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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

Pension, corruption, trahison

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HÉROS ET TRAÎTRE : c’est l’image contradictoire de Mirabeau telle qu’elle est figée dans la mémoire historique française. Souvent reproduite dans les manuels d’histoire, deux documents iconographiques ont puissamment contribué à la fixer. Le premier [1] représente la séance royale du 23 juin 1789 où, face au marquis de Dreux Brézé chargé par le roi de faire appliquer ses ordres, Mirabeau lance l’apostrophe célèbre : « Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes ». Le deuxième, allégorique, représente l’ouverture de l’armoire de fer en novembre 1792 où sont entreposées les pièces à conviction de la trahison royale. Au centre de la scène, le squelette de Mirabeau tient la bourse symbole de sa corruption. Sur le livre rouge consignant les comptes secrets du roi, Mirabeau émarge pour 195.000 livres. D’autre part, des lettres établissent sa participation à un plan de reprise en main du pays. Ces pièces sont versées au dossier du procès de Louis XVI dont l’acte d’accusation précise : « Bientôt vous avez essayé de corrompre l’esprit public, à l’aide de Talon, qui agissait dans Paris, et de Mirabeau, qui devait imprimer un mouvement contre-révolutionnaire aux provinces » [2]. Mais Mirabeau est alors hors de portée des tribunaux révolutionnaires. Il est mort le 2 avril 1791. Sa disparition a soulevé une vive émotion. Des funérailles nationales ont été votées. Un long cortège a accompagné sa dépouille au Panthéon dont il fut le premier pensionnaire. Le marché passé entre le roi et Mirabeau en 1790 restait ignoré en échange de ses conseils : la cour, les dettes de Mirabeau étaient éteintes (208.000 frcs), une somme mensuelle lui était versée (6.000 frcs), et un million de francs devait lui être payé à la fin de la session de l’Assemblée si Louis XVI était satisfait de ses services. Malgré les conseils de prudence de La Marck, intermédiaire de cet accord et ami de Mirabeau, celui-ci avait considérablement changé son train de vie. Cela pouvait donner de la consistance aux accusations de corruption portées par ses ennemis. Dans l’Ami du Peuple du 10 août 1790, Marat accusait Mirabeau sans fards : « réduit à se prostituer pour vivre », écrivait-il, « il vendra sa voix au plus offrant et dernier enchérisseur. D’abord contre le monarque, il lui est vendu aujourd’hui, et c’est à sa vénalité que nous devons presque tous les décrets funestes qui ont passé depuis celui du veto, jusqu’à celui de l’initiative de la guerre » [3]. Un pamphlet intitulé « Trahison découverte du comte de Mirabeau » circulait dans les rues de Paris en mai 1790. Ces accusations ne trouvèrent jamais vraiment crédit du vivant de Mirabeau, se heurtant à sa popularité et entachées de mobiles politiques trop apparents. Il n’y eut guère que Marat pour applaudir à sa mort. Cependant, sa mémoire avait été portée trop haut pour que les révélations de l’armoire de fer ne la fassent pas comparaître devant un nouveau tribunal. Une instruction fut ouverte. Le 27 novembre 1793, la Convention « considérant qu’il n’est point de grand homme sans vertu, décrète que le corps d’Honoré Gabriel Riquetti-Mirabeau sera retiré du Panthéon français » et ajoute que le même jour « celui de Marat y sera transféré ». Le 21 septembre, la dépouille de Mirabeau était enlevée et jetée à la fosse commune. Dans cette condamnation post mortem, les anciens admirateurs de Mirabeau se sont joints à ses adversaires. Par dépit ou par calcul politique. Il est vrai que le cours de la Révolution avait introduit une simplicité toute anachronique des critères du jugement politique. Il suffisait à la condamnation de Mirabeau, en ces temps de célébration de la vertu, d’être doublement convaincu de corruption comme corrompu et comme corrupteur. Mais Mirabeau n’était-il pas surtout coupable d’avoir traité avec le roi ? Or celui-ci avait été condamné pour trahison. Payé par le roi et participant à ses plans, Mirabeau ne pouvait être lui-même que traître. Que le temps du jugement vienne pour ses juges et cette condamnation pouvait valoir réhabilitation. Ce fut le cas sous le Consulat où le Conseil des Cinq Cents fit son hommage sous l’influence de Cabanis qui avait été son médecin et ami. Une statue de Mirabeau fut aussi placée dans le Sénat. Elle en fut enlevée à la Restauration avec celles de tous ceux qui avaient été les acteurs de la Révolution. La mémoire de Mirabeau n’en avait pas fini avec les vicissitudes de l’histoire. On entreprit des fouilles vaines pour réexhumer son corps et Michelet écrivait encore en 1847 : « Nousne croyons pas à la légitimité des peines éternelles. C’est assez pour ce pauvre grand homme de cinquante ans d’expiation. La France, n’en doutons pas, dès qu’elle aura des jours meilleurs, ira le chercher dans la terre, elle le remettra où il doit rester, dans son Panthéon, l’orateur de la Révolution aux pieds des créateurs de la Révolution, Descartes, Rousseau, Voltaire. L’exclusion fut méritée, mais le retour est juste aussi » [4]. Sans transition, la querelle était devenue l’affaire des historiens et biographes. Sans perdre pour autant ses fondements politiques.

