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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

« Au nom du nom » ou comment investir son poste. Le cas des éditorialistes d’Europe 1

Auteur

« Toujours à la bonne place, à la Une des journaux et dans les revues de presse, l’éditorial est un morceau de choix. Et son auteur forcément une personne de qualité » [1].

Cet extrait d’un manuel de journalisme souligne la dimension exceptionnelle reconnue aux éditorialistes y compris par ceux qui d’ordinaire ne sont guère avares de critiques envers le journalisme « assis ». La position d’éditorialiste impose en effet le respect et confère une autorité incontestable qui s’étend la plupart du temps au-delà du monde journalistique, de sorte qu’une tentative de mise au jour des mécanismes sociaux qui garantissent le succès journalistique apparait délicate puisque celle-ci en vient à écorner quelque peu un cercle vertueux de la légitimité qui possède la force de l’évidence. Les éditorialistes font, en effet, figure de modèle, voire de norme d’excellence pour l’ensemble de leurs « confrères » partagés entre dénonciation et célébration [2]. L’éditorialiste dispense ainsi des paroles d’autorité appuyées sur la présomption de compétence dont il bénéficie lorsqu’on lui tend le micro. Prédisposé par sa position à effectuer une « montée en généralité » afin de se saisir du « sens » de l’événement, l’éditorialiste peut ainsi se livrer à un surcroît d’investissement lorsque la situation l’exige : la guerre du Golfe [3] fournit ainsi l’occasion à surenchères multiples afin d’adopter une distance requise à l’égard des faits. L’éditorialiste surinvestit alors son rôle d’herméneute et se montre à la hauteur de la situation : « Ceux, dont je suis, qui ont approuvé l’intervention dans le Golfe comme un moindre mal par rapport aux événements sanglants qui s’y préparaient ont aujourd’hui pour devoir d’être les plus exigeants à l’égard de la politique qui s’y prépare dans cette partie du monde [...] En envoyant nos soldats dans le Golfe, la France s’est donnée le droit de parler et d’empêcher que le réalisme des Américains ne se transforme bien vite en hypocrisie » [4].

On pourrait multiplier à l’infini les exemples de grandissement de soi qui caractérise ce genre journalistique. Doit-on alors se contenter d’envisager l’éditorialiste comme un « nom », un être singulier qui se vit sur le mode de l’individualité et dont le parcours ne prend sens qu’en raison du « talent » et notamment du « don de plume » qu’il manifeste ? Cette vision enchantée, produite par et pour l’espace journalistique a l’inconvénient de passer sous silence le travail constant auquel tout éditorialiste, en tant que titulaire d’une position dominante, est confronté : son prestige semble, en effet, bien plus fragile qu’il n’y paraît, à première vue. L’éditorialiste fait ainsi songer au chef amérindien analysé par Pierre Clastres, sommé en permanence de fournir des gages de son autorité, soumis au devoir de parole afin de se montrer digne de sa fonction. Si « un chef silencieux n’est plus un chef » [5], que deviendrait un éditorialiste frappé de mutisme chronique ?

Au-delà de l’impression première de singularité revendiquée, proclamée et mise en scène, l’hypothèse de la conformité au devoir de parole fournit un indice de l’ensemble des contraintes qui pèsent sur cette activité : l’obligation faite pour tout éditorialiste d’être à la hauteur d’un poste récemment « réinventé » et aujourd’hui très convoité, à laquelle vient s’ajouter, dans le cas des éditorialistes d’Europe 1, les contraintes spécifiques tenant au lieu même d’où les paroles sont émises. L’ensemble des principes qui tendent à définir les manières légitimes d’occuper la position d’éditorialiste appellent, enfin, un travail sur soi indispensable pour réaliser la parfaite alchimie entre le poste et son titulaire.

L’invention d’un poste rare

« En exprimant à quel titre elle recrute ses agents, l’institution fournit un des indicateurs les plus puissants de l’image qu’elle a et cherche à donner d’elle-même » écrit Luc Boltanski [6]. Quels liens unissent alors les éditorialistes d’Europe 1 ? La profonde hétérogénéité de leurs trajectoires amène à s’interroger en amont sur les conditions de ces « réussites ». Les ressources sociales mobilisées à l’entrée dans le journalisme ne sont guère comparables : Alain Duhamel, son diplôme de Sciences-Po en poche est recruté au Monde par l’entremise de son partenaire au tennis (le fils de Jacques Fauvet, directeur du journal) alors que Catherine Nay, d’origine provinciale, disposant pour tout bagage d’une licence en droit inachevée, décroche un stage à L’Express ; l’écart entre titres scolaires est considérable : Jacques Julliard et Jean-François Revel, normaliens, respectivement agrégés d’histoire et de philosophie diffèrent sensiblement de Jean-François Kahn, licencié en histoire et de Claude Imbert, licencié en lettres ; les origines sociales sont également diversifiées : Alain Duhamel, fils et petit-fils de médecins est issu de la bourgeoisie parisienne alors que Jean Boissonnat est fils d’ajusteur. Ces différences, liées à la position sociale d’origine dont l’importance s’atténue au fil du déroulement du parcours journalistique, induisent cependant des modalités d’entrée distinctes dans le journalisme : parmi les journalistes qui deviendront les futurs « éditorialistes d’Europe 1 », certains d’entre eux, dotés de ressources sociales, de titres scolaires voire d’une position déjà faite dans le champ intellectuel, accèdent dès leur entrée dans l’espace journalistique à un poste valorisé de commentateur (analyste politique pour Alain Duhamel au Mondeà partir de 1963, àTémoignage chrétien, tout en enseignant parallèlement à Sciences-Po et en collaborant àl’IFOP, critique littéraire pour Jean-François Revel à France Observateuren 1960 puis à L’Express à partir de 1966 et simultanément directeur de collections chez Robert Laffont et Jean-Jacques Pauvert, un titre de maître-assistant en Histoire à l’Université de Vincennes pour Jacques Julliard en 1968 auquel s’ajoute parallèlement un poste de directeur de la collection « Points-Politique » aux éditions du Seuil) alors que les journalistes moins pourvus en ressources sociales semblent être mis, quant à eux, dans l’obligation de « faire leurs preuves » sur le « terrain » avant d’aspirer à des positions plus gratifiantes [7] (Jean Boissonnat débute au service économique - alors mineur - à La Croix en 1954, Catherine Nay, journaliste politique, « couvre » le mouvement gaulliste pour L’Expressà partir de 1968, Jean-François Kahn est reporter àParis-Presseen 1959, Claude Imbert fait ses débuts au desk de l’Agence France-Presseen 1950). Ces entrées diversifiées infèrent des modalités d’appréhension différenciées du journalisme et impliquent des représentations de l’avenir hétérogènes : selon l’ampleur des ressources possédées, la position de départ, sensiblement différente, est vécue alternativement sur un mode enchanté conformément au schème de la « rencontre heureuse » [8] ou à partir du registre de la vocation [9]. Les éditorialistes qui disposent de ressources sociales considérables affichent, en effet, une certaine distance à l’égard du journalisme, d’autant qu’ils exercent le plus souvent d’autres activités « complémentaires » : Alain Duhamel relate avec toute l’assurance qui sied à celui qui a « réussi », son admission à Sciences-Po : « C’est une bonne formation générale. La majeure partie d’entre eux, ne savaient pas à cette époque, s’ils allaient opter pour le journalisme ou pour la politique, les filières « Service Public » et « Politique, Économique et Social » étaient choisies indifféremment par les futurs « grands journalistes » ou les futurs hommes politiques d’aujourd’hui » [10] ; Jacques Julliard souligne, pour sa part, « l’évidence » de sa collaboration au Nouvel Observateur : « J’écrivais des chroniques politiques dans Esprit qui avaient plu à Michel Bosquet. Il les avait montrées à Jean Daniel que je ne connaissais pas. On a eu une longue discussion ensemble ; une complicité immédiate est née. En plus, Jacques Ozouf y écrivait déjà » [11].

À l’inverse, les entrants disposant de ressources limitées sont d’autant plus enclins à envisager le journalisme à partir de l’ethos vocationnel que leur position reste entièrement à faire : « Le journalisme me fascinait. Le journalisme, c’était quelque chose de fabuleux : on pouvait voyager, on voyait des choses, on racontait, on pouvait dire certaines vérités, on pouvait intervenir » [12] ; « J’ai toujours eu envie de faire du journalisme, et j’ai eu la chance d’entrer très tôt dans la profession » [13] ; « Je voulais être journaliste mais je ne voulais pas aller à Bordeaux parce que mon idéal n’était pas d’entrer à Sud-Ouest. Je savais que la grande presse ne passait pas par Sud-Ouest » [14]. Si ces témoignages rétrospectifs mettant en exergue la « vocation » abondent, ces propos tenus a posteriori, légitimés par la « réussite » de leurs auteurs ne sauraient pourtant à eux-seuls rendre compte des logiques à l’oeuvre lors de leur entrée en journalisme. On aurait tort de croire, en effet, que ces manifestations qui consistent à se définir comme journalistes ne tiennent qu’aux particularités des individus. La naissance de « vocations » journalistiques qui témoignent de la plausibilité d’une activité, désormais socialement envisageable, prend sa signification dans un univers social en plein bouleversement.

L’activité journalistique connaît, en effet, des transformations considérables à partir de l’immédiat après-guerre : longtemps pratiquée sur le mode de la dénégation et synonyme d’indignité sociale [15], elle est alors en passe de réhabilitation. Parallèlement, le journalisme voit à partir des années 1950 ses effectifs sensiblement augmenter - « l’accroissement total du nombre de journalistes professionnels de 1955 à 1965 est d’environ 52% » [16]. L’activité journalistique apparaît alors comme une « profession ouverte » en pleine mutation et devient accessible à des individus qui manifestent certaines inclinations pour l’exercice d’une activité culturelle. Claude Imbert, khâgneux au lycée Carnot, n’éprouve guère de difficultés pour faire ses débuts : « En 1950, la guerre de Corée, puis celle d’Indochine ont créé une sorte d’appel d’air à l’AFP. Des journalistes expérimentés sont partis, laissant le travail aux jeunes. C’est ainsi que j’ai été engagé sans avoir accompli mon service militaire » [17]. L’essor numérique qui se poursuivra par la suite, puisque le nombre de journalistes a été pratiquement multiplié par trois entre 1965 et 1990 [18], doit être mis en relation avec l’élévation de la scolarisation et les effets sociaux qu’elle induit en terme de consommation culturelle. Sans étudier ici en détail les raisons des mutations structurelles de l’espace journalistique, il est pourtant indispensable de souligner que celles-ci ne se seraient certainement pas produites en l’absence des transformations qui ont affecté le système d’enseignement, à partir des années 1960 : l’accroissement massif de la scolarisation dans l’enseignement supérieur - les effectifs des universités françaises triplent en moins d’une décennie [19] - a pour effet un abaissement sensible du seuil de délivrance des titres scolaires et suscite ainsi de nouvelles aspirations parmi des agents sociaux qui, bien que dotés de dispositions diverses, prennent une part active aux nouvelles relations instaurées entre le champ intellectuel, le champ universitaire et le champ de la presse [20] : ces aspirations nouvelles peuvent se réaliser dans une activité, le journalisme, caractérisé structurellement par l’inexistence d’un droit d’entrée spécifique, tel qu’un titre scolaire déterminé, par exemple. Activité sociale mal définie et qui reste à ce moment en grande partie à définir [21], le journalisme, susceptible d’attirer par son indétermination même des individus dotés de propriétés sociales diverses, est le lieu de stratégies différenciées qui conduisent à la « redéfinition créatrice » des postes proposés, cet effet s’observant d’ailleurs « surtout dans les métiers à grande dispersion et peu professionnalisés et dans les secteurs les plus nouveaux de la production culturelle et artistique, comme les grandes entreprises publiques ou privées de production culturelle (radio, télévision, marketing, publicité, recherche en sciences sociales etc.) » [22]. Le journalisme apparaît alors comme une profession suffisamment ambiguë pour « attirer » au même moment et pour des raisons différentes des individus qui y voient la possibilité de convertir leurs ressources initiales puisque « plus la définition du titre et la définition du poste, donc leur relation, comme c’est le cas dans les nouvelles professions (professions de représentation, etc.) sont floues et incertaines, plus il y a place pour les stratégies de bluff ; plus, par exemple, les détenteurs de capital social (relations, hexis corporelle, etc.) peuvent obtenir un rendement élevé de leur capital scolaire » [23]. L’activité journalistique, du fait même de son accroissement numérique, condition et effet de son appréciation sociale, se trouve alors dans une période d’entre-deux : si elle n’est plus comme précédemment le symbole irrémédiable d’un déclassement pour des individus disposant de fortes ressources, elle n’apparaît toutefois pas encore comme une profession à part entière apte à définir des critères d’admission et à contrôler strictement les modalités d’entrée [24]. Le journalisme fournit ainsi l’occasion « idéale » de réaliser un bon usage des ressources sociales familiales qui restent à ce moment davantage opératoires que les titres scolaires : Jean-François Kahn, après sa licence d’histoire, grâce à un ami de son père (professeur de philosophie), obtient des piges à Paris-Presse ; Claude Imbert, par l’intermédiaire d’Étienne Borne - son professeur au lycée Henri IV, éditorialiste à L’Aube -, collabore au département « features » de l’Agence France-Presse.

