c’est pas la base des ch’minots toute seule qui va changer la société, hein... », un type à côté de lui tend la main pour avoir le micro, « ... Attends... J’voulais dire qu’y a d’autres copains qui pensent comme moi, hein... Mais, bon, y en a qui veulent pas s’exprimer, ils veulent pas de pressions après... Moi j’propose qu’on vote à bulletin secret... Voilà... »

Quelques réactions autour de lui. Je n’entends pas grand chose, je comprends qu’on proteste contre ses insinuations. Mais la salle reste calme et le débat continue.

Un type à côté prend la parole. Je le vois mal, il est caché par un autre. Je regarde mon voisin, il me souffle : « C.G.T. ». « Bon, y a La Poste, y a la R.A.T.P., y a les fonctionnaires qui s’y sont mis... L’ampleur du mouvement, elle grandit quand même... Faut être un peu serein... Les cheminots, euh, ils sont loin d’être isolés... C’est un premier point... Ensuite, faut aller vers une extension, faut appeler à la manif de samedi... La tâche, c’est mobiliser au maximum pour samedi... Pour qu’y ait un écho maximum... Arrêter le mouvement avant cette journée, c’est une erreur, faut durcir le rapport de forces... Bon, en plus, moi, j’ai pas entendu parler de retrait, hein, j’ai entendu parler du gel, moi, c’est tout... »

Flottement dans la salle, des commentaires.

Adossé au mur d’en face, au fond, un type en sweat vert se redresse et s’avance. Même plus besoin d’interroger mon voisin, c’est lui qui se penche pour me dire : « C.F.D.T. ». "Ben oui, on est essoufflé... Les Postes, elles ont appelé qu’à des mobilisations ponctuelles, c’est plus facile à tenir que la grève illimitée... Et faire appel aux confédérations au bout de trois semaines, c’est grave..."

Le C.G.T. qui a ouvert le débat reprend la parole : « Aujourd’hui, Juppé recule, mais attention... Faut être précis... Ces gens-là sont des menteurs, on les connaît... Mais mardi, 2 millions de personnes étaient dans la rue, la base, elle est prête... Y a eu 3 semaines de grève pour tout le monde, faut pas lâcher maintenant... »

Mon voisin F.O. en polo se décolle du pilier : « On mobilise pas en appuyant sur un bouton... On a bien vu avec Nicole Notat... Beaucoup de ses adhérents l’ont pas suivie... Le mouvement est peut-être décevant, mais c’est mieux que rien... Juppé a reculé, oui, mais faut qu’il s’engage sur l’avenir... Notamment sur le financement des retraites... Sinon dans 3 ans, eh ben, c’est rebelote... Et c’est ceux qui produisent les richesses, les travailleurs, qui doivent payer... Attention, hein, on n’a pas gagné... »

Un type à côté du premier C.F.D.T. crie que « 10%, même si on s’en fout des têtes syndicales, c’est pas la majorité... »

Le barbu châtain prend le micro. Quelqu’un me touche le bras : c’est une femme, cinquante ans à peu près, cheveux courts et bouclés. Elle est assise à une table sous le portique, sur ma droite, elle me fait signe du geste et du regard, elle me propose de venir m’asseoir à sa place. Aussi muette qu’elle, je mime un refus poli, genre « je ne peux pas accepter ». Elle se relève à moitié, chuchote : « Si si, venez, vous pouvez pas écrire comme ça, moi, de toute façon, je reste debout... » - « Vous êtes sûre ? » - « Oui, oui, allez, venez » - « Ben, c’est très gentil, merci ». Je m’assieds, lui souris à nouveau. Il faut dire que je suis beaucoup mieux installée, j’ai beaucoup de mal à écrire debout... Bon, le barbu : « (...) Le problème c’est un actif pour deux ou trois retraités... C’est le problème démographique... Une des incohérences du plan Juppé, c’est le régime unique... Replacé sur la sécu, ça augmenterait le déficit... En plus, ils ont donné aucune réponse pour les caisses de prévoyance... Y aura beaucoup de monde samedi dans les rues, y aura beaucoup de monde... »