Dans le regard rétrospectif embrassant toute la vie de Mirabeau et sa place dans la Révolution, la corruption occupe une grande place. Dans le plateau de la balance, elle constitue le passif qui menace de subvertir tout le reste ou en donne la véritable mesure, qui menace le discours même sur Mirabeau. Serait-il un joueur, un cynique seulement et les plus savantes dissertations sur son rôle politique deviendraient caduques et ridicules. Cela explique-t-il que la corruption de Mirabeau ne soit pas généralement évaluée en tant que telle mais subordonnée à l’appréciation de sa personnalité et de son rôle politique ? Que celui-ci soit minimisé, réduit à peu de choses et la corruption de Mirabeau, sans guère d’importance, constitue l’ultime preuve. Qu’au contraire son rôle soit grandi et il faut rendre compte de sa corruption, montrer qu’elle est mineure ou et, en tout cas, qu’elle n’hypothèque pas la politique de Mirabeau. Il faudrait faire la part qui revient aux sentiments suscités par la personnalité du tribun. Une personnalité ne laissant pas indifférent. Séduction et hostilité se lisent aisément. « Une grande et ardente lumière » [5] pour J. Jaurès, un « cynique aventurier » [6] pour A. Mathiez , tels sont les jugements extrêmes d’une histoire attentive aux grands hommes, à leurs talents et à leurs vices. Ces considérations se dévalorisent en devenant plus lointaines mais surtout quand la fascination exercée par les grands hommes est reléguée à une préhistoire de l’histoire, quand les historiens attentifs à la dynamique des faits sociaux n’accordent guère d’importance à la mort de Mirabeau. « Sa disparition prématurée a sauvé sa réputation d’homme d’État... » [7] estimait G. Lefebvre. « D’ores et déjà, il était en marge... » [8] écrivait M. Vovelle. Mais les talents et les vices de Mirabeau quand ils étaient pris en compte et à supposer qu’il ne le soient plus, pesaient-ils plus que les clivages politiques ? En fait, Mirabeau eut son heure de gloire avec les historiens de la IIIè République [9]. Associé à Danton, il incarnait la Révolution sans ses excès, un modèle pour les républicains modérés quoiqu’il ne fût point républicain. Ainsi s’explique la faveur de l’historien quasi officiel de la Révolution française A. Aulard mais aussi celle de Gambetta et de Louis Barthou. De même l’admiration de Jaurès peut surprendre si l’on néglige que son histoire de la Révolution française, pour être socialiste, n’en est pas moins républicaine. Antithèse de Robespierre, quoique à un moindre degré que Danton, Mirabeau fut aussi la cible de la réinterprétation de la Révolution menée par A. Mathiez et la Société des Études Robespierristes. À sa suite, les historiens rejoignent les révolutionnaires pour condamner Mirabeau. Sa corruption est à peine évoquée tant elle évidente et finalement sans conséquence. Pour G. Lefebvre, « Mirabeau se fit acheter par la Cour... et lui remit désormais des mémoires dont elle n’eut cure » [10]. Pour A. Soboul qui, dans sa réédition de l’Histoire socialiste de la Révolution française, se dissociait de « l’enthousiasme de Jaurès pour Mirabeau », « sa jeunesse scandaleuse et sa vénali-té cynique lui enlevaient toute considération » [11]. Le verdict est aussi celui de la trahison. A. Mathiez prend à son compte le pamphlet sur la « grande trahi-son du comte de Mirabeau » [12]. Mais la pire trahison est sans doute pour lui la duperie dont Mirabeau est coupable au-delà de sa mort car « la popularité du tribun machiavélique était encore telle dans les milieux populaires que l’Assemblée ne put s’empêcher de lui voter des funérailles nationales... » [13]. « Par son talent, il abusa ses contemporains et, à leur suite, ses biographes [14] écrivait encore A. Soboul. Enfin, pour M. Vovelle, Mirabeau cumule tous les torts : corrompu, « il s’est vendu à la Cour » [15] ; corrupteur, « il préside avec maestria, en commençant par lui-même, à la distribution des derniers de la corruption... » [16], traître aussi comme La Fayette dont « la trahison est moins voyante » [17]. Corruption et trahison sont donc mêlées dans ces jugements où la corruption est le prix de la trahison. Mais cette assimilation ne suppose-t-elle pas que Mirabeau ait changé de camp ? A. Soboul soulevait involontairement l’ambiguïté en écrivant : « Mirabeau était passé au service de la Cour qui l’avait acheté ; son premier mémoire au roi est du 10 mai 1790. Partisan d’un pouvoir royal efficace, il s’était efforcé de faire accorder au monarque le droit de paix et de guerre » [18]. Les analyses disculpant Mirabeau de trahison tout en retenant la corruption se fondaient sur la résolution de cette ambiguïté.