Les titres scolaires trouvent néanmoins dans le journalisme un rendement certain à partir des années 1960, dans un contexte où par ailleurs, les conditions d’accès à d’autres activités culturelles telles que l’enseignement [25], pour évoquer une profession socialement proche du journalisme, se font plus difficiles. Certains éditorialistes d’Europe 1 ont d’ailleurs exercé cette activité en parallèle à leurs débuts en journalisme : Serge July est de 1966 à 1968 professeur de français au collège Sainte-Barbe à Paris ; Jean-François Kahn enseigne dans un lycée de 1959 à 1960. Il s’agit alors de stratégies d’attente, classiques dans l’accès aux métiers de la presse [26], mal vécues lorsqu’elles paraissent constituer un obstacle - même provisoire - à l’accomplissement de la « vocation » journalistique : « Je ne connais pas de profession plus éprouvante psychologiquement. Pourtant, j’ai tout fait. J’ai travaillé deux ans, gare du Nord, dans un centre de tri postal. Comme manoeuvre à l’imprimerie Desfossés, au service contentieux d’une société de vente à crédit, et j’ai même été moniteur d’enfants. Non vraiment, je ne vois pas de travail plus épuisant nerveusement quand on le fait sérieusement » [27]. L’identité « floue » du journalisme constitue ainsi paradoxalement un facteur d’unité comme l’a montré Denis Ruellan [28] puisqu’elle autorise l’importation de savoir-faire diversifiés qui fructifient dans cet espace social. Le journalisme peut ainsi être pratiqué en continuité avec une activité militante qui constitue traditionnellement une voie d’entrée dans le journalisme politique [29] puisque le constat de Michael B. Palmer : « le journaliste politique est un militant, d’abord, et un reporter, ensuite » [30] paraît d’actualité, près d’un siècle après : Jean Boissonnat, militant actif des Jeunesses Universitaires Chrétiennes, se voit proposer en 1954 de rejoindre l’équipe rédactionnelle de La Croix ; Serge July, membre de la « tendance italienne » à l’Union des Étudiants Communistes en 1961, vice-président de l’UNEF en 1965-1966, membre du « Mouvement du 22 mars » en 1968 et membre fondateur de la « Gauche Prolétarienne » en 1969 est parallèlement journaliste à Clarté (le journal de l’UEC) de 1961 à 1963, collabore à la revue théâtrale Calliope à partir de 1965 avant de co-fonder Libération en 1973 avec Jean-Paul Sartre, Jean-Claude Vernier et Philippe Gavi ; Jacques Julliard avant son entrée au Nouvel Observateur en 1970, fut vice-président de l’UNEF à la fin des années 1950, membre du bureau de SGEN à partir de 1967 et membre du bureau national de la CFDT à partir de 1973.

Permettant la mise en oeuvre de ressources sociales d’origine familiale comme la transposition de savoir-faire militants, le journalisme fournit également, aux plus dotés, l’occasion « d’inventer » de nouvelles positions en jouant les intermédiaires dans l’univers culturel entre le champ de production restreinte et le champ de production élargie puisque « l’enjeu [n’est] plus seulement la reconnaissance sociale de la sphère académique mais l’entrée dans le cercle magique des gros tirages et des favoris des médias » [31]. La « création » de ces nouvelles positions résulte de stratégies de reconversion visant à produire des postes en affinité avec les « attentes » d’un public élargi, scolarisé, consommateur potentiel de biens relevant de la « culture intellectuelle moyenne » [32] et permet parallèlement d’envisager des « coups » autrefois impensables tout en s’émancipant en partie des verdicts académiques : la publication d’essais philosophiques, la collaboration à des hebdomadaires, l’exercice de responsabilités dans des maisons d’édition pallient l’absence de reconnaissance universitaire pour Jean-François Revel jusqu’au moment où ces activités finissent par prendre l’ascendant dans sa trajectoire, puisque ce dernier abandonne en 1963, à 36 ans, son poste de professeur de philosophie dans un lycée parisien [33]. Logique à rapprocher de celle de Jacques Julliard qui, disposant d’une position universitaire peut toutefois aisément « jouer sur les deux tableaux » et donner un plein « rendement » à ses titres sur un nouveau marché - comme l’écrit sans ambages un journaliste du Nouvel Observateur : « Publier dans le Nouvel Obs, c’est passer de la chapelle au grand public » [34] - tout en visant à incarner une nouvelle forme « d’excellence intellectuelle » qui se définit justement à l’encontre du modèle traditionnel représenté par la seule et tardive consécration universitaire. Autre point commun : dans les deux cas, l’entrée « définitive » en journalisme réalisée aux alentours de 35 ans, après une dizaine d’années passées dans l’enseignement est une source de profits quasi immédiats, notamment en matière de notoriété [35]. On voit alors combien ces promotions rapides résultant de reconversions de ressources peuvent s’apparenter à des « processus de récupération du statut social », conformément à l’analyse qu’en fait Agnès Pitrou [36]. La trajectoire d’Alain Duhamel paraît sur ce point exemplaire : le « choix » du journalisme est visiblement perçu par son entourage comme un risque potentiel de déclassement : « Quand j’étais à Sciences-Po, mes parents m’avaient dit - en bons parents bourgeois qu’ils étaient et que je serais à mon tour - trois mois de vacances l’été, c’est trop. Tu vas faire un stage dans le pétrole... Mon oncle était président de la BP. Comme j’avais un art divinatoire des choses, j’ai répondu que le pétrole ne serait jamais un problème intéressant. C’était bien avant la crise. Et je suis entré au Monde » [37]. L’intérêt manifesté pour le journalisme paraît d’ailleurs se substituer à une ambition universitaire déçue, comme en témoigne cette « confidence » : « J’aurais pu avoir une carrière universitaire si l’agrégation de science politique avait existé à l’époque. Mais même le professeur qui dirigeait mes honorables travaux - j’ai une thèse de troisième cycle - m’avait dit : « Il n’y aura pas d’agrégation, donc pas de carrière pour quelqu’un comme vous, faites-donc du journalisme » » [38]. La mobilisation des ressources personnelles conjuguée à l’investissement au sein d’une nouvelle spécialité - la « politologie », encore largement ignorée dans l’espace journalistique (A. Duhamel collabore notamment aux ouvrages de Jacques Fauvet sur l’histoire du Parti communiste publiés en 1964 et 1965) -, débouchent sur l’établissement d’une position originale, à mi-chemin entre le commentaire politique journalistique « classique » et « l’expertise », puisque, outre ses enseignements à Sciences-Po, Alain Duhamel collabore, dès son entrée en journalisme, comme consultant à l’IFOP, puis comme conseiller scientifique à la SOFRES [39].

Un espace journalistique « ouvert » offre de nouvelles positions à un ensemble de producteurs culturels qui y voient la possibilité de faire usage de leurs ressources personnelles. La redéfinition du poste d’éditorialiste s’inscrit pleinement dans cette logique : activité longtemps considérée comme trop importante pour être confiée à un journaliste professionnel, elle n’est pas épargnée par l’ensemble des transformations qui affectent l’espace journalistique. Le recours à une « grande plume » n’appartenant pas officiellement à la rédaction - modèle « classique » de sélection d’un éditorialiste qui correspondait à une opération de conversion « automatique » d’un capital intellectuel en ressources journalistiques et soulignait la faiblesse d’autonomie structurale d’un espace social [40], contraint de confier ses postes les plus prestigieux à des individus qui tenaient à garder objectivement leurs distances envers une activité dépréciée - tend à décliner en raison des progrès du processus de « professionnalisation ». Raymond Aron, qui collabora durant plus de trente ans auFigaroest emblématique de cet état ancien des relations établies entre champ intellectuel et champ journalistique qui sont profondément remises en question au moment où ceux qui deviendront les éditorialistes d’Europe 1 investissent le journalisme : « J’entretins des relations cordiales, voire amicales avec quelques-uns des journalistes duFigaro, mais je restais un canard dans le poulailler. F. Mauriac, Jean Schlumberger, J. de Lacretelle, G. Duhamel appartenaient à la maison mais ils n’en faisaient pas partie. Écrivains renommés ou glorieux, ils apportaient leurs « papiers » et leur prestige. Ils ne se trouvaient pas en compétition avec les professionnels [...]. Telle était, de manière plus marquée encore, ma situation » [41].

L’apparition de nouveaux titres, notamment avec la création d’hebdomadaires et de magazines, multiplient les postes offerts et rendent alors possible, particulièrement à compter des années 1960, la conversion à un « bon prix » d’un savoir-faire professionnel patiemment accumulé, pour certains journalistes qui disposaient à l’origine de ressources limitées : à l’issue d’une quinzaine d’années passées à l’AFP et après y avoir dirigé le service politique, Claude Imbert devient - par l’entremise d’un journaliste de L’Express, Georges Suffert, qui le présente au directeur de l’hebdomadaire Jean-Jacques Servan-Schreiber - rédacteur en chef du service politique de L’Express en 1966. L’intéressé ne laisse guère de doutes sur la promotion que constitue cette nomination : « Bien qu’hésitant, j’ai finalement accepté pour deux raisons : on m’offrait beaucoup plus d’argent, et je sentais que je n’avais plus grand chose à souhaiter de mieux à l’AFP où j’étais devenu un « grossiste » de l’information » [42]. Les conditions d’exercice de l’activité d’agencier qui le condamnent à la « discrétion », voire à « l’effacement » contribuent, en effet, fortement à dévaluer ce poste dans l’espace journalistique : Claude Imbert, interrogé en 1986 sur l’activité journalistique qu’il juge la plus ingrate, répond : l’agence [43]. Cette activité est néanmoins considérée dans l’espace journalistique comme un excellent apprentissage au « métier », et à ce titre, est susceptible de procurer du « crédit » convertible, dans des circonstances favorables, en un poste plus « valorisé » : « certains agenciers qui estiment avoir fait le tour du sujet ou qui veulent connaître d’autres formes de journalisme quittent parfois l’agence pour d’autres médias. Ils bénéficient alors, grâce à la fantastique école de formation qu’est l’agence, d’une expérience professionnelle très recherchée sur le marché de l’information » [44]. Ces logiques de reconversion d’une expérience professionnelle antérieure en un poste procurant davantage de « visibilité », donc d’existence sociale dans l’espace journalistique, se retrouvent chez les futurs éditorialistes qui, faute de ressources suffisantes, furent sommés de « faire leurs preuves », c’est-à-dire de satisfaire aux critères d’évaluation des produits journalistiques « ordinaires » : Jean-François Kahn, après avoir été reporter, une dizaine d’années, anime, à partir de 1970, la session matinale d’informations d’Europe 1. Catherine Nay, qui de journaliste politique à L’Express rejoint Europe 1en 1975 rend bien compte des transformations internes du champ et notamment de l’appréciation de la presse audiovisuelle par rapport à la presse écrite en déclarant : « J’ai eu deux chances dans ma vie professionnelle. La première fut d’entrer à L’Express. La deuxième fut d’en sortir » [45].

On voit combien les modalités d’accès différenciées au poste d’éditorialiste sur l’antenne d’Europe 1 masquent des rapports semblables au métier, lisibles par l’investissement accru individuellement et collectivement réalisé dans une activité en plein essor qui bénéficie de l’attrait de la nouveauté et débouche sur l’élaboration d’une nouvelle définition du journalisme. Les conditions d’exercice de l’activité journalistique redéfinies dans les années 1960 conduisent, en effet, à multiplier les « passages » et les entrecroisements entre des positions a priori éloignées au départ et rendent possible ce qui, avant cette date, aurait paru impensable : la rencontre sur une station de radio à des fins d’analyse de l’actualité, d’un historien, spécialiste du syndicalisme et d’un chroniqueur économique, d’un philosophe et d’un commentateur de sondages...

La collaboration de plusieurs des futurs éditorialiste d’Europe 1 à la rédaction de l’Express, au cours des années 1960 [46], rend bien compte du nouvel état du champ de production des biens culturels. Le « sens du placement » semble conduire « naturellement » certains agents désireux d’entreprendre une carrière journalistique vers un titre « haut de gamme » doublement emblématique : d’une part, par le « nouveau public » qu’il sollicite et qu’il contribue à produire - les « cadres » [47] - d’autre part, par les nouvelles représentations du journalisme qu’il véhicule, inspirées du newsmagazine anglo-saxon héroïsé pour le « professionnalisme » et la « compétence » dont il ferait preuve. Ces nouvelles définitions du journalisme tendent alors à essaimer sur un segment de l’espace journalistique en plein ascension : les grands hebdomadaires d’information, dont la plupart seront d’ailleurs fondés par d’anciens journalistes de L’Express [48].

