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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

Lectures critiques : Philip Nord, The Republican Moment. Struggles for democracy in nineteenth-century France,Cambridge, Harvard university press, 1995.

Auteur

Revisitant une hypothèse bien ancrée dans certains travaux français faisant de l’institutionnalisation de la IIIème République la fin d’une ère révolutionnaire [1], l’historien américain Philip Nord a eu recours dans son récent ouvrage The Republican Moment aux théories de la transition aujourd’hui dominantes dans la science politique américaine. Ces théories, issues de travaux sur l’Amérique latine ou l’Europe du Sud, étudient la libéralisation et la démocratisation de régimes autoritaires à partir du rôle des élites et des pactes conclus lors des phases de transition [2]. Du fait de ce parti pris méthodologique, il est amené à s’intéresser à la formation des élites républicaines sous le Second Empire, au sein de différents espaces sociaux, afin de comprendre comment se forme un espace public et une culture politique autonome. Si les réponses fournies à cette interrogation initiale ne valident guère l’appareil théorique emprunté à ses collègues de Princeton, Philip Nord nous livre néanmoins de précieuses analyses dont la lecture, à la lumière d’hypothèses de travail en partie différentes des siennes, peut fournir au politiste de précieuses indications sur les prémisses de la construction sociale de l’État parlementaire en France.

Philip Nord va successivement tester son hypothèse d’une résurrection de la société civile sous l’Empire à travers l’étude de la franc-maçonnerie, de l’Université, de la Chambre de commerce de Paris, des consistoires juif et protestant, du barreau de Paris et des peintres impressionnistes. Au sein de chacun de ces espaces sociaux, il repère des oppositions entre anciens et modernes qui en se structurant fournirent des lieux, des ressources, des justifications théoriques aux opposants au régime de Louis-Napoléon Bonaparte, et participèrent ainsi à la reconstruction du mouvement républicain. « Ces luttes institutionnelles diverses n’étaient en aucun cas des phénomènes isolés. Elles se croisaient et se superposaient, recrutant à partir d’un fonds commun de militants. Elles étaient liées par une même rhétorique démocratique, l’ensemble constituant l’infrastructure du renouveau d’un mouvement républicain » (p. 251) [3]. Cette alliance s’explique par une homologie de positions entre ceux qui revendiquaient une plus grande démocratie au sein de leurs organisations et les républicains qui formulaient les mêmes voeux quant aux institutions politiques. Ces études sectorielles nous font donc entrevoir la genèse d’un mouvement plus vaste, mais dont la réussite à partir de 1870 n’est pas compréhensible si l’on ne prend pas en compte ces luttes antérieures.

Ainsi le combat de l’Union nationale du commerce et de l’industrie contre les notables de la Chambre de commerce de Paris porta entre autre sur les conditions d’éligibilité à cette dernière. Les commerçants et les petits industriels regroupés au sein de l’UNCI réclamaient une « démocratie commerciale », c’est-à-dire l’application du suffrage universel et de la liberté de suffrage aux élections à la chambre de commerce. Ces luttes sectorielles contribuèrent à la politisation de ces « nouvelles couches » dont se réclama ultérieurement Gambetta. Comme le souligne Philip Nord, « un conflit à propos de l’accès au droit de vote dans le monde du commerce était par conséquent transposé en une confrontation entre privilège impérial et démocratie républicaine » (p. 54). L’adhésion ultérieure au républicanisme politique de ces fractions de la moyenne bourgeoisie s’explique ainsi par le fait que le discours républicain s’accordait aux logiques pratiques de leurs actions dans le monde du commerce.

Le rôle des loges maçonniques dans la formation du personnel politique républicain a souvent été évoquée. Mais l’origine de ces affinités est à chercher, selon Philip Nord dans les luttes des loges dissidentes contre la tentative du pouvoir impérial de contrôler la franc-maçonnerie en nommant Lucien Murat grand maître en 1852. « Le caractère autoritaire et le comportement de l’État bonapartiste ont conduit les Francs-maçons dans la voie de l’engagement républicain, mais il y furent également tirés de l’intérieur »(p. 21).Ces loges dissidentes élaborèrent des revendications démocratiques en contestant les règles d’élection internes au Grand Orient, revendications dont on trouve l’écho dans les discours ultérieurs des républicains sur les élections.