« I1 n’y eut pas trahison mais il y eut corruption » [19] tranchait Michelet envisageant d’ailleurs moins celle de l’argent que celle, romantique, de sa passion pour la reine : « une coupable illusion du coeur, pleine d’ambition, d’orgueil » [20]. Il n’y eut pas trahison parce que Mirabeau fut payé pour mener sa propre politique, non pour mener celle du roi. Partisan de la monarchie constitutionnelle, voulant « sauver deux choses, la royauté et la liberté » [21], il était selon son propre mot rapporté par Michelet « payé, non vendu ». La corruption de Mirabeau en est relativisée, atténuée même s’il reste une part d’inacceptable. Ainsi L. Barthou entreprit une analyse des différents points de l’accord liant Mirabeau à la Cour. S’il considérait que les différentes clauses financières avaient de bonnes raisons d’être légitimes en assurant à Mirabeau des moyens politiques, il avouait « ne pouvoir en dire autant du million promis » [22]. L. Barthou se référait aux témoignages de La Marck, de Mme de Staël, de Lafayette pour réfuter l’accusation de trahison. En fait, l’appréciation était inversée : certes Mirabeau était corrompu mais cette corruption lui conférait l’indépendance au lieu de l’asservir. Un grand homme dupé pour Michelet, un grand homme avec ses faiblesses pour L. Barthou, dans les deux cas, le jugement médian sinon centriste - corruption mais pas trahison - équivaut à une réhabilitation au moins partielle. L’idée même de corruption peut disparaître. Le portrait peint par A. Thiers est sans ombres : « Mirabeau se promit pour sa gloire, pour le salut de l’état, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau était homme à conduire tous ces intérêts ensemble) [...] de consolider la monarchie en s’y faisant une place » [23]. Un portrait que n’aurait pas récusé A. Thiers pour lui-même... Point de doute que Mirabeau fut pour son laudateur un modèle de réalisme politique en ce qu’il avait heureusement concilié ce qui devait l’être, c’est-à-dire l’intérêt public et l’intérêt privé. L’historien et homme d’État faisait un éloge politique et personnel total. Le rôle de Mirabeau était décisif comme sa mort qui était l’apothéose d’une grande vie politique : « Ainsi finit cet homme extraordinaire, qui, après avoir audacieusement attaqué et vaincu les vieilles races, osa retourner ses efforts contre les nouvelles qui l’avaient aidé à vaincre [...] cet homme enfin qui fit son devoir par raison, par génie, mais non pour quelque peu d’or jeté à ses passions, et qui eut le singulier honneur, lorsque toutes les popularités fini-rent par le dégoût du peuple, de voir la sienne ne céder qu’à la mort » [24].