Les paroles et leur lieu

Prendre la parole sur l’antenne d’Europe 1équivaut à s’exprimer au sein d’un espace où l’éditorialiste est certain de l’effet de sa performance. Interrogé sur les différences de réception entre les « papiers » diffusés par la station périphérique et ceux destinés à la presse écrite, Jean Boissonnat déclare : « Ah oui ! L’impact politique est beaucoup plus grand » [49]. La diffusion des propos auprès d’un public sensiblement élargi produit des effets de légitimation que redouble la rareté d’un poste dispensateur de prestige. « L’exceptionnalité » sociale de l’éditorialiste est ainsi homologue à « l’exceptionnalité » du lieu. Comment Europe 1ou plus exactement les responsables de la station procèdent-ils alors pour sélectionner les professionnels chargés d’attribuer du « sens » à l’actualité ? Recourir aux « grandes signatures » conduit à consacrer des individus préalablement consacrés par d’autres instances de l’espace journalistique. Les logiques qui président au recrutement des éditorialistes ne paraissent, au premier coup d’oeil, guère mystérieuses : conformément aux impératifs de pluralisme et d’objectivité qui s’affirment comme des règles normatives [50] du champ journalistique, il s’agit, lors du « choix » d’un éditorialiste, de ne pas déroger à ces principes. Le souci, quasi obsessionnel, qui prévaut dans le recrutement consiste à faire preuve de « dosage » et d’un sens de « l’équilibre » entre diverses sensibilités politiques [51] afin de produire une sorte d’effet d’unanimité en donnant l’impression, ainsi que le confirment les publicités mettant en scène l’image que la station vise à renvoyer d’elle-même, que « tous ceux qui comptent sont sur Europe 1 ». Les logiques qui prévalent au sein d’une station comme Europe 1 apparaissent clairement lorsqu’ils sont mis en relation avec ceux des stations concurrentes, principalement France-Inter et RTL [52] : RTL, radio généraliste dont l’auditoire est davantage féminin, plus âgé, souvent provincial et plus populaire que celui de ses concurrentes [53] est incitée à donner la parole à des éditorialistes qui, en bénéficiant de « l’effet de notoriété » conféré principalement par la télévision, opèrent un « transfert de légitimité vers d’autres marchés » [54]. Le chroniqueur politique deRTLPhilippe Alexandre a pu ainsi côtoyer des journalistes fortement « vedettarisés » comme Bernard Pivot, Christine Ockrent et Anne Sinclair [55]. Il est également à noter que la station ne recourt pas nécessairement, en raison des caractéristiques de son public aux éditorialistes ni même parfois aux professionnels du journalisme pour commenter l’actualité : RTL a pu confier une chronique sportive à Michel Platini et une rubrique « consommation » à Jean-Pierre Coffe.

Le recrutement des éditorialistes sur l’antenne de France-Intersemble s’opposer diamétralement à celui à l’oeuvre sur l’antenne de RTL : la rédaction de France-Inter numériquement considérable, étoffée par l’ensemble des stations deRadio-France,a tendance à confier les éditoriaux à ses propres journalistes et s’adresse, lorsque cela n’est pas le cas, à des journalistes expérimentés originaires de la presse écrite : l’éditorial politique est ainsi en 1996 signé par un journaliste de la station, Pierre Le Marc alors que Bernard Guetta, qui fut correspondant du Mondeà Moscou et ancien directeur de la rédaction de L’Expansion est responsable de la chronique de politique étrangère. Par ailleurs, un billet d’humeur quotidien est confié au journaliste culturel, Philippe Meyer, enseignant à Sciences-Po, animateur d’une émission de musique classique sur France-Culture et essayiste politique.

Le recrutement des éditorialistes sur l’antenne d’Europe 1 se trouve en quelque sorte à mi-chemin entre les deux logiques précédentes : station financée par la publicité,Europe 1se doit de drainer une audience maximale - l’antenne ne saurait par conséquent être confiée à des « inconnus » - tout en visant un public séduit par une information de « qualité ». La station a, depuis sa création, en 1954 mis, en effet, l’accent sur l’information afin de conquérir un public « socialement actif » [56]. Le traitement est généralement réparti entre les reporters de la station et les grandes « signatures » chargées d’analyser l’actualité. Ces dernières bénéficient d’un statut spécifique manifeste lors de leur prise de parole : leur intervention est soigneusement annoncée par le présentateur, leurs titres et fonctions diverses rappelées à l’auditeur. Cette division du travail journalistique fortement objectivée entre journalistes de « terrain » et « grandes plumes » généralement recrutées à l’extérieur est génératrice de tensions vives au sein de la station qui peuvent conduire à la mobilisation d’une partie de la rédaction contre certains éditorialistes [57]. Des différences de statut séparent, en effet, les « éditorialistes extérieurs » des « éditorialistes maison » : en 1991, par exemple, étaient ainsi présents à l’antenne, trois « éditorialistes-maison » dont l’ancienneté de la collaboration et l’exercice de fonctions de responsabilité sur Europe 1 les identifient durablement à la station et tendent à occulter en partie leurs nombreuses activités extérieures [58] : Jean Boissonnat (alors directeur des rédactions du groupe Expansion), Alain Duhamel (collaborateur entre autres à France 2, auPoint,à Libération et dans de multiples journaux de province), Catherine Nay (chroniqueur au Figaro-Magazine et àValeurs Actuelles). La présence d’éditorialistes extérieurs atteste du « pluralisme » revendiqué et fournit un indice des liens qui unissent la station à la presse écrite : Claude Imbert (directeur du Point) Jacques Julliard (directeur-adjoint de la rédaction du Nouvel Observateur ), Serge July (directeur deLibération), Jean-François Kahn (directeur de L’Événement du Jeudi), Jean-François Revel (chroniqueur au Point) [59]. L’affichage ostentatoire du pluralisme dans le recrutement de collaborateurs relève d’un procédé classique de revendication « d’apolitisme », utilisé déjà, dès la fin du siècle dernier, en 1884, lors de la création du journal le Matin : « pour afficher sa résolution d’être un journal sans opinion politique, le Matin fera appel à quatre éditorialistes de tendances différentes » [60]. En ce sens, Europe 1 respecte à la lettre les normes journalistiques du lieu neutre [61], ce qui produit de nombreux effets sur les pratiques des éditorialistes, en restreignant notamment l’espace du dicible à l’antenne. L’organisation de débats contradictoires hebdomadaires entre éditorialistes sur l’antenne d’Europe 1, présentés par la station comme des « face à face », rend bien compte de l’euphémisation des désaccords requis par le lieu. Il s’agit dans ce type de confrontation routinisée - les deux éditorialistes, Alain Duhamel et Serge July, débattent ensemble depuis 1987 - de s’accorder sur la définition d’un événement davantage que d’en débattre. L’accord qui relie les éditorialistes sur la manière de voir les événements est tel que la confrontation porte généralement sur les ultimes précisions à apporter et témoigne de l’érudition des éditorialistes. Evoquant, lors de la guerre du Golfe, l’attitude des États-Unis au sujet de la répression de la population kurde d’Irak, les deux éditorialistes livrent le commentaire suivant :

Serge July : « La mobilisation humanitaire des États-Unis vient après pour le moins une hésitation de la politique américaine ».

Alain Duhamel : « Oui, je crois que G. Bush a changé dans cette affaire du tout au tout et les américains eux-mêmes ont changé [...]. C’est pour avoir été civilisés pendant la guerre qu’ils [les États-Unis] sont accusés de barbarie pendant la paix et c’est pour avoir réussi leur opération militaire qu’ils sont accusés d’avoir fait une faute morale absolument gigantesque ».

S. July : « Il faut rajouter quelque chose, Alain. C’est qu’on revient à un ordre qui ressemble beaucoup à l’ordre ancien ».

A. Duhamel : « Oui, ce que je voulais dire, c’est qu’il y a trois éléments complémentaires... » [62].

Le poids des plumes

L’accès à la position d’éditorialiste au sein d’un lieu neutre commande de redoubler les stratégies de notoriété et d’individualisation généralement à l’oeuvre dans l’exercice « ordinaire » du journalisme. Cela nécessite diverses formes d’investissement de soi indispensables pour s’approprier le poste. Une intervention quotidienne ou hebdomadaire de quelques minutes pourrait, en effet, à première vue apparaître accessoire pour un éditorialiste habitué à s’exprimer en presse écrite. S’il n’en est rien, c’est qu’une présence même occasionnelle dans un média audiovisuel représente une source de notoriété considérable, susceptible, en outre, d’être rapidement convertie dans d’autres arènes. La nature de l’investissement réalisé par les éditorialistes d’Europe 1prend alors toute son importance, comme l’illustrent les impératifs d’organisation du temps requis. La préparation de l’éditorial quotidien d’Alain Duhamel se déroule de la façon suivante : « 5h 57, il émerge [...]. Écoute du journal de 6 heures d’Europe 1. Arrivée à la station à 6h50. « J’aime renifler le climat » dit-il. Derniers réglages avec les collaborateurs de la tranche du « 7-8 » [...]. 7H10, changement de décor, Duhamel parcourt les journaux en s’attardant uniquement sur les papiers concernant sa chronique. 7h25, il dicte son papier mûri de la veille. Dernières modifications. Trois relectures avant l’antenne, à 7h45 » [63]. Chaque activité exercée par l’éditorialiste est dûment minutée [64] puisque celui-ci pour conserver son « rang » doit cumuler ses interventions, cette règle s’avérant indispensable lorsque l’éditorialiste ne dispose que d’une faible position institutionnelle dans une rédaction [65]. La multipositionnalité, synonyme, dans cet espace social, de journalisme multimédia tend néanmoins à s’imposer progressivement à l’ensemble des éditorialistes et consacre, en fait, l’inversion des modalités d’acquisition du capital symbolique autrefois monopolisé par la presse écrite et aujourd’hui de plus en plus souvent octroyé par la télévision. C’est ainsi que les principaux éditorialistes de presse écrite ne peuvent plus désormais se dispenser d’un investissement dans l’audiovisuel. Les éditorialistes d’Europe 1 rassemblent, en effet, en 1991, cinq responsables importants de journaux - directeur de la publication, directeur de la rédaction... - dont certains interviennent en outre à la télévision : le cas de Serge July, directeur de Libération paraît exemplaire puisqu’il ajoute à ce poste de premier plan, un éditorial sur Europe 1, un face-à-face hebdomadaire avec Alain Duhamel sur la même antenne ainsi qu’un face-à-face télévisé, sur France 3 en compagnie de l’éditorialiste politique de RTL, Philippe Alexandre. Le cumul de positions, tout en assurant à l’éditorialiste une visibilité « maximale », lui permet également de livrer un même « produit » sous des « labels » différents : un éditorial politique diffusé sur Europe 1, une fois « réajusté » peut faire l’objet d’une publication dans la presse de Province ; à l’inverse, pour les éditorialistes exerçant l’essentiel de leur activité en presse écrite, le « papier » diffusé sur l’antenne peut correspondre aux « bonnes feuilles » de l’éditorial destiné à la publication. L’exercice qui consiste à « éditorialiser » sur Europe 1 revient ainsi très souvent à réaliser un « coup double » puisque l’investissement réalisé est susceptible d’être rentabilisé sur tout un ensemble de « marchés » liés entre eux. La « valeur » de l’éditorial n’est donc pas entravée par le « rythme » de l’actualité qui dicte généralement la production des articles de presse [66] puisqu’elle est uniquement fonction de la « qualité » sociale de son auteur [67]. Devenir signataire d’éditoriaux équivaut à faire exister le journaliste - d’ordinaire membre d’un collectif : une rédaction - en tant qu’individualité. L’organisation de la carrière journalistique d’Alain Duhamel qui prépare ses articles depuis son domicile [68] en est l’illustration même : la multiplication des papiers adressés aux supports les plus divers - presse parisienne et presse de province ; presse écrite et audiovisuelle - participe de la construction d’un « nom » dont « l’évidence » finit par s’imposer auprès de ses « confrères » qui l’instituent en « véritable institution du commentaire politique hexagonal » [69]. Le mécanisme de fabrication sociale du « nom », c’est-à-dire la constitution du capital symbolique détenu par l’éditorialiste, est en grande partie assuré par la division du travail, qui accorde la suprématie à l’éditorial, situé au sommet des genres journalistiques. Comme l’indique Érik Neveu, « l’éditorial se singularise au premier chef par le statut du locuteur. Rare, réservé au journaliste chef de service, au rédacteur en chef ou au patron de presse, il marque une réaction officielle ou officieuse de l’organe de presse, ou signifie un droit d’expression plus spontané du locuteur dont atteste souvent son label (« Édito », « Commentaire »), sa place à la une, ou dans une pagination valorisante » [70]. La division du travail journalistique est ainsi redoublée et officialisée, comme l’atteste à son tour la place conférée aux articles des éditorialistes d’Europe 1destinés à la presse écrite : les éditorialistes interviennent, en effet, au sein d’un espace réservé et immuable alors que le produit qu’ils réalisent, la plupart du temps accompagné de leur photo, est précédé de leur signature en haut de l’article [71]. Le mécanisme circulaire produit tous ses effets : l’individualisation de l’article, qu’autorise la « notoriété » de son auteur a pour principal effet de la consacrer et, par là-même, la renforce. Certaines instances assurent d’ailleurs la circulation des éditoriaux et tendent à leur accorder un poids qui n’a plus qu’un lointain rapport avec leurs conditions de production. Patrick Champagne a ainsi fort justement souligné l’impact exercé par les « revues de presse » qui accroissent sensiblement l’audience des éditoriaux, puisque « la lecture quotidienne de toute la presse à travers les « revues de presse » ou les « dossiers de presse », [...] est un mode de lecture pratiqué en premier lieu par les journalistes eux-mêmes, mais aussi par le personnel politique et, d’une façon générale par tous les « décideurs » » [72].