Les peintres de la « jeune école » émirent des revendications démocratiques analogues dans leur combat contre l’aristocratie conservatrice des salons qui leur refusait le droit d’exposer leurs toiles. Ils trouvèrent des alliés dans la presse républicaine, également en position dominée. « Leur agenda institutionnel était congruent avec un projet républicain plus englobant »(p. 140). Philip Nord opère le même constat pour les universitaires libre-penseurs et néo-kantiens, l’Alliance israélite universelle, l’Union protestante libérale ou les conférences de stage du barreau de Paris.

Pour cet auteur, l’ensemble de ces luttes contribuèrent à la formation d’une culture politique républicaine, dont il trouve les traces dans le culte de Voltaire, les funérailles civiles, les dictionnaires de Larousse ou de Littré, etc. Payant son tribut à l’histoire des mentalités, il place sur le même plan que les luttes précédemment mentionnées toute une série d’enjeux plus abstraits, même s’ils furent présents dans des débats intellectuels, comme la place de la femme dans la société, l’éducation des enfants, la décoration intérieure, afin de préciser le contenu de cette culture politique. « Peut-être plus que les luttes électorales, ce sont les batailles autour de mots et de symboles qui ont contribué à définir l’identité républicaine »(p. 216).

C’est à ce stade de la démonstration qu’il me semble nécessaire de réinterpréter les éléments mis à notre disposition par le livre de Philip Nord, tant la notion de political culturereprésente un obstacle à la compréhension de processus effectifs. Ce n’est en effet pas l’existence d’une culture politique républicaine qui peut servir à expliquer le succès du régime qui émerge à la faveur de la défaite militaire du Second Empire. C’est dans le prolongement, dans un contexte de crise, des luttes antérieures qu’on peut voir se construire ce qu’on appellera par la suite le « parti républicain ». Les mobilisations multisectorielles observables dans un contexte de fluidité politique à partir de septembre 1870, ont eu pour effet la synchronisation des mobilisations antérieures relatées par Philip Nord, dans un sens favorable à la recherche de solutions institutionnelles à la crise [4]. L’intérêt de ce travail est donc de nous montrer ce qui rend possible de telles mobilisations, notamment à travers les activités des acteurs sociaux aux frontières des différents espaces.

Cette lecture est pour une part paradoxale, car elle ne prend pas en compte les présupposés théoriques de cet ouvrage. Mais ce n’est pas, me semble-t-il, faire injure à l’historien que de reprendre « les trésors rassemblés et révélés » [5]par ses travaux pour analyser la construction sociale de mécanismes et de formes politiques singulières. Le livre de Philip Nord peut, par exemple, nous inciter à déplacer notre regard sur les débats concernant les procédures électorales. La dénonciation par les républicains des procédures utilisées par le régime bonapartiste peut en effet être rapprochée de l’ensemble des luttes pour l’imposition de nouvelles procédures au sein des différents secteurs étudiés par l’auteur. Les convictions des républicains en matière électorale prennent là leurs sources, et non pas uniquement dans les élections « politiques » stricto sensu. Autant de raisons supplémentaires pour nous inciter à abandonner l’idée que l’enracinement du régime républicain ne s’explique que par l’abandon par les républicains de leurs velléités révolutionnaires.




[1] . Notamment les travaux de François Furet, La Révolution, 1770-1880,Paris, Hachette, coll. pluriel, 2 volumes, 1988.

[2] . Pour une présentation de ces théories cf., O’Donnell (G.), Schmitter (P. C.), Whitehead (L.), eds., Transitions from Authoritarian Rule, Baltimore, The John Hopkins university press, 4 volumes, 1986.

[3] . Traduit de l’anglais par mes soins.

[4] . Je m’appuie ici sur les concepts développés par Michel Dobry dans Sociologie des crises politiques,Paris, Presses de la FNSP, 1986.

[5] . Cf. Bernard Lacroix, « Ordre politique et ordre social. Objectivisme, objectivation et analyse politique », in Grawitz (M.), Leca (J.), Traité de science politique,Paris, PUF, 1985, tome 1, p. 522.




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