Corruption et trahison. Corruption mais pas trahison. Ni corruption ni trahi-son. Ces jugements sont bien évidemment liés à la place de Mirabeau dans la Révolution. Si Mirabeau est l’homme de la lutte contre l’absolutisme, un adversaire de l’Ancien Régime, il est aussi favorable à la monarchie constitu-tionnelle, le partisan d’un pouvoir exécutif fort, d’un roi puissant, d’un gouvernement issu du parlement et l’ennemi de l’anarchie. En somme, avant 1792 et la chute de la monarchie, avant Thermidor, avant Bonaparte, il est celui qui veut mettre un terme à la Révolution. Il veut la fixer dans les principes de 1789. L’appréciation de sa corruption n’est pas dissociée de sa politique. Le verdict est un jugement de sympathie ou d’antipathie politique. Traître pour ceux qui voient la Révolution comme un bloc, Mirabeau est d’autant plus honni qu’il est le premier révolutionnaire à tenter de dévier le cours de l’histoire [25]. Par contre, ceux qui distinguent des moments de la Révolution, l’acceptent jusqu’à un point qu’ils considèrent être une dérive fatale, (la République et plus souvent la Terreur), et voient en Mirabeau un des leurs. Celui qui aurait pu en changer le cours, qui en a prévu la dérive peut-il être alors corrompu ? Et s’il l’est, il faut dissocier sa corruption de son rôle politique. Elle en est d’autant relativisée, euphémisée dans une faiblesse plus ou moins coupable. Ce dernier point de vue est largement celui des biographes de Mirabeau. Ceux-ci ne sont pas étrangers à une interrogation générale sur son rôle politique alors que le fait même d’écrire sa biographie est une manière de prise de position sur la révolution par l’importance accordée au personnage comme à sa politique. Mais les biographies méritent une place à part dans la mesure où le genre de l’oeuvre n’est pas étranger à la production du jugement. Elles ouvrent des perspectives sensiblement différentes de celles des histoires de la Révolution. Dans leur tentative de reconstituer en quelque sorte « de l’intérieur » le traité conclu entre Mirabeau et la Cour, les biographes émettent un jugement d’empathie. Celui-ci a souvent tous les aspects du jugement de sympathie, dans les deux sens du terme compréhensif. Ainsi dire avec A. Vallentin que « dans l’esprit de Mirabeau il n’y a aucune antinomie entre son rôle public et son rôle secret » [26] tend à le disculper de toute corruption ? Et de fait, cette corruption largement expliquée, est largement minimisée sinon niée. « En voilà bien assez, sans doute, pour laver Mirabeau du reproche de vénalité, au sens où il le faut entendre » [27] estimait E. Rousse après avoir passé en revue les raisons qu’il avait de recevoir de l’argent. Mais quelles sont ces raisons ? La part des passions humaines - banale quand il s’agit de Mirabeau - est faite. Encore les biographes la relativisent-ils. « Les exigences d’un tempérament indomptable » [28] sont une donnée supplémentaire accessoire pour E. Rousse. Pour L. de Loménie qui parait n’aborder la corruption de Mirabeau que parce « qu’on a beaucoup discuté ce point », « il faut prendre Mirabeau comme il était, et apprécier son action dans cette circonstance en tenant compte des misères de sa situation et de ses antécédents » [29]. Après avoir précisé les condi-tions dans lesquelles est discutée la rémunération de Mirabeau, le Duc de Castries corrige sensiblement l’image d’un homme avide : « la vénalité de Mirabeau a été si âprement discutée qu’elle paraît soudain remise en cause quand on découvre des prétentions aussi raisonnables » [30]. Pourtant le même biographe note par ailleurs « qu’il est hors de doute que, plus ou moins inconsciemment, Mirabeau liait alors l’idée de fortune matérielle à celle d’ascension politique ». Dès lors, la corruption de Mirabeau dépasse Mirabeau et c’est le mérite de certaines biographies que de poser plus ou moins explicitement la question de ses fondements sociaux. Ceux-ci sont de deux ordres ayant trait au métier politique d’une part, aux mentalités d’autre part.