L’autorité de l’éditorialiste, si elle repose sur la magie sociale renfermée par la signature, a pour corollaire une série de contraintes extrêmement exigeantes : celles de la réciprocité. Le pouvoir magique de l’éditorialiste repose en grande partie sur un charisme de fonction [73] qui a le pouvoir de transformer par la simple apposition d’une signature « reconnue » la valeur sociale d’un article de presse [74]. Un papier signé Alain Duhamel concentre ainsi l’ensemble du capital d’autorité détenu par le journaliste et suscite des réactions conformes à sa position : « La classe politique tout entière appelle Duhamel. Pour l’informer. Pour le sonder. Pour lui reprocher tel papier ou tel éditorial. François Mitterrand n’hésite pas à décrocher son combiné : « Je vous ai entendu ce matin, je ne suis pas tout à fait d’accord. Venez me voir ». Duhamel accepte alors d’enfourcher son solex. Sinon, il supporte mal que quiconque le perturbe » [75]. L’autorité liée à la signature de l’éditorialiste est, sous certaines conditions, susceptible d’être transférée sur d’autres activités : les éditorialistes crédités d’un statut d’intellectuel se voient reconnaître en intervenant dans les médias une distance à l’égard de leur propre pratique qui les érige en analyste « spontané » de l’espace dans lequel ils évoluent [76]. La « notoriété » de l’éditorialiste n’est donc pas réductible au seul espace journalistique mais dépend également en grande partie de la « reconnaissance » des titulaires des positions les plus élevées de l’espace politique, ce qui souligne par ailleurs les limites du processus d’autonomisation de l’espace journalistique puisque l’on sait que « moins un champ est autonome, plus l’occupation de positions de pouvoir dans ce champ inclut l’occupation de pouvoir dans d’autres champs » [77]. Le capital symbolique acquis dans l’espace journalistique ne peut donc être dissocié de celui accumulé dans d’autres espaces sociaux, notamment dans le champ politique, puisque ceux-ci se renforcent mutuellement. La trajectoire de Jean Boissonnat apparaît sur ce plan exemplaire : parallèlement à ses activités de journaliste économique à La Croix puis à L’Expansion, celui-ci enseigne l’économie à Sciences-Po, est membre de la commission des comptes de la nation au ministère des finances, siège au Commissariat Général au Plan avant d’être nommé en 1993 membre du conseil de politique monétaire de la Banque de France. La maîtrise d’une surface sociale étendue, non réductible au seul espace journalistique, participe néanmoins à la « réussite » du journaliste économique puisque le « crédit » de l’éditorialiste, d’ordre symbolique, intrinsèquement fragile, peut prendre appui sur d’autres ressources plus aisément objectivables [78]. Le « poids des plumes » résulte ainsi en grande partie d’une logique collective qui repose sur une légitimation réciproque d’agents sociaux occupant des positions voisines dans l’espace social. Ces logiques ne sauraient être le seul produit de calculs rationnels mais s’expliquent bien davantage par la proximité sociale qui relie certains titulaires de positions élevées de l’espace journalistique entre eux mais également au champ du pouvoir. L’espace journalistique formé par les éditorialistes de la presse parisienne et les responsables de rédaction rassemble, en effet, un nombre d’autant plus restreint de personnes que chacun d’entre eux occupe des positions multiples : « Le journalisme multimédia, c’est quelques dizaines de personnes à Paris, à la fois rivaux et « copains », corporation jalouse de sa rente de situation, riche de son réseau de relations » [79]. Hormis la fréquence et l’ancienneté de leurs interactions, un certain nombre de mécanismes conduisent les éditorialistes à s’entre-célébrer. Comme leurs « confrères » journalistes, ils se lisent entre eux et s’entrecitent abondamment : Claude Imbert loue la formule de Jacques Julliard qu’il reprend d’ailleurs à son compte : « L’américanophobie, ce socialisme des imbéciles » [80] alors que ce dernier congratule à son tour un autre éditorialiste d’Europe 1 : « Comme le suggérait récemment mon excellent confrère Jean-François Revel, il faudra bien un jour se résoudre à reconnaître la souveraineté des États, à ceux qui pratiquent la démocratie » [81]. L’appréciation du journalisme au sein du champ de production des biens culturels conduit également les éditorialistes, qui fournissent désormais matière aux articles de presse, à se portraiturer mutuellement. Alain Duhamel qualifie Catherine Nay de « plus célèbre politologue de la rive droite, la plus grande couturière politique de Paris » [82]. Cette dernière, afin de ne pas être en reste, se livre au même exercice : « Dans notre profession, Alain Duhamel est un cas [...]. Rien de ce qui est politique ne lui est étranger. Tout l’inspire, tout l’interpelle, et tout l’amuse, la perspective du labeur l’enchante. Le monde tel qu’il va, il vous l’explique depuis son bureau encombré de livres, de piles de journaux, avec à ses pieds un énorme chien en peluche » [83].

De nombreux échanges s’instaurent entre éditorialistes. Différents épisodes précèdent, en effet, le face à face hebdomadaire instauré sur l’antenne en 1987 entre Alain Duhamel et Serge July et attestent leur familiarité : Serge July intervient régulièrement sur l’antenne d’Europe 1depuis 1983 et Alain Duhamel brosse dans un de ses ouvrages un portrait élogieux de son confrère : « Le directeur star de Libération, en activant la naissance d’un nouvel individualisme, alerte la gauche et l’obligera un jour à réfléchir davantage » [84]. Une fois leur interaction routinisée, Alain Duhamel rejointLibération comme éditorialiste en 1992. Ces échanges sociaux ne sauraient, répétons-le, être envisagés seulement sur le mode de la « stratégie de carrière » : ils procèdent de la multiplicité et de la fréquence des relations sociales (rencontres sur les plateaux de télévision, appartenance à des « clubs », etc.) [85] ainsi que de la fermeture des rencontres possibles au sein de cet espace, phénomènes qui concourent à l’émergence de prises de position ajustées les unes aux autres et s’apparentent en cela à un discours neutre. La surface sociale maîtrisée par les différents éditorialistes d’Europe 1 peut être estimée à partir de l’ensemble des commentaires de célébration auxquels donne lieu la parution de leurs ouvrages respectifs. La publication d’un livre politique s’apparente d’ailleurs aujourd’hui à une norme à laquelle un journaliste de « premier plan » ne saurait déroger et qui, selon les circonstances est susceptible, d’accroître de façon significative le capital symbolique détenu : « Sans mes livres, dit-elle [Catherine Nay], j’en serais encore à jouer les utilités » [86]. L’éditorialiste peut, en outre, se livrer, dans ce type de format moins contraignant à une opération de grandissement de soi, comme l’atteste cette déclaration d’Alain Duhamel : « Il n’y a pas de différence de nature entre un article, une chronique ou un livre. Nous écrivons des articles, mais nous pouvons écrire des livres. Si nous ne poussons pas toujours l’analyse, c’est que nous n’en avons pas le temps. En le prenant, nous égalons les plus grands, et nous passons facilement du « journalisme », à la « littérature », à « l’histoire » » [87]. La parution d’un livre donne à voir, en effet, l’étendue du capital social de l’auteur : lors de la parution d’un ouvrage comparé sur Mitterrand et de Gaulle [88], Alain Duhamel se voit gratifier des « papiers » de l’historien Jean-Pierre Rioux dansLe Monde qui consacre généralement sa rubrique à des ouvrages d’historiens professionnels, de Roger Stéphane (co-fondateur de France-Observateur, membre de la « deuxième gauche ») dans L’Express, de Jean-Louis Bourlanges (député européen, auteur d’un essai « droite : année zéro ») dans Libération, de Jean Lacouture dansLe Nouvel Observateur. Le travail de célébration est d’autant plus efficace que les relations qui relient l’auteur et son « critique » ne sont pas immédiatement apparentes : un historien spécialiste des médias, Jean-Noël Jeanneney, rend compte d’un ouvrage de Jacques Julliard [89] dansLe Nouvel Observateuralors qu’Alain Minc publie une critique dans Libération. Le premier est, par ailleurs, coauteur d’un ouvrage publié avec Jacques Julliard sur le fondateur du Monde,Hubert Beuve-Méry [90], alors que le second côtoie Jacques Julliard à la fondation Saint-Simon, lequel a précédemment rendu compte de plusieurs des ouvrages d’Alain Minc dansLe Nouvel Observateur. Ces relations de célébration nécessitent un investissement permanent puisque les agents sociaux reliés entre eux sous de multiples rapports, sont pris dans un ensemble d’obligations réciproques telles, que l’on ne peut s’empêcher d’évoquer à leur sujet le mécanisme du don contre-don [91] dont Mauss a montré, à la fois la prégnance et la fragilité. Ainsi en est-il du capital symbolique de l’éditorialiste qui, dans certaines circonstances, risque de se trouver rapidement dévalué. Les « face à face » organisés entre éditorialistes sur l’antenne d’Europe 1 requièrent, pour chaque participant, un respect scrupuleux de certaines règles implicites dont le refus peut conduire à la remise en cause du crédit attaché au nom de l’éditorialiste : il en est ainsi des « face à face » opposant, sur l’antenne, Alain Duhamel à Jean-François Kahn quand ce dernier taxe son interlocuteur de « giscardisme » ou encore lorsqu’il compare les dirigeants du groupe Hachette - le principal actionnaire d’Europe 1 - candidats en 1986 à la reprise de TF1privatisée à « des requins qui ne demandent qu’à s’emparer d’une chaîne de service public » [92]. Les deux interlocuteurs doivent non seulement « jouer le jeu » mais également, afin que la célébration mutuelle soit efficace, posséder un volume équivalent de capital symbolique. Le remplacement de Jean-François Kahn par Christian Fauvet, fils de Jacques Fauvet, ancien directeur du Monde, ne dure que quelques mois. Cette « association » pose, en effet, un double problème : d’une part, le capital journalistique possédé est par trop déséquilibré (ancien chef du service politique deL’Express et directeur de la rédaction du Matinen 1986, Christian Fauvet n’est toutefois pas aussi « légitime » que son « confrère », ce qui le place en « porte-à-faux » dans un débat a priori contradictoire) et d’autre part la proximité affichée de l’organe de presse au nom duquel il s’exprime avec une formation politique (Le Matin apparaît alors comme « lié » au Parti Socialiste) risque d’aligner les prises de position respectives des éditorialistes sur celles du champ politique. La confrontation qui opposerait un éditorialiste de « gauche » à un éditorialiste de « droite » serait de nature à « rabaisser » la position d’Alain Duhamel en lui faisant perdre toute la « hauteur de vue » dont il est crédité à la fois par le champ politique et le champ journalistique. Un éditorialiste peut d’ailleurs être conduit, dans des circonstances propices, telles que la parution d’un ouvrage écrit « à quatre mains », à « vendre la mèche » et à énoncer, tout en célébrant son interlocuteur, les conditions de « réussite » d’un débat journalistique, conditions qui sont autant de contraintes implicites intériorisées, comme le « révèle » Jacques Julliard, s’adressant à Claude Imbert : « Depuis le temps que, de mon côté, je vous lis et vous écoute, je me suis convaincu que nous étions à la bonne distance l’un de l’autre pour le débat que vous me proposez. Vous, d’où vous êtes, et moi, d’où je suis, il nous arrive souvent de dire les mêmes choses ; ou encore de dire des choses différentes, mais avec les mêmes mots, ce qui n’importe pas moins. Car un dialogue, pour valoir quelque chose, suppose de la différence, mais aussi de la connivence. Il me semble que c’est le cas » [93].

La magie sociale exercée par la signature de l’éditorialiste procède en définitive moins de la « qualité » des propos émis que d’un patient travail de construction de la « valeur » journalistique, activité symbolique collective à laquelle l’intéressé participe mais dont il ne saurait néanmoins maîtriser l’ensemble du processus. Le charisme de fonction octroyé à l’éditorialiste permet de comprendre l’ampleur de l’investissement que ce poste requiert.