Le moustachu du début fait un pas en avant : « C’est la grève générale qu’il faut... Faut durcir le mouvement, faire appel à tous ! »

Trois votes

Le barbu brun prend le micro : « Bon, ça fait 1 heure qu’on parle... C’est normal, hein... Mais maintenant faut qu’on passe aux décisions... J’vous rappelle que le 16, ça va être décisif... Bon, on passe au vote... Pour la lettre aux fédérations sur « tous ensemble pour samedi »... ? »

Des mains se lèvent. Déjà ? Mais comment savent-ils sur quoi on vote ? Rien n’a été formulé. « Bon, pour, beaucoup... Contre ? Zéro... Abstentions ? ... Neuf... » Deux types debout de chaque côté de la table comptent avec lui. « Pour la mobilisation inter-services... ? »

Le syndicaliste C.F.D.T. assis à côté l’interrompt : « Eh ! On n’a pas voté sur le bulletin secret... Y a un copain qu’a demandé qu’on vote à bulletin secret, faut voter là-dessus ! ». Le barbu fait une moue sceptique : « Pffff... Ouais... (plus fort) Bon, on vote sur le bulletin secret... Qui est pour ? » Je regarde : celui qui l’a proposé, son copain, le type à la table, peut-être un en plus... C’est maigre. « Qui est contre ? » Toutes les mains se lèvent. « Bon, majorité contre... On va continuer à voter à main levée... Comme on le fait dans le mouvement depuis 20 jours... Bon, euh, bon... Pour la mobilisation inter-services ? ... Pour, beaucoup... Contre ? ... Deux... Abstentions ? ... Six... Bon, la continuation est votée... »Il se lève : « On se retrouve demain pour l’A.G. A midi... Ici, au refectoire. »

Contact raté (3)

Les gens bougent, des groupes se reforment. Je me lève, je retrouve Lacroix derrière moi, on se rapproche de l’entrée. Courty et Phelippeau arrivent. On se sourit, on n’a pas grand-chose à se dire, ça me fait penser à la sortie du cinéma. Lacroix : « Bon, on essaye de parler avec les gens-là... » Chacun part dans une direction.

Je regarde une femme qui discute avec animation. Elle est brune, les cheveux mi-longs, très frisés, les yeux bleus. Je m’approche. Elle s’arrête en me voyant. Je me lance : « Bonjour, euh, excusez-moi, j’vous interromps... On vient de la fac, on est universitaires... En grève... On a assisté à l’A.G. et on voudrait discuter avec les gens, savoir comment ça se passe... » Je n’ai pas le temps de continuer, elle répond aussitôt, à 2 centimètres de mon visage : « Ah ! non... Moi, les intellectuels, j’veux pas leur parler... Nous, on est crevés, on est seuls... Moi, j’fais grève depuis le début, j’en peux plus... » Elle a l’air très ému, je me demande si elle ne va pas pleurer, je ne sais pas quoi lui dire. Elle se détourne, revient vers moi : « Les intellectuels, ils nous ont trahis... C’est pas la peine de parler avec eux... » Le type qui est resté à côté d’elle hoche vigoureusement la tête. Cette fois-ci, je peux me défendre : « Je comprends tout à fait ce que vous ressentez », je pense à l’appel d’Esprit qui a soutenu Notat et le gouvernement, « mais tout le monde n’a pas la même position... Nous, on a signé l’appel de soutien aux grévistes... Et on est grévistes nous-mêmes... » - « J’dis pas ça pour vous, vous savez », elle est plus calme, « c’est pas à vous que j’en veux... Mais ça change rien, ça sert à rien de discuter... » - « Mais si, ça sert... Les intellectuels, c’est des travailleurs, avec des compétences, comme les autres... Travailler ensemble, discuter ensemble, ça peut servir... » Elle me regarde maintenant plutôt aimablement : « Non, écoutez, là, on est sous le coup... On peut pas parler, moi, j’peux pas parler, comme ça... Non, vraiment... Peut-être après... »

Je ne veux pas insister plus longtemps. Je lui dis au revoir, elle me sourit. Je m’éloigne, touchée par son émotion, un peu déçue encore une fois.