La rémunération de Mirabeau rétribue des services, c’est-à-dire un travail : telle est l’opinion assez largement partagée par les biographes de Mirabeau. Et L. Barthou de citer Proudhon : « Quand on ne verrait dans Mirabeau qu’un avocat consultant dont on occupe le talent, les journées, les veilles, les secrétaires, dont on consume la vie et le courage, on lui accor-derait une légitime récompense » [31]. La Révolution posait en termes nouveaux l’exercice du métier politique, ou plutôt, tout en posant les bases de la genèse d’un métier politique, elle en refusait le principe. Les assemblées du Tiers État avaient soulevé le problème des frais de voyage et de séjour de ses représentants dès les élections aux États Généraux. Ceux-ci devaient être généralement pris en charge par les ordres dans chaque province. Les élus n’en durent pas moins faire l’avance. Mais la transformation des États Généraux en Assemblée Constituante et, par là-même, la prolongation du séjour des élus dans des conditions difficiles dont témoigne leur correspondance n’était pas sans soulever un grave problème. La désertion des députés menaçait. Les ordres abolis, seule une indemnité nationale pouvait pourvoir à l’existence matérielle des députés les moins fortunés. Le Duc de Liancourt proposa le vote d’un « traitement ». Proposition soutenue par un article du journal de Mirabeau, Le Courrier de Provence, et attribué par A. Aulard à celui-ci, en des termes qui signalent assez les scrupules faisant obstacle à son adoption : « Loin de nous la vile pensée de substi-tuer le mobile de l’intérêt à celui du patriotisme et de payer à prix d’or des services dont le bien public doit être le but et la récompense. Mais l’in-térêt du peuple veut que ses représentants soient salariés... » [32] et d’insister sur les dangers du refus de cette mesure : « qui est le plus in-corruptible, l’homme opulent ou le citoyen pauvre ? » [33]. Un décret du ler septembre 1789 établissait le montant du « traitement » à 18 livres par jour. Quasiment dans le secret et la somme devait rester inchangée durant cinq ans. La conception de la nécessité de la rétribution ne justifiait-elle pas en même temps la corruption de Mirabeau ? Les biographes n’évoquent pas l’existence de cette indemnité. Sont-ils pris en défaut ? En fait, si dans le cas de Mirabeau, « la grande source de dépenses était d’ordre professionnel » [34], c’est moins de la rétribution de celui-ci qu’il s’agit que du financement de l’embryon d’organisation politique qu’il a mise sur pied. E. Rousse employait la métaphore de « machine politique » et les besoins financiers de Mirabeau étaient ceux d’une entreprise, qui pour être politique, n’en étaient pas moins ceux de toute entreprise : « pour préparer ses travaux, pour faire les dessous de ses discours, pour "travailler à son éloquence", il faut que l’orateur du peuple et du Roi ait autour de lui des fonctionnaires capables et zélés ; qu’il les paye tout ce qu’ils valent. Il ne peut les renvoyer, "dissoudre son atelier", ni mettre en grève son usine » [35]. Ce qui semble relever du goût du luxe devait aussi être ré-interprété car « comment se passer de carrosse pour faire toutes ces visites, de laquais pour porter toutes ces lettres ? » [36] De même, le Duc de Castries faisait-il valoir que Mirabeau « incapable de fai-re seul le travail immense que représentaient ses discours, il ne s’en était réservé que l’éloquence ; la partie technique était l’oeuvre d’un brain-trust... Toute cette équipe fort désargentée n’avait pour subvenir que les émoluments alloués par Mirabeau » [37]. En somme, celui-ci n’au-rait eu que le choix entre renoncer faute de moyens financiers ou être payé et accusé de corruption. « Servitude pour servitude, celle que les libéralités du roi faisaient peser sur Mirabeau étaient cent fois préfé-rables à celles dont elles le délivraient » [38] avançait L. de Loménie. Son choix, celui du moindre mal, tout en étant conséquent, n’en relève-rait pas moins de « ces marchés équivoques (qui) portent avec eux leur châtiment » [39]. Mais sur la sellette, il y aurait moins Mirabeau qu’une vie politique en genèse, avec ses insuffisances, ses inhibitions mêmes, en attendant une indemnité parlementaire juste et de véritables organisations politiques. Faiblesse de la démocratie naissante plus que faiblesse de Mirabeau. Mais quand les accusateurs jugent mal depuis leur époque où cette faiblesse est corrigée, ne le font-ils pas aussi par transposition des préoccupations et débats de leur temps dans celui de la Révolution ?