Se glisser dans le poste

Le processus d’autonomisation de l’espace journalistique a, en grande partie, rendu caduc le rapport distancié au journalisme que pouvaient affecter autrefois certains intellectuels « consacrés ». L’entrée dans l’espace journalistique commande désormais l’observance d’un certain nombre de préceptes codifiés par les manuels de journalisme [94]. L’objectivation de principes normatifs édictés par les entrepreneurs de morale que sont les auteurs de manuels de journalisme tend d’ailleurs à unifier durablement les différents segments de l’espace journalistique. Si les journalistes professionnels, diplômés des écoles de journalisme demeurent toujours minoritaires [95], le poids accru de ces dernières se traduit par l’imposition progressive d’une définition de l’activité journalistique en conformité avec l’ethos vocationnel [96] et tend à délimiter plus précisément les types de postures envisageables pour un éditorialiste [97]. Ce dernier ne saurait désormais déroger aux principales règles normatives de l’espace journalistique. « L’objectivité » commande, en effet, à une journaliste politique engagée « à droite » d’éviter la partialité trop marquée, ce qui peut la conduire à déclarer publiquement : « J’ai voté Mitterrand en 1974 ! » [98], alors qu’un journaliste économique est incité à taire ses choix, pour faire preuve de « professionnalisme » : « J’ai décidé que jamais personne ne le saurait. Même ma famille l’ignore ! Ma femme, mes gosses...et pourtant on parle beaucoup de politique à table ! » [99]. Les règles journalistiques - déontologiques et de savoir-faire - se diffusent ainsi auprès des titulaires des positions les plus élevées de l’espace journalistique. Les manuels de journalisme mettent particulièrement en garde ceux qui seraient tentés de s’en écarter : « il [le style journalistique] est direct et privilégie la clarté, la précision et la simplicité de l’écriture [...]. À l’inverse, le langage institutionnel, la tournure littéraire et la logique universitaire sont les ennemis de l’écriture journalistique » [100]. Un « intellectuel » qui devient journaliste doit, à présent, se livrerà un véritable travail de lissage de ses aspérités intellectuelles. Cette opération de « transformation d’un auteur de travaux savants en chroniqueur » [101] peut parfois conduire l’intéressé à en « rajouter » afin de s’approprier ce qu’il imagine être le style journalistique. Les éditoriaux de Jacques Julliard témoignent ainsi d’un souci aigu de « l’accroche ». Faisant le « point » sur la « situation française » à l’issue de la guerre du Golfe, l’éditorialiste prévient : « Avant que le train-train et le turbin, la routine et la combine, la parlote et la belote ne reprennent le dessus, il faut qu’un vaste débat s’ouvre dans l’opinion » [102]. Cet investissement croissant dans les règles journalistiques s’avère bénéfique à l’éditorialiste qui se voit ainsi reconnaître, au double sens du terme, par ses « confrères ». Jacques Julliard, respectueux des normes journalistiques élémentaires obtient en retour son « brevet » de journalisme : « Des professeurs qui écrivent des articles, des journalistes qui donnent des cours, cela ne manque pas. Jacques Julliard, lui, propose un modèle beaucoup plus rare d’universitaire de renom qui se fait véritablement éditorialiste » [103] : « Aussi bien le collaborateur de l’hebdomadaire de Jean Daniel a-t-il eu la sagesse de faire oublier, dans ses commentaires, la trace de ses origines universitaires : loin de tenir un discours magistral, il propose, discute, s’anime, convient que ses raisons sont des préférences et qu’il s’exprime en son nom personnel » [104]. Il y a donc obligation pour l’éditorialiste de parler en son nom propre, d’avoir des opinions personnelles, à condition qu’elles ne soient pas explicitement alignées sur celles émises dans l’espace politique. Le bonheur d’avoir une opinion décrit par Hirschman [105] se métamorphose ici en un véritable devoir d’opinion extrêmement exigeant.

Écrire un éditorial consiste alors à tenter d’imposer une posture d’éditorialiste en conformité avec la position que l’on occupe dans l’espace journalistique, puisque si « l’espace des formes journalistiques est largement homologue à l’espace professionnel du journalisme » [106], la forme d’un même produit journalistique, tel que l’éditorial, peut également faire l’objet de variations importantes, qui témoignent de l’imposition de la griffe personnelle de « l’auteur ». Il est cependant possible de distinguer, de manière idéal-typique, les deux principales « postures » envisageables : celles de « l’expert » et de « l’intellectuel de média ». La première se caractérise par une attention particulière aux « formes », l’évitement prudent de jugements de valeur au profit d’une mise en scène de l’analyse « froide » des « faits » alors que la seconde autorise l’intervention « en nom propre » et le libre cours à la « subjectivité ». Deux interventions dressant un bilan de la guerre du Golfe soulignent clairement ces différences :

« D’ores et déjà, on peut recenser plusieurs changements impressionnants dans le paysage français. D’abord, l’intégration des étrangers : c’est le grand vainqueur hexagonal de la guerre [...]. Deuxième changement dans les mentalités : les Français se méfiaient des Américains, l’atlantisme aura d’ailleurs été l’ennemi durant des décennies. Les Français redécouvrent l’Amérique [...]. Enfin, troisième grand changement dans les mentalités [...] : l’armée a pris part à la victoire et qui plus est la « grande muette » a pris goût aux bavardages. Elle est en train de faire son entrée en fanfare dans la société française. Ces changements étaient en cours depuis longtemps. La guerre, de les précipiter » [107] .

« Si je reste persuadé que s’il y avait bien un camp du droit, il n’y a pas eu à proprement parler un camp de la justice [...]. Quels sont les partisans de la paix à tout prix qui ont le courage d’admettre qu’ils faisaient le jeu d’un des tyrans, parmi les plus bellicistes de la planète ? [...]. Quand je lis la semaine dernière sous la plume de Harlem Désir ou encore de Max Gallo, d’Alain Krivine, des protestations indignées contre le sort que la Syrie inflige au Liban, j’ai tout de même envie de sourire. Sauf inattention de ma part, ce zèle soudain pour l’intégrité du Liban relève de la conversion miraculeuse. Quand nous n’étions qu’une poignée à Paris à tenter d’attirer l’attention de l’opinion internationale contre l’annexion de fait du Liban par la Syrie, je n’ai pas rencontré souvent à nos côtés les personnes que je viens de citer » [108].

Ces deux manières « d’éditorialiser » sont en quelque sorte « tenues », tenues par ce que sont respectivement les deux éditorialistes, tenues aussi et surtout par les jugements que portent les autres sur celui qui les énonce. Si l’éditorialiste du Nouvel Observateur s’exprime en son nom propre, c’est parce sa position dans l’espace des éditorialistes s’est construite à partir d’un engagement politique « catholique de gauche » qui, jointe à son titre d’universitaire, lui permet d’intervenir au nom de la « morale » sans se voir pour autant disqualifié par ses « confrères » [109]. À l’inverse, d’autres éditorialistes qui revendiquent l’expression en première personne sans en posséder nécessairement les qualités exigées par l’espace journalistique peuvent se voir rappeler à l’ordre sans ménagement. Les sanctions peuvent être sévères à l’encontre de celui qui prétend plus qu’il n’est. La trajectoire heurtée de Jean-François Kahn qui « détient, de ce point de vue, le record toutes catégories des évictions et des départs fracassants » [110], fournit l’illustration d’une tentative d’imposition d’une « marque intellectuelle » d’origine journalistique en jouant délibérément sur les frontières floues de cet espace : son parcours d’éditorialiste est, en effet, émaillé d’activités moins traditionnelles comme l’animation d’émissions de variétés ou la publication d’ouvrages à vocation « philosophique » [111] qui lui permettent - tout en revendiquant l’atypisme : « Je sais que je ne suis pas aimé de l‘establishment journalistique [...]. Je les ai fait chier [...]. En fait, jusqu’ici, dans ma vie professionnelle, je n’avais fait qu’une transgression vers le bas : quand j’ai fait une émisison de variétés. On m’a dit : « Tu es fou ! La chansonnette ! Tu imagines Jean Daniel ou Alain Duhamel faire ça ? » L’autre transgression, c’est vers le haut, ce bouquin » [112] - de tenter le coup de force symbolique qui consiste à présenter ses ouvrages comme des produits d’avant-garde : « Contrairement à la médecine et au droit qui s’appuient sur une technique, les questions que se pose la philosophie sont des questions que chacun se pose [...]. Cela dit, en quoi, mis à part des différences de méthode, les problèmes que se pose le journaliste sont-ils différents de ceux du sociologue ou du philosophe ? » [113]. Cette stratégie de grandissement de soi se heurte ainsi aux réactions de « confrères » qui visent à « remettre à sa place » celui qui ne respecte pas l’une des règles majeures du champ journalistique, à savoir que l’expression explicite « à la première personne » n’est tolérée qu’au petit nombre d’éditorialistes labellisés au préalable « intellectuels » par les professionnels du journalisme revendiquant le monopole de l’expertise des biens culturels : l’ouvrage de Jean-François Kahn provoque ainsi l’ironie duMonde qui titre : « Le centrisme est-il l’avenir de l’homme ? » [114] alors que le Nouvel Observateur, - dont le lectorat, socialement proche de celui del’Événement du Jeudi, fait l’objet de concurrences vives entre les deux magazines - traite, par la plume du critique littéraire Jean-Paul Enthoven, l’éditorialiste avec condescendance : « Soyons justes : qui aurait cru que l’effervescent Jean-François Kahn pouvait, de chic, croiser le fer avec Anaximandre, Platon, Leibniz, Newton ou saint Thomas ? Qui, fût-ce parmi ses fidèles, aurait parié que cette éminence de l’événement était à ce point avide d’embrasser les siècles et même l’éternité ? [...] J’entends alors, et d’ici, les sarcasmes d’une intellocratie jalouse et juchée sur ses titres : de quel droit un journaliste de surcroît expert en chansonnette, se risque-t-il hors de sa réserve ? Faut-il le prendre de haut ? L’ignorer ? L’envoyer au piquet ? Je suggérerais - plus perfidement ? - de le lire » [115]. L’adoption, à l’inverse, par Serge July, d’un style qui s’apparente à l’expertise, s’avère conforme à l’évolution de la trajectoire du directeur de Libération dans l’espace journalistique, changement par ailleurs homologue à celui du journal dans l’espace des titres, passé en une dizaine d’années de la presse « alternative » au statut de journal de référence, qui ne se reconnaît plus guère que Le Mondepour concurrent. L’ampleur de ces transformations sociales, dont il ne saurait être question ici en détail [116], transparaît à travers le degré d’investissement croissant de l’éditorialiste dans les règles normatives de l’espace journalistique au fur et à mesure que sa position s’apprécie : dès 1984, alors que la publicité et l’ouverture aux capitaux extérieurs viennent d’être adoptées à Libération,Serge July déclare : « La vraie subversion, aujourd’hui, c’est l’information. C’est la seule idéologie qui m’intéresse désormais. C’est mon éthique » [117]. Le passé militant, s’il peut, ex post, être naturalisé et neutralisé sous la forme d’un savoir-faire journalistique - « Être entré dans les usines, avoir partagé la vie des mineurs, cela nous a permis d’avoir une vision moins étroite. Je n’aurais pas pu faire Libé sans cette connaissance-là » [118] - est néanmoins progressivement oblitéré par l’investissement dans « l’objectivité ». Cette posture requise pour un directeur de titre, enclin à adopter une posture « analytique », évoque celle de « l’homme de « synthèse » dont le rôle est de proposer une pensée en conciliation » [119] : « Mon rôle est compliqué dans la mesure où j’incarne les valeurs de Libération. Je cesserais de les incarner que je ne serais plus, de fait, directeur du journal » [120]. Les éditorialistes d’Europe 1 qui se réclament implicitement de l’expertise exercent par ailleurs généralement des responsabilités rédactionnelles considérables, ce qui explique leurs précautions oratoires lorsqu’ils « se prononcent » sur l’actualité. Ce souci affiché de « neutralité » conduit parfois « l’éditorialiste-expert » à entreprendre « une opération de « production de soi » consistant à rassembler, à homogénéiser, et à rendre cohérentes, sous une « marque » identitaire unifiée et suffisamment identifiable, les multiples définitions de lui-même » [121], quitte à devoir opérer les rectifications qui s’imposent afin d’attester son statut d’analyste. Le « professionnalisme » qui s’oppose ainsi au « moralisme » des « intellectuels de média » autorise à se réclamer des normes professionnelles telles que « l’indépendance », la « rigueur »... élaborées par les « déontologues » du champ journalistique, au fur et à mesure de son autonomisation : « Je suis un ordinateur IBM, prévu pour un programme précis : faire un newsmagazine, un journal d’informations. Je suis un rédacteur en chef, pas un politicien » [122]. Cette mise en avant du « professionnalisme » peut amener l’éditorialiste, dans son autoprésentation, à sélectionner certains indices - y compris d’ordre privé - qui manifestent sa rigueur en toute chose, à l’image du portrait d’Alain Duhamel : « À 22 h 30, quoi qu’il arrive, où qu’il soit, et peu importe les convives, Duhamel se retire. Dormir. Car voilà l’autre secret : dormir. Bien dormir est aussi essentiel que bien travailler : ce sont les règles de la vie, façon Duhamel » [123]. L’ascétisme de la vie privée - la plupart des papiers consacrés à cet éditorialiste soulignent en outre sa « rigueur protestante » - se conjugue à un « professionnalisme hors pair » : « Témoignage de Françoise Verny, directrice littéraire chez Flammarion, et qui a édité tous ses ouvrages : « J’ai fréquenté des milliers d’auteurs. Mais lui, c’est un cas. Quand il signe un nouveau contrat, il indique le jour précis où il rendra son manuscrit. Le jour dit, il le pose sur la table de l’éditeur... » » [124]. Les définitions concurrentes et inévitablement conflictuelles du poste d’éditorialiste enferment une contrainte spécifique : celle d’ajuster ses propriétés passées et présentes à celles de la position occupée, au prix d’un travail sur soi extrêmement sévère qui peut parfois s’apparenter à un pur et simple reniement de ce que l’on a été [125]. Il s’agit là d’une forme de paradoxe qui caractérise l’activité d’éditorialiste : l’obligation d’émettre des opinions sans pouvoir posséder de convictions. La valeur de l’éditorialiste est d’autant plus importante qu’il a su faire oublier son passé au nom d’un « nom » qui certifie désormais l’ensemble de ses productions. Un journaliste, qui ne cache pas son « militantisme catholique », et dont une part importante de la carrière s’est déroulé à La Croix, une fois reconnu comme « expert économique », est conduit à surenchérir dans « l’objectivité » et par là même, en faisant silence sur son « engagement », s’efforce d’occulter les conditions objectives de sa « réussite » : « Je suis convaincu qu’en France, aujourd’hui, le petit monde des journalistes a trop le sentiment qu’il est là pour faire passer des idées. Et pas assez pour informer et intéresser les lecteurs [...]. Mais, je trouve que les journalistes s’habillent un peu large en se prenant pour les grands prêtres des temps modernes » [126].