Quand on ne cherche plus le contact, il vient

Je m’assieds à une table pour noter précipitamment ce que je viens d’entendre. Un type s’approche, je lève la tête, il est grand, anguleux, brun, avec les yeux bleus. Lui, par contre, il est très souriant : « Bonjour... Dites, j’vous ai entendues, là... Moi, j’suis d’accord, j’trouve que c’est très bien que vous soyez là, c’est très utile, c’est même nécessaire... Il faut que les intellectuels travaillent avec nous... Le travail intellectuel, sociologique - vous êtes sociologues, je crois ? - c’est fondamental... » Là, pour la peine, ma surprise est inverse, je me demande sur quel type de militant je suis tombée : « Euh, vous vous intéressez aux intellectuels ? » - « je viens de ce milieu ! ... Enfin... Plus ou moins... Mon père enseignait à la Sorbonne, ma mère était prof de piano... Moi, j’suis devenu mécanicien au début des années 60... Enfin, j’en ai gardé quelque chose, j’lis d’la philo... » - « Ah, oui, c’est singulier, comme parcours... » - « Ouais... Tenez, par exemple, j’ai archivé soigneusement tous les documents, tous les tracts, tous les dessins qu’on a distribués dans les manifs... J’ai même les chansons, tous les textes des chansons depuis le début de la grève... » - « Ah, oui... C’est très intéressant... » - « Ben, si vous voulez, j’pourrais vous les montrer... Ça pourrait vous être utile... »

Son empressement m’embarrasse, en fait, c’est toujours un peu difficile quand on est une fille ; je me refugie derrière le collectif : "Bien sûr, j’vais en parler, on verra ça ensemble... » - « J’vais vous donner mes coordonnées, si vous voulez..." Je les note, il reprend : « Oui, j’ai tout gardé, j’ai un vrai goût pour l’archive, vous savez... » Je suis curieuse d’en savoir plus, mais je me dis que nous avons peu de temps. S’il part sur sa vie, je vais avoir du mal à m’en sortir. Autant aller au plus vite à ce qui nous occupe : « Et vous êtes syndiqué ? » - « Oh ! non... Plus maintenant... Avant, j’étais à la C.G.T. ... Mais maintenant, pffff... » Je suis tentée de lui demander pourquoi. Finalement : « Et qu’est-ce-que vous pensez de la situation aujourd’hui ? » Il se rapproche, les deux mains sur la table : « On est fa-ti-gués, voyez... Y a un énorme sentiment de lassitude... », il est assez théâtral, « Nous, les ch’minots, on est seuls à porter la grève... Enfin, j’devrais plutôt dire tirer... » Il cligne de l’oeil et me sourit d’un air entendu, puis redevient grave, fait la moue : « Ah oui ! on est crevé, on en a marre... C’est pas facile vous savez... »

Je vois derrière lui Lacroix dire au revoir à quelqu’un, puis me faire un signe. Il n’y a presque plus personne dans la salle. Je m’excuse et j’abrège : « Ecoutez, je vais devoir y aller, je vous remercie beaucoup pour tous vos renseignements, je suis sûre que ça va nous être utile... » Je me lève, je serre mon bloc-notes contre moi, je le regarde : « Je garde vos coordonnées ? » - « Oui, oui, n’hésitez pas à vous en servir... Au revoir ! » Il me tend la main, je la lui serre.