L. de Loménie suggèrait un tel anachronisme du jugement de corruption : « au point de vue de l’honneur, ce n’était nullement y contrevenir, dans les idées de l’ancien régime et pour un gentilhomme dans la détresse, que de faire payer ses dettes ou pourvoir à ses besoins par le roi » [40]. C’est le point de vue que reprenait et précisait le dernier biographe de Mirabeau. « C’est pour avoir porté dans leur jugement une mentalité étrangère à l’époque que Michelet ou Louis Blanc ont pu parler de corruption » de même « qu’à nos yeux scrupuleux, il ne saurait y avoir de doute : il y eut bel et bien corruption. Mais nos yeux sont anachro-niques » [41] écrivait Guy Chaussinand Nogaret. Pour celui-ci, il n’y a pas plus de corruption que de trahison de Mirabeau. Pas de trahison car « s’il s’est laissé payer, il ne s’est pas vendu » [42], qu’il n’était pas contradictoire de vouloir servir le roi et la révolution puisque « la France, ne l’oublions pas, était encore en 1790, unanimement et sincèrement monarchiste » [43]. Pas de corruption car le traité liant Mirabeau à la Cour n’avait rien d’illégitime : « Pour un homme du XVIIIè siècle il n’y avait aucune honte à recevoir de l’argent de son roi : c’était une fa-veur que l’opinion condamnait lorsqu’elle était obtenue par l’intrigue, la courtisanerie, mais qu’elle tenait à honneur lorsqu’elle était la récompense de services réels et désintéressés » [44]. En somme, la corruption de Mirabeau ne serait que la désignation anachronique d’une pension royale. Ainsi s’expli-querait, au-delà du simple intérêt matériel, l’euphorie de Mirabeau telle que la rapportait La Marck. Pour Mirabeau, homme d’Ancien régime et monarchiste, l’argent du roi confondu avec la faveur royale serait un honneur. « On peut tout au plus lui reprocher de s’être conduit en favori au moment où la publication du petit Livre rouge dénonçait à l’opinion la liste des pensionnaires secrets de la cour » [45] ajoutait Guy Chaussinaud Nogaret. Il reste alors à expliquer la méprise et plus généralement le débat sur la corruption - qui n’en serait pas une - de Mirabeau.

Au terme de cette historiographie du regard sur la corruption de Mirabeau, il ne s’agit pas d’ajouter un jugement supplémentaire. Plus intéressante à coup sûr est l’interrogation sur la signification d’un débat mené avec plus ou moins d’attention mais toujours repris. Cette signification renvoie aux usages de la corruption de Mirabeau dans les interprétations d’une révolution qui fut dans la vie politique française le principal gisement de leçons de l’histoire. Arme politique majeure des révolutionnaires, l’accusation de corruption l’est restée dans l’affrontement des lectures de la Révolution. Pas seulement dans le cas de Mirabeau. Ainsi face à un interprétation favorable à Danton et aux Indulgents (celle d’A. Aulard essentiellement) le fondateur de la Société des Études Robespierristes, A. Mathiez, professait en 1911-1912 un cours sur « la corruption parlementaire et la Terreur ». Pourtant ce débat était sensiblement différent de celui sur la corruption de Mirabeau dont la spécificité résidait dans ses conditions même de possibilité. En effet, s’agissant de Danton, la matérialité même des faits était au centre de la dispute. Danton avait-il reçu de l’argent de puissances étangères ? Question qui ne se posait pas pour Mirabeau. Or cela n’empêchait pas la discussion sur la réalité de sa corruption. Différence d’époque, 1790-1791 pour Mirabeau, 1793-1794 pour Danton ; différence d’opinion, monarchisme de Mirabeau, républicanisme de Danton ; différence de corrupteur, le roi pour Mirabeau, des puissances étrangères pour Danton ? Si la corruption de Mirabeau était matériellement indiscutable, elle était même temps plus discutée car il s’agissait moins de la constatation des faits que d’une question de définition. C’est en effet la définition même de la corruption qui est au coeur du cas Mirabeau. Et par là, il faut entendre définition historique ou génétique.