L’adoption d’un style « personnel » ne provient pas seulement de la « singularité » de l’éditorialiste puisqu’il semble procéder davantage des ressources dont il dispose et qui l’autorisent à prendre la parole. Un « intellectuel de média » qui, à la manière de Jacques Julliard ou de Jean-François Revel, capitalise sur son « nom » et ses « titres » une forme d’excellence intellectuelle, est prédisposé aussi bien par sa trajectoire antérieure que par sa position à s’exprimer au nom d’une « cause » - qu’il s’agisse des « droits de l’homme », de la « morale », de la « démocratie »... - et à emprunter le registre de la « subjectivité », autorisant les « effets de style ». Un « éditorialiste-expert » - qu’il s’agisse d’un directeur de publication comme Serge July ou d’un éditorialiste « indépendant » comme Alain Duhamel - est, en revanche, tenu par le « crédit » qu’il a accumulé en tant qu’analyste et doit en permanence, afin de ne pas le compromettre, conserver une certaine « hauteur » à l’égard de l’actualité : toute expression qui pourrait être interprétée comme une « opinion personnelle » est prohibée, ce qui le conduit souvent à affecter un respect sourcilleux des « formes ». La définition de la posture légitime de l’éditorialiste fait ainsi l’objet de concurrences vives entre « professionnels » : prendre la parole au nom de l’expertise peut parfois dissimuler une opération de transmutation d’un stigmate en label, comme l’atteste, par exemple, la trajectoire journalistique du directeur du Point. Après une longue expérience de journaliste « de terrain », Claude Imbert accède à la direction du service politique de L’Express, puis fonde avec Jacques Duquesne, Georges Suffert et Olivier Chevrillon Le Point en 1972. Ne bénéficiant pas de l’étendue des relations avec le champ intellectuel de ses rivaux - Le Nouvel Observateur et L’Express [127] - mesurable notamment par le nombre de « signatures prestigieuses » mobilisables, le directeur duPoint, semblable en cela aux agents « dominés » de l’espace journalistique, tente d’imposer sa « marque » au nom du « professionnalisme », ce qui prend la forme d’une stratégie de présentation de soi à l’usage de ses « confrères ». L’un d’entre eux peut ainsi titrer : « Claude Imbert : l’anti-gamberge » [128]. La revendication du « professionnalisme », ressource qui tend d’ailleurs à s’apprécier avec l’autonomisation croissante de l’espace journalistique, se réclame de la tradition prestigieuse incarnée par le journalisme anglo-saxon et permet de remettre en question certaines pratiques journalistiques dénoncées pour leur manque de « rigueur » : « Le Point, c’est du journalisme qui colle bien à un public donné, du journalisme institutionnalisé dans le style anglo-saxon, rayon enquêtes. C’est ce que le public attend de nous. Le Point a souvent les mêmes sujets que L’Événement du Jeudi. Seulement, nous les traitons différemment, en plus calme, plus pesant, plus analytique, plus décliné » [129]. Les « échanges de coups » entre éditorialistes soulignent, à leur façon, la fragilité du capital symbolique, toujours en proie à la démonétisation :

« - A quoi tient le succès du Point ?

Un certain professionnalisme. Nous sommes plus professionnels que les autres. Nous comptons moins sur le talent et l’inspiration que nos confrères. C’est cela la déontologie « news magazine ».

Vous songez au Nouvel Observateur quand vous dites cela ?

- C’est un bon exemple, oui [...]. Notre « news magazine » est le seul qui soit fidèle aux grands modèles anglo-saxons. Le Nouvel Observateur n’est pas un « news magazine ». Quelques publicitaires et des étudiants du premier mois du CFJ (Centre de Formation des Journalistes) pensent que c’en est un. Le Nouvel Observateur est un journal d’opinion. Le Point répond à deux critères essentiels. Une équipe non engagée politiquement. Pas de personnalité écrasante du côté éditorial » [130].

La revendication du « professionnalisme » s’estompe toutefois lorsque les ressources de l’éditorialiste évoluent : c’est ainsi qu’après avoir publié un ouvrage au titre éloquent : « Ce que je crois » [131], Claude Imbert collabore régulièrement à la revue Commentaireet publie, en compagnie de Jacques Julliard un livre consacré au clivage droite-gauche dans lequel chacun des deux éditorialistes endosse la responsabilité de représenter un « camp » [132], ainsi que le précise l’éditeur dans la quatrième de couverture : « L’un, Claude Imbert, est agnostique et humaniste. Il hait les esprits sectaires, il veut bien être classé à « droite » mais il récuse toute forme de conservatisme. Et si l’autre, Jacques Julliard, un croyant, est proche de la « deuxième gauche » incarnée par Michel Rocard et Jacques Delors, nul ne saurait le prendre en défaut de vigilance à l’endroit des égarements idéologiques de sa famille ». Autres ressources, autre définition de soi et autre manière d’occuper son poste.

Les discours enchantés qui présentent les parcours journalistiques les plus « exceptionnels » sur le seul mode de l’accomplissement de soi ignorent l’importance déterminante du travail d’ajustement au poste, lequel, une fois réussi, se transmue en une « réussite » journalistique dont l’éclat contribue à faire oublier ses déterminants, d’autant que les intéressés peuvent n’avoir de cesse que de gommer certaines de leurs caractéristiques qu’ils estiment désaccordées au regard de la situation présente. L’appréciation de la valeur sociale du trophée que constitue désormais un poste d’éditorialiste dans un média de premier plan requiert la mise en avant de gages que les postulants doivent présenter et qui s’accompagnent souvent d’un travail sur soi indispensable afin de s’en montrer digne. Cette distanciation qui peut prendre l’aspect d’un désenchantement, tout en constituant l’une des preuves les plus manifestes de « professionnalisme » que les éditorialistes peuvent invoquer à des fins « d’indépendance », les conduit également, en renonçant « à croire », à adopter une position de « surplomb », particulièrement propice à la posture qui leur est chère, l’admonestation des professionnels de la politique.




[1] . Sauvage (C.), Journaliste : une passion, des métiers, Paris, CFPJ, 1988, p. 25.

[2] . Pour un exemple de célébration : un sondage, effectué au sein des professionnels, plébiscite trois éditorialistes d’Europe 1parmi les « meilleurs » journalistes de la presse écrite : Jean Boissonnat, Serge July, Jean-François Kahn. L’Expansion, 18 juillet 1991, p. 90-91.

[3] . La conjoncture d’enquête ne peut être passée sous silence : cet article s’appuie en partie sur les résultats d’un mémoire de DEA (Les éditorialistes d’Europe 1. Étude d’une portion« singulière »de l’espace journalistique, Université Paris X-Nanterre,1993, dir. Bernard Lacroix) dont certains matériaux - par exemple, les éditoriaux de presse écrite et audiovisuelle - ont été recueillis entre février et avril 1991, c’est-à-dire notamment lors de la phase terrestre de la Guerre du Golfe. Les éditorialistes présents à l’antenne étaient à cette date : Jean Boissonnat, Alain Duhamel, Claude Imbert, Jacques Julliard, Serge July, Jean-François Kahn, Catherine Nay, Jean-François Revel.

[4] . Jacques Julliard,Europe 1, 23 mars 1991.

[5] . Clastres (P.), La société contre l’État, Paris, Minuit, 1974, p. 134. Ce rapprochement nous a été suggéré par Annie Collovald à qui cet article doit beaucoup.

[6] . Boltanski (L.), « L’espace positionnel. Multiplicité des positions institutionnelles et habitus de classe », Revue française de sociologie, vol. 14 (1), 1973, p. 6.

[7] . Les manuels de journalisme prodiguent ainsi des « leçons de modestie » destinées aux postulants en journalisme : « Que les ambitieux modèrent donc leur ardeur. Même s’ils s’estiment dépositaires d’un message qu’ils souhaitent lancer à la face du monde, ils devront attendre d’être montés dans la hiérarchie pour pouvoir « éditorialiser » à loisir », Sauvage (C.), Journaliste..., op. cit., p. 25.

[8] . Sur la prégnance des représentations sociales qui conduit à envisager la succession « d’événements », au fondement de la trajectoire biographique, selon la logique du hasard, cf. l’analyse du « choix » du conjoint : Pinçon (M.), Pinçon-Charlot (M.), Dans les beaux quartiers, Paris, Le Seuil, 1990.

[9] . Sur l’analyse des conditions sociales de la vocation, cf. Suaud (C.), La vocation. Conversion et reconversion des prêtres ruraux, Paris, Minuit, 1978 et pour une sociologie de la vocation journalistique chez les entrants en journalisme, Siméant (J.),L’élaboration des normes professionnelles  : le cas d’une école de journalisme, le CFJ, DEA de Science Politique, IEP Paris, 1991, (dir. J. Leca).

[10] . Entretien cité par Aubineau (R.), Les journalistes, biographes des politiques, DEA de Science politique, Université de Paris 1, 1989, (dir. J. P. Mounier), p. 36.

[11] . Entretien cité par Rieffel (R.), La tribu des clercs, Paris, Calmann-Lévy, 1993, p. 341.

[12] . Entretien de Jean-François Kahn,Presse-actualités, n° 148, 1980, p. 56.

[13] . Entretien de Claude Imbert,Le journal de la presse, n° 3, 11 avril 1977, p. 14.

[14] . Entretien de Catherine Nay cité par Chastenet (P.), Chastenet (P.),Les divas de l’info, Paris, Le Pré aux Clercs, 1986, p. 273.

[15] . Pour une illustration du stigmate qui affectait au siècle dernier l’activité journalistique et qui se prolongea durant la première moitié du XXème siècle : « Mais si tous aspirent à la puissance et la gloire, le journalisme [...] n’est pour eux qu’un moyen de survivre, en attendant de faire carrière ailleurs : dans la politique ou dans la littérature. Le journalisme est une voie de passage, non un lieu d’arrivée. Il n’est pas recherché pour lui-même, mais pour tout ce à quoi il mène », Ferenczi (T.), L’invention du journalisme en France, Paris, Payot, 1996, (1ère éd. 1993), p. 29.

[16] . Chiffre cité par le Rapport de la carte d’identité des journalistes professionnels, 1967, p. 16.

[17] . Cité par Chastenet (P), Chastenet (P),Les divas..., op. cit., p. 194-195.

[18] . En 1965, 9 900 cartes de presse étaient attribuées en France contre 26 614 en 1990. Chiffre cité par l’Institut Français de Presse,Les journalistes français en 1990, Paris, La Documentation Française, 1991, p. 15. Pour une confirmation : « Les écoles de journalisme, dont le niveau théorique de recrutement est, dans les années 1970, le Baccalauréat, n’admettent en fait que des titulaires de licence, maîtrise voire de DES. Cette élévation du niveau d’exigence n’aurait pas été possible sans l’accroissement massif du nombre de candidats ni l’amélioration de leur niveau scolaire », Lacroix (B.), L’utopie communautaire. Histoire sociale d’une révolte, Paris, PUF, 1981, p. 136.

[19] . Les effectifs des universités françaises passent de 1960 à 1969 de 214 000 à 625 000 étudiants. Chiffre cité par Prost (A.),Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation en France, Paris, Nouvelle Librairie de France, 1983, tome IV, p. 265.

[20] . Sur les mutations du système scolaire et ses effets, cf. Bourdieu (P.),La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 172-185 et Lacroix (B.), L’utopie communautaire,op. cit. Pour une analyse des transformations du champ de production des biens culturels, Pinto (L),L’intelligence en action. Le Nouvel Observateur, Paris, A.M. Métailié, 1984.

[21] . De nombreux travaux ont souligné les méandres du processus de professionnalisation de l’activité journalistique. Parmi ceux-ci : Palmer (M. B.),Des petits journaux aux grandes agences. Naissance du journalisme moderne (1863-1914), Paris, Aubier, 1983 ; Martin (M.), « Journalistes parisiens et notoriété (vers 1830-1870). Pour une histoire sociale du journalisme », Revue historique, CCLXVI, 1981, p. 61-81 et Martin (M.), « La grande famille : l’association des journalistes parisiens (1885-1939) »,Revue historique, CCLXXV, 1986, p. 129-157 ; Mercier (A.), « L’institutionnalisation de la profession de journaliste »,Hermès, n° 13/14, 1994, p. 377-380.

[22] . Bourdieu (P.),« Classement, déclassement, reclassement »,Actes de la recherche en sciences sociales, 24, 1978, p. 14.

[23] . Bourdieu (P.), Boltanski (L.), « Le titre et le poste : rapports entre le système de production et le système de reproduction », Actes de la recherche en sciences sociales, 2, 1975, p. 100.