Je rejoins Lacroix, Courty et Phelippeau, qui m’attendent près de l’entrée. « Alors, on traîne ? » Lacroix rit encore quand nous sortons. Derrière moi, l’un d’entre nous dit : « Eh... Vous avez noté beaucoup de choses, vous ? ... Parce que j’vous regardais, vous arrêtiez pas d’noter des trucs... Vous avez noté quoi ? ... Moi, j’sais pas... J’savais pas quoi noter... »






Claire Le Strat


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Le Strat Claire



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Terrains



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La canonisation libérale de Tocqueville



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A.G. des cheminots de la gare Saint-Lazare jeudi 14 décembre 1995




Activités du Gap
Dans ce numéro
Savoirs et idéologies en politique, 2012-2013

Savoirs et idéologies en politique Genèse, circulation, transmission Calendrier des Séances 2012-2013 Un Mercredi par mois, de 14h à 16h — Bâtiment F — Salle des Conférences (F352) - Université Paris Ouest Nanterre 14 novembre 2012 : Jean-Louis Fournel (Paris 8), autour de l’ouvrage collectif Liberté(s) et libéralisme(s). Formation et circulation des concepts, dir. par J.L. Fournel, J. Guilhaumou, J.-P. Potier, ENS Éditions, 2012. 12 décembre 2012 : Emmanuel Didier (...)

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Séminaire de recherche 2012-2013 : André Siegfried et le Tableau politique de la France de l’Ouest

André Siegfried et le Tableau politique de la France de l’Ouest 14h —17h Salle des actes (F141) — UFRDSP — RER/SNCF « Nanterre-université » Mercredi 6 février 2013 : Bernard Lacroix « Comment travailler un auteur au corps » Mercredi 27 février 2013 : Mathilde Sempé « Retour sur la construction de la figure fondatrice d’André Siegfried : hommages et commémorations » Mercredi 6 mars 2013 : Christophe Voilliot « André Siegfried et la candidature officielle » (...)

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Savoirs et idéologies en politique, 2011-2012

Savoirs et idéologies en politique Genèse, circulation, transmission Séminaire du Groupe d’Analyse Politique Un Mercredi par Mois, de 14h30 à 16h30 Bâtiment F — Salle des Actes (141) Calendrier des Séances 16 novembre 2011 : « Comment peut-on être économiste (au XVIIIe siècle) ? Contribution à une généalogie de la croyance économique », par Arnault SKORNICKI (GAP, Paris Ouest Nanterre) 14 décembre 2011 : « Comment peut-on être européaniste (en Corée du Sud) ? Genèse (...)

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Bernard Lacroix

- 1968, 1995 : question de point de vue

Yvon Lamy

- Le mouvement social dans le miroir de ses manifestations : pouvoir des mots et modes d’expression de la grève de novembre-décembre 1995

Laurent Willemez

- L’autodidacte et le mouvement social

Marie-Hélène Lechien

- Un métier exposé : les contrôleurs SNCF

Hervé Fayat

- Remarques sur quelques chronologies d’origine syndicale du mouvement social de l’automne 1995

Bernard Lacroix

Claire Le Strat

Guillaume Courty

- Terrains

Claire Le Strat

- A.G. des cheminots de la gare Saint-Lazare jeudi 14 décembre 1995

Guillaume Courty

- « Faites un groupe »

Bernard Lacroix

- D’aujourd’hui à hier et d’hier à aujourd’hui : le chercheur et son objet

Gérard Mauger

- En France, trente ans après, comment analyser mai 1968 ?

Louis Pinto

- Les armes de la théorie : les intellectuels mobilisés de 1968

Ingrid Gilcher-Holtey

- Eléments pour une histoire comparée de mai 68 en France et en Allemagne

Christophe Voilliot

- Lectures critiques : Christine Guionnet, L’apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la monarchie de Juillet, Paris, L’Harmattan, « Logiques politiques », 1997

Cécile Battais

- Lectures critiques : Norbert Elias, Mozart, sociologie d’un génie, Paris, Seuil (coll. La librairie du XXè siècle), 1991

Frédéric Lebaron

- Lectures critiques : Marcel Mauss, Ecrits politiques, Textes réunis et présentés par Marcel Fournier, Paris, 1997, 802 p.

Nathalie Bayon

- Lectures critiques : Jean Garrigues, La République des hommes d’affaires : 1870-1900



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