On admettra qu’en ramenant la corruption de Mirabeau à un fait mineur, on ne nie pas sa réalité. Qu’elle soit justifiée par la vénali-té, la faiblesse ou le besoin, que Mirabeau ait été « payé, non vendu » ne change rien à l’affaire. De même, l’argumentation fondée sur les propres sentiments de Mirabeau ne vaut pas réfutation. Il ne revient pas à l’accusé d’établir l’existence ou non du délit. Les variations sur la corruption de Mirabeau montrent, une fois de plus, que la corruption se disjoint mal du point de vue à partir duquel elle est appréciée. Cela est d’autant plus vrai pour Mirabeau que manquent les critères positifs de la corruption. En la matière, existait-il une légalité en 1790 ? L’assemblée produisait-elle cette légalité par les décrets du 3 février et du 22 mai 1790 dont l’article 4 prévoyait que les votes doivent être émis « sans être déterminés par dons, promesses, sollicitations et demandes » ? On voit bien ce que la formule a d’ambigu. Si le roi payait Mirabeau, ce n’était que le droit séculaire et reconnu d’un monarque qui distribuait les pensions selon sa volonté. La commission formée par l’Assemblée Constituante en 1790 pour dresser et publier la liste des pensionnaires de la cour ne remettait pas en cause ce droit du souverain [46]. Elle en dénonçait seulement les abus (commis, disait-on, à l’insu du roi) et le secret. Déjà, il est vrai, c’était remettre en cause ce droit en s’en arrogeant le contrôle. Elle dépossèdait partiellement le monarque de son droit souverain. De ce point de vue, s’il fallait identifier un manquement à la légalité dans le traité conclu entre le roi et Mirabeau, ce serait son caractère secret et non son existence. Encore est-il difficile de parler d’une norme, aussi fragile quand il s’agit plutôt de l’état momentané d’un rapport de forces. Car si la France demeurait une monarchie en 1790, l’assemblée nationale prétendait à la souveraineté apparemment avec le roi, mais déjà contre lui. Et Mirabeau faisait partie de ceux qui l’avaient affirmée. En attendant la résolution du conflit, le pays avait un gouvernement bicéphale où les normes de légalité étaient en voie de définition. Faut-il alors retenir la légitimité comme critère positif de l’existence ou non de la corruption ? Les propres sentiments de Mirabeau, la perception de l’esprit public ont été avancés pour montrer la légitimité du traité liant Mirabeau au roi. Et l’on peut admettre que Mirabeau, homme d’Ancien Régime par sa mentalité et son origine sociale, monarchiste, ait pu considérer l’argent du roi comme une pension et non comme le prix de la corruption et de la trahison. Avant 1789, la question même de la corruption de Mirabeau eut été sans objet. Mais en 1790, Mirabeau était membre d’une Assemblée nationale, un homme de la Révolution participant aux idéaux révolutionnaires. S’il tenait comme honneur de recevoir une pension royale en fonction des normes d’Ancien Régime, il célèbrait aussi la vertu. N’y-a-t-il pas cependant quelque confusion à utiliser selon une acception positive des termes appartenant au corpus de la philosophie classique ? Au XVIIIè siècle, la corruption désignait la décomposition des régimes plus que les faits de violations des normes. Pour ceux-ci, les mêmes auteurs parlaient communément de la « brigue », terme devenu aujourd’hui suranné. Pour corriger, parlerait-on de vénalité que l’on n’éviterait pas la confusion avec ce qui était une institution de l’Ancien régime. Il est manifeste que la corruption de Mirabeau se situe à un de ces moments de transition où la définition des mots bascule avec celle des faits. Moment de flou où les qualification se prêtent mieux aux appréciations divergentes ; celles-ci étaient bien sûr étroitement dépendantes des positions politiques de ceux qui prirent part au débat sur une révolution jamais terminée. Ces divergences n’autorisent nullement à rejeter des jugements selon un principe d’annulation réciproque, pas plus qu’à leur substituer une juste qualification au nom de la supériorité d’une raison distanciée et arbitrale. Cela reviendrait à naturaliser une déviance et par là-même les normes qui la fondent. Sans l’institution parlementaire, c’est-à-dire aussi bien une assemblée prétendant à la souveraineté et sans des règles de correction de conduite entre ses membres, il ne saurait évidemment exister de corruption parlementaire. Si le terme « d’invention », fort usité aujourd’hui, a quelque sens, les ambiguïtés de la corruption de Mirabeau en marquent un contenu comme celui de la coexistence provisoire de normes d’un système patrimonial et d’un régime représentatif. Les débats ne sont point alors un appendice des faits. La corruption existe comme un semi-anachronisme bien fondé non point parce que Mirabeau fut corrompu mais parce qu’il fut jugé corrompu. Manière de rappeler qu’il fallut des corrompus pour qu’on sache ce qu’était la corruption. Ce qui apparaît largement non défini légalement est-il du point de vue de la culture politique une sorte de contradiction encore non résolue des principes ? En somme on assistait avec Mirabeau à la naissance de la corruption parlementaire peu après l’apparition même d’une assemblée souveraine et dans le temps où les normes de la légalité se fixaient. Mais au-delà, dans le conflit entre un gouvernement monarchique et un gouvernement démocratique dont Montesquieu disait que les principes respectifs sont l’honneur et la vertu, dans la transition entre le système patrimonial de l’Ancien Régime où la corruption par le souverain n’existerait pas par définition et le régime représentatif émergeant, n’assiste-t-on pas à l’invention de la corruption politique c’est-à-dire ce processus par lequel un fait singulier offre matière à une typification (originelle ?) au regard de laquelle d’autres faits seront ensuite évalués ?