[24] . Sur l’illusion de la fermeture de l’espace journalistique et ceci en dépit de la récurrence de la mythologie indigène, Ruellan (D.),Le professionnalisme du flou. Identités et savoir-faire des journalistes français, Grenoble, PUG, 1993.

[25] . « Nombre de journalistes ont fait un détour par l’éducation nationale ou l’école privée avant d’être tentés par l’information. « Le Monde » par exemple compte une profession significative d’anciens professeurs dans sa rédaction », Presse-Actualités, novembre 1984, p. 28 et pour une analyse des convergences entre éthos enseignant et éthos journalistique, Siméant (J.), op. cit., p. 94-99.

[26] . Marc Martin, analysant la presse parisienne au XIXème siècle remarque que plus de la moitié de ceux qui réussissent dans le journalisme ont pratiqué une activité antérieure et en 1870, 17 % d’entre eux ont débuté dans l’enseignement. Martin (M.), « Journalistes parisiens... », art. cit., p. 44-45.

[27] . Entretien de Jean-François Kahn, cité par Chastenet (P.), Chastenet (P.), Les divas..., op. cit., p. 224.

[28] . Ruellan (D.), Le professionnalisme du flou..., op. cit., p. 31-57.

[29] . Le militantisme agit dans certaines situations comme un substitut aux ressources sociales « défaillantes ». Jean Boissonnat, d’origine modeste mais diplômé de Sciences-Po, effectue ses débuts dans la presse catholique où il conserve de nombreux liens, qu’il présente, après son départ deLa Croix, sur le registre de la fidélité : « Il est vrai que je n’ai nulle part ailleurs à ce degré cette rencontre avec le lecteur, parce que c’est un peu ma famille », cité par Presse-actualités, n° 109, avril 1979, p. 46.

[30] . Palmer (M. B.), Des petits journaux..., op. cit., p. 72.

[31] . Charle (C.) ,« Le temps des hommes doubles », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 39 (1), 1992, p. 80.

[32] . Pinto (L.), L’intelligence...,op. cit., p. 46-52.

[33] .Sur la position de « porte-à-faux » de Jean-François Revel avec l’Université, cf. Rieffel (R.), La tribu des clercs..., op. cit., p. 492-493.

[34] . Rioux (L.),L’Observateur des bons et des mauvais jours, Paris, Hachette, 1982, p. 23.

[35] . « L’entrée dans le journalisme, malgré la médiocre considération dont il jouissait, assurait une notoriété plus rapide et plus précoce. C’était probablement le chemin le plus court pour faire parler de soi » note Marc Martin à un moment où l’activité journalistique est encore fortement dépréciée. Martin (M.), « Journalistes parisiens... », art. cit., p. 67. Jacques Julliard devient ainsi, aux côtés de Jean Daniel, le principal éditorialiste du Nouvel Observateur alors qu’il n’occupe qu’une position mineure dans l’Université (maître-assistant à l’Université de Vincennes).

[36] . Pitrou (A.), « Un processus de récupération du statut social : le cas des cadres non diplômés », Sociologie du travail, (1), 1977, p. 21.

[37] . Cité par Chastenet (P.), Chastenet (P.), op. cit., p. 132.

[38] . Ibid, p. 132.

[39] . Évoquant son activité de sondeur, A. Duhamel admet : « J’y ai vu, à l’époque, la possibilité de creuser mon trou », cité par Chastenet (P.), Chastenet (P.), Les divas de l’info.., op. cit., p. 133. Sur « l’attrait » exercé par les instituts de sondage à partir des années 1960, concurremment ou conjointement à la recherche et au journalisme, cf. Legavre (J.-B.), « Frédéric Bon : portrait d’un politologue, portrait d’une nouvelle discipline », Politix, 18, 1992, p. 146-172.

[40] . Pour une mise au point récente des contraintes pesant sur la pratique journalistique qui tend à relativiser la thèse de l’autonomisation, Champagne (P.), « La double dépendance. Quelques remarques sur les rapports entre les champs politique, économique et journalistique »,Hermès, 17-18, 1995, p. 215-229.

[41] . Aron (R.),Mémoires. Tome 2, Paris, Presses Pocket, 1985 (1ère éd. 1983), p. 743.

[42] . Entretien de Claude Imbert, Le journal de la presse, n° 3, 1977.

[43] . Cité par Chastenet (P.), Chastenet (P.), Les divas de l’info..., op. cit., p. 202.

[44] . Sauvage (C.), Journaliste..., op. cit., p. 68.

[45] . Cité par Chastenet (P.), Chastenet (P.), Les divas de l’info..., op. cit, p. 276.

[46] . Claude Imbert est rédacteur en chef du service politique (1966-1969), puis rédacteur en chef (1969-1971) de l’hebdomadaire ; Alain Duhamel y est chroniqueur à partir de 1966 ; Jean-François Kahn, grand reporter (1964-1970) ; Jean-François Revel, éditorialiste politique et litttéraire (1966-1978) et directeur (1978-1981) ; Catherine Nay, journaliste politique (1968-1975) ; Jean Boissonnat fonde pour sa part l’Expansion en 1967, avec Jean-Louis Servan-Schreiber, frère du directeur del’Express.

[47] . Luc Boltanski écrit à ce sujet : « L’Expressdoit contribuer également à la formation d’un groupe de « managers » compétents, à l’éducation des cadres et, plus généralement, à la vulgarisation dans « l’opinion publique » des connaissances économiques », Boltanski (L.), Les cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982, p. 182.

[48] . Ce sont en effet des anciens journalistes de l’Expressqui, à partir de leur savoir-faire acquis, fondent par la suite les magazines concurrents : Jean Daniel « crée » le Nouvel Observateur en 1964 , Claude Imbert et Georges Suffert fondentle Point en 1972 et Jean-François Kahn, L’Événement du jeudi en 1984.

[49] . Presse-actualité, n° 109, 1979, p. 46. Pour un commentaire sensiblement convergent, les propos du journaliste économique Emmanuel de la Taille : « Un journaliste doit faire au moins deux choses dans la journée : de 7 heures 20 à 8 heures 15 écouter Europe 1, et avant 15 heures lire Le Monde » cité par Roucaute (Y.), Splendeurs et misères des journalistes, Paris, Calmann-Lévy, 1991, p. 24.

[50] . Pour Bailey (F.G.),Les règles du jeu politique, Paris, PUF, 1971 (1ère ed. 1969), p. 18, « Les règles normatives sont des lignes générales de conduite. On s’en sert pour juger des actions particulières selon les critères moraux du bien et du mal ».

[51] . Pour un exemple de justification à partir de ces principes, « l’avis » d’Alain Duhamel sur la couverture de l’information par la station après mai 1981 : « Toutes les sensibilités étaient représentées dans la rédaction [...] avec des tempéraments très différents : Boissonnat très critique, Carreyrou plutôt social-démocrate, Catherine Nay, plutôt gaulliste, Nahmias plutôt socialiste, sans oublier Ivan Levaï », cité par Bernard (L.), Europe 1. La grande histoire d’une grande radio, Paris, Le Centurion, 1990, p. 503.

[52] . La concurrence croissante qui régit l’univers médiatique s’impose d’autant que les stations dites généralistes (Europe 1, France-Inter,RTL) perdent régulièrement de l’audience au profit des radios de la bande FM qui séduisent les catégories les plus jeunes du public (NRJ, Skyrock...) alors que la tranche horaire d’intervention des éditorialistes (la session d’informations du matin) est celle qui draine l’audience la plus forte (le prime time radiophonique) et en conséquence, les tarifs publicitaires les plus élevés.

[53] . L’auditoire deRTLtel qu’il ressort des enquêtes Médiamétrie est majoritairement féminin (50,5 % d’auditrices) à la différence de celui d’Europe 1(63,5 % d’auditeurs) et de France-Inter (56,5 % d’auditeurs), plus parisien (22,9 %) que celui de France-Inter(19,4 %) mais moins que celui d’Europe 1(27,2 %), d’un âge proche de celui de France-Inter mais plus élevé que celui d’Europe 1(les 15-34 ans représentent 20,2 % de l’auditoire de RTLet 20 % de celui deFrance-Intercontre 24,6 % pourEurope 1). Enfin, l’auditoire de RTL est le plus populaire, France-Inter rassemble les fractions les plus cultivées alors qu’Europe 1 occupe une position intermédiaire (la catégorie CSP +, particulièrement mal définie, puisqu’elle regroupe, à partir de la nomenclature des PCS de l’INSEE, cadres et professions intellectuelles supérieures, professions intermédiaires et artisans, commerçants et chefs d’entreprise, ne représente qu’une faible part de l’auditoire de RTL(20,8 % de l’auditoire contre 28,8 % pour Europe 1et 36,9 % pourFrance-Inter). Cf. : « le guide des médias », Stratégies, 1995.

[54] . Rieffel (R.),« Du vedettariat médiatique », Hermès, 4, 1989, p. 217.

[55] . Pour une analyse des ressources sociales mobilisées par Anne Sinclair, à l’origine d’une forme de « réussite » journalistique qui pourrait être mise en relation avec celle incarnée par les éditorialistes d’Europe 1, Leroux (P.), « 7/7 ou la célébration répétée d’une admiration mutuelle », Politix, 23, 1993, p. 113-124.

[56] . Un ancien directeur d’antenne pouvait déclarer : « La vitrine d’Europe 1 reste l’information, comme hier et comme aux grandes heures de son histoire ». Entretien de Jean-Pierre Elkabbach, L’Événement du Jeudi, 25 janvier 1990, p. 78 ; le public « idéal » est ainsi imaginé par le président de la station Jacques Lehn, évoquant l’avenir de la station : « Je la vois comme la radio de dialogue des plus de trente ans, où devront s’exprimer les courants d’opinion et les personnes qui dans les domaines économique, culturel, politique, etc., font la vie de ce pays, une radio qui s’adresse non à une élite mais qui vise les catégories socioculturelles les plus engagées dans la vie active ». Le Monde, 12 avril 1996. Sur l’histoire et notamment sur les péripéties qui ont émaillé la station, cf. l’ouvrage documenté de Bernard (L.), Europe 1..., op. cit.

[57] . La grille de septembre 1995 a en effet minoré sensiblement la place des éditorialistes. Ne demeurent plus désormais sur l’antenne que les « éditorialistes-maison » : Catherine Nay et Alain Duhamel. Les autres éditorialistes, intervenant au titre d’un autre organe de presse ont été... remerciés ou relégués au week-end. Ceci est visiblement le résultat d’une lutte menée par une partie des journalistes « de base » de la rédaction à la suite de la parution répétée de résultats d’audience indiquant la dégradation de la position d’Europe 1 vis-à-vis de ses concurrents : « L’information a choisi pour sa part de renouer avec les « voix » d’Europe 1, souvent éclipsées par des éditorialistes extérieurs à l’antenne [...]. Ce sont aussi les journalistes de la station qui « expliqueront » l’actualité et la mettront en perspective, comme sur France-Inter ». Le Monde, 6 septembre 1995.

[58] . Trois des éditorialistes d’Europe 1 présents à l’antenne en 1991 peuvent être considérés comme des « éditorialistes-maison » : Alain Duhamel (sur Europe 1 depuis 1973 et directeur politique de la station depuis 1988), Catherine Nay (sur Europe 1 depuis 1975 et directrice-adjointe de la rédaction depuis 1995, après avoir été rédactrice en chef du service politique en 1988) et Jean Boissonnat (éditorialiste sur Europe 1 de 1974 à 1993, jusqu’à sa nomination au conseil de politique monétaire de la Banque de France).

[59] . Avant la récente mise à l’écart des éditorialistes extérieurs à la station, certains changements intervenus illustrent à nouveau les mécanismes à l’oeuvre - le respect des équilibres politiques et l’alliance avec des organes de presse « prestigieux » - : le départ de Jean Boissonnat pour le conseil de la politique monétaire a été l’occasion pour la station d’entreprendre une brève collaboration avec Le Mondeen faisant appel au journaliste économique Érik Israelewicz. Le remplacement de Jean-François Revel s’est traduit par l’arrivée de Franz-Olivier Giesberg, directeur de la rédaction du Figaro.

[60] . Ferenczi (T.), op. cit., p. 37.

[61] . « Lieu de rencontre où se retrouvent des gens prélevés dans les différentes fractions en tant qu’ils constituent eux-mêmes des lieux de rencontre, par la multiplicité des positions qu’ils occupent au sein de la classe dominante, le lieu neutre impose par sa seule logique le respect des règles de forme que l’on identifie communément à la « neutralité » et à « l’objectivité » », Bourdieu (P.), Boltanski (L.), « La production de l’idéologie dominante »,Actes de la recherche en sciences sociales, 2/3, 1976, p. 59.

[62] . Europe 1, 14 avril 1991. Pour une analyse des mécanismes de coordination établis entre éditorialistes et de leurs effets sur leur appréhension commune de « l’événement », cf. Riutort (P.), « Grandir l’événement. L’art et la manière de l’éditorialiste », Réseaux, 76, 1996, p. 61-81.

[63] . Libération, 3 février 1989.

[64] . La programmation millimétrée de l’emploi du temps d’A. Duhamel fait l’objet d’une grande considération de la part de ses « confrères » qui mobilisent systématiquement cette particularité dans les portraits qu’ils consacrent à l’éditorialiste : « Il court, il court Duhamel » (Le Monde, 1 décembre 1986) ; « Alain Duhamel, l’homme pressé » (L’Événement du Jeudi, 11 février 1988) ; « Les journées édifiantes d’un chroniqueur politique » (Libération, 3 février 1989).

[65] . Ce fut le cas d’A. Duhamel qui tout en collaborant à un nombre très important d’organes de presse, n’exerce qu’à compter de 1988, une position d’autorité au sein d’une rédaction en devenant directeur politique d’Europe 1. La stratégie du « cumul » porte, dans certaines circonstances, tous ses fruits : A. Duhamel, écarté de l’antenne d’Europe 1, après mai 1981 se replie quelque temps sur la presse écrite. Sur cet épisode, cf. Bernard (L.), Europe 1..., op. cit., p. 533.

[66] . Pour une illustration des contraintes de fabrication de l’information qui s’imposent aux journalistes « ordinaires » (exigence de rapidité pour « coller » à « l’événement », pressions de la hiérarchie, intrusion progressive des impératifs économiques...) et qui soulignent - en creux - l’autonomie dont disposent les éditorialistes, cf. les témoignages recueillisinAccardo (A.) dir., Journalistes au quotidien. Outils pour une socioanalyse des pratiques journalistiques, Bordeaux, Le Mascaret, 1995.

[67] . « L’émancipation » du genre éditorial à l’égard des « lois » qui régissent d’ordinaire la fabrication des articles de presse se retrouve pleinement dans la parution « après coup », par les éditorialistes, de leurs papiers réunis en un ouvrage. Pour quelques exemples, parmi une longue liste : Jean Boissonnat, Journal de crise (1973-1984), Paris, J.C. Lattès, 1984 ; Jacques Julliard, Chroniques du septième jour, Paris, Le Seuil, 1991 ; Serge July,La drôle d’année, Paris, Grasset, 1987 ; Jean-François Kahn, Les Français sont formidables, Paris, Balland, 1987.

[68] . La particularité du statut d’A. Duhamel dans l’espace des commentateurs politiques est systématiquement soulignée, notammment la distance affichée envers les autres journalistes des publications auxquelles il collabore : « Si je passais trois quarts d’heures à prendre mon café dans les rédactions avant de préparer mon papier, on me trouverait sans doute plus sympathique. Je ne serais pas meilleur professionnel pour autant », cité par Chastenet (P.), Chastenet (P.), Les divas de l’info..., op. cit., p. 137.

[69] . Libération, 3 février 1989.

[70] . Neveu (É.), « Pages « Politique » », Mots, 37, 1993, p. 20.

[71] . La lecture de la typologie indigène ne laisse guère de doutes sur la place occupée par les éditorialistes d’Europe 1, comme l’atteste l’exemple duMonde : « C’est qu’il y a plusieurs sortes de signatures : par initiales ou en toutes lettres, « en pied » [...]. La signature « en tête » est supérieure à la signature « en pied », laquelle est elle-même supérieure à la signature par initiales, tel est le schéma », cité par Padioleau (J. G.),Le Monde et Le Washington Post, Paris, PUF, 1985, p. 227.

[72] . Champagne (P.), Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1990, p. 248.

[73] . Pour une discussion récente de cette notion de Weber en sociologie politique, cf. François (B.), « Le président, pontife constitutionnel. Charisme d’institution et construction juridique du politique »,inLacroix (B.), Lagroye (J.), dir., Le président de la République. Usages et genèses d’une institution, Paris, Presses de la FNSP, 1992, p. 303-331.

[74] . Sur ce point l’éditorialiste est à rapprocher d’autres producteurs symboliques : « Le couturier ne fait pas autre chose que le peintre qui constitue un objet quelconque en oeuvre d’art par le fait d’y apposer sa signature », Bourdieu (P.), Delsaut (Y.), « Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie de la magie »,Actes de la recherche en sciences sociales, 1, 1975, p. 21.

[75] . L’Événement du Jeudi, 11 février 1988.

[76] . Jacques Julliard se livre ainsi une analyse dénonciatrice du pouvoir médiatique, conformément à sa posture d’universitaire : « On ne peut briller que s’il y a des spectateurs qui se laissent éblouir [...] à défaut de réussir moi-même, il y a des gens qui le font à ma place. Pourvu que grâce à la télé, je sois introduit dans leur intimité, et que, grâce aux indiscrétions de la presse (l’inévitable rubrique people des périodiques), je cuisine des galettes de pommes de terre comme Jack Lang ou une potée limousine comme Chirac ». Julliard (J.), « « La super-élite ». La Médiaklatura », Documents Observateur, n° 1, 1988, p. 26. Jean-François Revel, pour sa part, consacre la grande partie d’un de ses ouvrages à la critique des dérives médiatiques :La connaissance inutile, Paris, Grasset, 1988.

[77] . Boltanski (L.), « L’espace positionnel... », art. cit., p. 12.

[78] . Pour un exemple parmi d’autres d’éviction d’un éditorialiste disposant pourtant de multiples « ressources » : la démission de Raymond Aron du Figaro, après le rachat du journal par Robert Hersant et la décision de celui-ci d’en exercer la direction politique. L’épisode est contéinAron (R.), op. cit., p. 753-774.

[79] . Tudesq (A. J.), « Les journalistes multimédias »inMartin (M.), dir., Histoire et médias. Journalisme et journalistes français (1950-1990), Paris, Albin Michel, 1991, p. 147.

[80] . Le Point, 18 février 1991.

[81] . Europe 1, 16 mars 1991.

[82] . Le Quotidien de Paris, 10 janvier 1986.

[83] . Le Quotidien de Paris, 16 mars 1991.

[84] . Alain Duhamel,Le complexe d’Astérix, Paris, Gallimard, 1985, p. 136.

[85] . Pour quelques exemples : Alain Duhamel est membre du Racing-Club de France et du Siècle, Claude Imbert de l’Automobile-Club, du Club des Cent et de la Trilatérale ; Serge July, Jacques Julliard et Jean Boissonnat appartiennent à la Fondation Saint-Simon.

[86] . Cité par Bernard (L.), Europe 1..., op. cit., p. 627. Catherine Nay fait référence à sa biographie de F. Mitterrand qui fut un best-seller, Le noir et le rouge, Paris, Grasset, 1984.

[87] . Cité par Aubineau (R.), Les journalistes..., op. cit., p. 54.

[88] . Duhamel (A.),De Gaulle-Mitterrand. La marque et la trace, Paris, Flammarion, 1991.

[89] . Julliard (J.), Chroniques du septième jour, Paris, Le Seuil, 1991.

[90] . Jeanneney (J.-N.), Julliard (J.), Le Monde d’Hubert Beuve-Méry ou le métier d’Alceste, Paris, Le Seuil, 1979.

[91] . Pour une application de l’analyse de Mauss à la pratique journalistique, Legavre (J.- B.), « Off the record. Mode d’emploi d’un instrument de coordination », Politix, 19, 1992, p. 135-157.

[92] . Bernard (L.), Europe 1..., op. cit., p. 671. Écarté des ondes d’Europe 1durant plusieurs mois, Jean-François Kahn explicite sa conception du débat qui s’écarte des règles habituelles : « Kahn imprime dans l’Événement du Jeudi : « Viré ». Il affirme que son rendez-vous sur Europe 1 n’est pas un éditorial, mais un face à face et que, Duhamel étant pour la privatisation, lui devait être forcément contre », ibid., p. 671.

[93] . Imbert (C.), Julliard (J.), La droite et la gauche. Qu’est-ce qui les distingue encore ?, Paris, Robert Laffont/Grasset, 1995, p. 3.

[94] . Jacques Julliard confie s’y être repris à trois fois pour écrire son premier « papier » dans Le Nouvel Observateur sous l’oeil vigilant de Jean Daniel. Authentique ou légendaire, cette anecdote révèle la prégnance des normes journalistiques auxquelles un « intellectuel » ne saurait désormais échapper ; cité par Dufay (F.), Dufort (P. B.), Les normaliens, Paris, Lattès, 1993, p. 304-305.

[95] . En 1990, 14,8 % des journalistes professionnels sont passés par une école professionnelle. Cf. Institut Français de Presse, Les journalistes français en 1990, op. cit., p. 34.

[96] . Cf. Siméant (J.), L’élaboration des normes professionnelles..., op. cit., p. 12-44.

[97] . La publication récente d’un manuel consacré à l’écriture des papiers de « commentaire » est une illustration supplémentaire de l’entreprise de codification réalisée sous l’égide des écoles, désireuses d’enseigner le « style » qui précédemment relevait du seul « don » : Montant (H.), Commentaires et humeurs, Paris, CFPJ, 1994.

[98] . Entretien de Catherine Nay, cité par Chastenet (P.), Chastenet (P.), Les divas de l’info...,op. cit., p. 279.

[99] . Entretien de Jean Boissonnat, ibid., p. 43.

[100] . Martin-Lagardette (J.- L.),Les secrets de l’écriture journalistique, Paris, Syros, 1991, p. 43-44.

[101] . Pinto (L.), L’intelligence..., op. cit., p. 127.

[102] . Europe 1, 2 mars 1991.

[103] . Alain Duhamel, Le Point, 1er avril 1991.

[104] . Alain-Gérard Slama, Le Figaro, 7 février 1991.

[105] . Hirschman (A. O.), Un certain penchant à l’autosubversion, chapitre IV : « Opinions opiniâtres et démocratie », Paris, Fayard, 1995, p. 115-126.

[106] . Neveu (É.), « Pages « Politiques » »,art. cit., p. 20.

[107] . Serge July, Europe 1, 18 mars 1991.

[108] . Jacques Julliard, Europe 1, 16 mars 1991.

[109] . Bien au contraire la dimension « éthique » est la plupart du temps mise au crédit de l’éditorialiste et ouvre la voie à une recherche en paternité : « Julliard, petit-fils de Péguy » (A. Minc, Libération, 12 mars 1991) ; « dans la descendance de Péguy et Bernanos » (A. Duhamel,Le Point, 1er avril 1991).

[110] . Roucaute (Y.), Splendeurs et misères..., op. cit., p. 197. Jean-François Kahn démissionne de Paris-Presse en 1963, doit quitter Europe 1 en 1976, Le Quotidien de Paris en 1982 et Le Matin en 1983, à la suite de désaccords avec les divers responsables de rédaction.

[111] . Jean-François Kahn anime des émissions de chansons populaires - « Avec tambours et trompettes », sur France-Inter et « Chantez le moi » sur Antenne 2 - et publie Esquisse d’une philosophie du mensonge, Paris, Flammarion, 1989 et Tout change parce rien ne change. Introduction à une théorie de l’évolution sociale, Paris, Fayard, 1994.

[112] . Entretien de Jean-François Kahn, Libération, 27 octobre 1989. Il évoque la parution d’Esquisse...

[113] . Entretien de Jean-François Kahn, Le Quotidien de Paris, 31 octobre 1989.

[114] . Jean-Marie Colombani, Le Monde, 25 octobre 1989.

[115] . Le Nouvel Observateur, 28 septembre 1989.

[116] . Sur ce point, des informations figurent in Samuelson (F. M.), Il était une fois Libé, Paris, Le Seuil, 1979 et Perrier (J.-C.), Le roman vrai de Libération, Paris, Julliard, 1994.

[117] . Serge July, cité par Tolédano (V.), « Les dix ans du quotidien Libération », Universalia, 1984, p. 323.

[118] . Entretien de Serge July, cité par Hamon (H.), Rotman (P.), Génération. Tome 2, Paris, Le Seuil, 1988, p. 637. Pour une analyse des reconversions sociales et des reclassements divers opérés par la « génération de Mai 68 », cf. Mauger (G.), « Gauchisme, contre-culture et néo-libéralisme », in J. Chevallier, dir., L’identité politique, PUF, CURAPP, 1994, p. 206-226.

[119] . Pinto (L.), L’intelligence..., op. cit., p. 182.

[120] . Les Nouvelles Littéraires, 23 septembre 1986.

[121] . Collovald (A.), « Identités stratégiques », Actes de la recherche en sciences sociales, 73, 1988, p. 35.

[122] . Entretien de Claude Imbert, Réalités, n° 350, 1975, p. 34.

[123] . L’Événement du Jeudi, 11 février 1988.

[124] . Ibid.

[125] . Sur les nécessités du travail de réécriture biographique, cf. Pudal (B.), Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF, Presses de la FNSP, 1989, p. 193-235.

[126] . Entretien de Jean Boissonnat, Presse-Actualités, n° 109, avril 1979, p. 47.

[127] . Sur ce point, Rieffel (R.), La tribu des clercs, op. cit., p. 522.

[128] . Entretien de Claude Imbert, Le Journal de la Presse, n° 3, 11 avril 1977, p. 14.

[129] . Entetien de Claude Imbert, L’Événement du Jeudi, 18 février 1988.

[130] . Entretien de Claude Imbert, cité par Chastenet (P.), Chastenet (P.), Les divas de l’info..., op. cit., p. 196-197.

[131] . Imbert (C.), Ce que je crois, Paris,Grasset, 1984.

[132] . Imbert (C.), Julliard (J.), La droite et la gauche..., op. cit.




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