[1] . Mirabeau à l’Assemblée des États Généraux, Musée Carnavalet.

[2] . Le Moniteur, Séance du 5 décembre 1792, t.16, p.658.

[3] . Marat, L’Orateur du Peuple, 10 août 1790, in Soboul (A.), Histoire de la Révolution Française, Paris, Gallimard, 1962, t.1, p.187.

[4] . Michelet (J.), Histoire de la Révolution française, Paris, Gallimard, 1952, p.563.

[5] . Jaurès (J.), Histoire socialiste de la Révolution française, Paris, Éditions Sociales, 1969, t.1, p.1003.

[6] . Mathiez (A.), La Révolution française, Paris, A. Colin, 1948, t.1, p.9.

[7] . Lefebvre (G.), La Révolution française, Paris, PUF, 1963, p.196.

[8] . Vovelle (M.), Histoire socialiste de la Révolution française, Paris, Seuil, 1972, t.1, p.154.

[9] . Cf. Rebérioux (M.), « Mirabeau vu par les historiens de la troisième République, 1870-1914 », Actes du colloque Mirabeau, Aix en Provence, Société des Études Robespierristes, 1968.

[10] . Lefebvre (G.), La Révolution française, op cit., p.156.

[11] . Soboul (A.)in Jaurès (J.), Histoire socialiste de la Révolution française, op. cit., note 10 bis, p.557.

[12] . Mathiez (A.), La Révolution française, op. cit, p.94.

[13] . Ibid., p.158.

[14] . Soboul (A.) in Jaurès (J.), Histoire socialiste de la Révolution française, op. cit.

[15] . Vovelle (M.), Histoire socialiste de la Révolution française, op. cit., p.143.

[16] . Ibid., p.154.

[17] .Ibid., p.148.

[18] . Soboul (A.), Histoire de la Révolution française, Paris, Gallimard, 1962, t.1, p.251.

[19] . Michelet (J.), Histoire de la Révolution française, op. cit., p.561.

[20] . Ibid., p.562.

[21] . Ibid., p.555.

[22] . Barthou (L.), Mirabeau, Paris, Hachette, 1913, p.219.

[23] . Thiers (A.), Histoire de la Révolution française, Paris, Lacointe, 4ème édition, 1884, p.201.

[24] . Ibid., p.304.

[25] . Mirabeau est bien sûr un traître aussi pour les partisans de l’Ancien Régime mais il trahit en 1789 et non en 1790.

[26] . Vallentin (A.), Mirabeau dans la Révolution, Paris, Grasset, 1947, p.276.

[27] . Rousse (E.), Mirabeau, Paris, Hachette, 1891, p.193.

[28] . Ibid., p.188.

[29] . Loménie (L. de), Les Mirabeau, Nouvelles études sur la société fançaise au XVIIIè siècle, Paris, Denter, 1891, t.5, p.122.

[30] . Castries (Duc de), Mirabeau, Paris, Fayard, 1960, p.429.

[31] . Barthou (L.), Mirabeau, op. cit., p.219.

[32] . Aulard, « L’indemnité législative sous la Révolution », Révolution française, 1926, p.197.

[33] . Ibid., p.199.

[34] . Castries (Duc de), Mirabeau, op. cit., p.387.

[35] . Rousse (E.), Mirabeau, op. cit., p.187.

[36] . Ibid., p.188.

[37] . Castries (Duc de), Mirabeau, op. cit., p.387.

[38] . Loménie (L. de), Les Mirabeau..., op. cit., p.123.

[39] . Rousse (E.), Mirabeau, op. cit., p.193.

[40] . Loménies (L. de), Les Mirabeau..., op. cit., p.123.

[41] . Chaussinand-Nogaret (G.), « Le cas Mirabeau », L’Histoire, n°42, p.25.

[42] . Chaussinand-Nogaret (G.), Mirabeau, Paris, Seuil, 1982, p.210.

[43] . Ibid., p.25.

[44] . Ibid.

[45] . Ibid., p.210.

[46] . Archives Parlementaires, I série 13, Assemblée Constituante 1790, Paris, P. Dupont 1882, p.176s.




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