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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

Lectures critiques : Jean Garrigues, La République des hommes d’affaires : 1870-1900

Auteur

Jean Garrigues, La République des hommes d’affaires : 1870-1900, Editions Aubier Histoires, Paris 1997, 432 pages.

Jean Garrigues, dans « La République des hommes d’affaires, (1870-1900) », examine l’influence déterminante du « Centre gauche », précocement rallié à la cause républicaine, dans l’instauration et la consolidation de la Troisième République. Il restitue la genèse de cette figure politique qui va devenir un lieu privilégié de l’intervention dans la chose publique d’un certain nombre de grands bourgeois, en reconstituant leurs réseaux familiaux, culturels, financiers et religieux.

Ainsi, sans succomber à un objectivisme du réseau ou tomber dans la théorie du complot, il montre comment le Centre gauche a pesé sur les orientations du régime bien plus largement que ne le laisserait supposer sa force parlementaire. C’est ici l’un des mérites de ce travail qui, en décentrant le regard sur la politique de cette période, trop souvent étudiée à partir des votes et des débats parlementaires, donne des éléments, non pas sur les « vraies » structures décisionnelles, mais sur les transactions qui accompagnent et conditionnent l’exercice du pouvoir.

Jean Garrigues montre ainsi qu’au gré de la situation politique, le Centre gauche évolue durant la période selon trois phases relativement distinctes, sans que ses membres ne renoncent à un idéal de « libéralisme intégral » qui implique un Etat aux prérogatives minimales et une « République d’ordre ».

L’écrasement de la Commune les rallia durablement à « l’idée républicaine », ces libéraux espérant ainsi réinvestir le milieu politique et économique dont « la fête impériale » les avait exclus. Formant déjà « une réalité idéologique, culturelle, sociale et politique » dont les membres étaient jusqu’alors dispersés sur l’échiquier politique, ils se constituent en « groupe » parlementaire et se solidarisent avec le programme de Thiers qui devient « le porte-parole de cette grande bourgeoisie libérale ». Les républicains, eux, s’opposent à la Chambre à une majorité monarchiste qui entend bien refermer la « parenthèse » ouverte le 4 septembre 1870. Aussi entrent-ils dans une stratégie à court terme de sauvetage du régime qui passe par un rapprochement avec Thiers, leur ennemi d’hier. C’est dans ces alliances que va s’enraciner la Troisième République.

Pour les membres du Centre gauche, issus dans leur immense majorité de la grande bourgeoisie industrielle, la doctrine libérale constitue un schème référentiel, conforté par leur appartenance à des réseaux communs. En effet, par leur capital social et leur trajectoire, ils partagent des grilles de lecture du monde similaires ou proches. La fréquentation de lieux ou de cercles identiques, les pratiques semblables de la culture et des loisirs, ainsi que le fort taux d’endogamie entretiennent cette homogénéité sociale. Mais ces liens ne sont pas seulement établis en fonction de l’appartenance à la grande bourgeoisie. Par une étude plus fine, Jean Garrigues met en relief le rôle moteur joué par la philosophie, (positiviste et/ou voltairienne) et par le protestantisme, particulièrement prégnant au sein de ses principaux représentants (Say, Jaureguiberry, Waddington, Schérer, Pressensé). Craignant un retour à la monarchie de droit divin, qui exclurait de facto les membres du culte réformé des responsabilités politiques, ils optèrent pour le centre. Cependant, l’impossible « conjonction des centres » découla davantage d’une divergence sur les rapports entre l’Eglise et l’Etat, que de la césure entre catholiques et protestants.

Léon Say, à qui l’auteur à consacré sa thèse, incarne particulièrement bien cette grande bourgeoisie libérale du Centre gauche dont il demeura, de 1860 à sa mort en 1896, le chef de file incontesté.

Intellectuels, hommes politiques et hommes d’affaires se côtoient dans les conseils d’administration des grandes compagnies représentant les secteurs clés de l’économie nationale, (mines, banques, métallurgie, assurances....). C’est le cas de Thiers dans les mines d’Anzin, de Say à la présidence de la société des houillères et fonderies de Decazeville, de Pierre Edmond de Teisserenc de Bort au PLM, aux mines de Mokta el Hadid et aux docks de Marseille. Au total, ces individus occupent près de cinquante sièges d’administrateurs.

Mais, le Centre gauche puise également ses forces parmi de nombreux juristes, professeurs et journalistes libéraux si bien que le rayonnement de leurs idéaux communs déborde rapidement les lieux traditionnels de sociabilité élitaire (cercles, salons) pour rayonner ailleurs, dans la presse, les palais de justice, l’université ou l’Ecole Libre des Sciences Politiques. Ensemble, ils firent « l’essai sincère de la République », sans pour autant partager les conceptions d’un Gambetta ou même d’un Ferry.

Ainsi, leur détermination dans le règlement de la dette de guerre à l’Allemagne témoigne de leur engagement sincère et de la confiance accrue des hommes d’affaires en un régime donnant chaque jour davantage de gages de conservatisme social, ce qui conforte, dans le même temps, leur position au sein du nouvel Etat.

Leur « combat constitutionnel » pour la création d’une Chambre Haute illustre de manière très nette la force de ces convictions d’ordre. Construit comme une force d’opposition à la Chambre des députés, émanant du suffrage universel, le Sénat se conçoit comme un contre-pouvoir garant de la stabilité sociale et du libéralisme économique. L’acceptation par les gambettistes de cette structure à laquelle ils étaient auparavant opposés, conduit l’auteur à les présenter comme des « victimes » du Centre gauche, là où ils paraissent n’avoir joué de leur « soumission » que pour triompher des tenants du monocamérisme, nombreux parmi les républicains.

Avec la conquête des leviers de pouvoir par les républicains, à partir de 1879, les relations avec le Centre gauche se transforment. La spécification du groupe républicain [1] et les velléités de réformes fiscales, sociales ou encore la nationalisation des compagnies ferroviaires cristallisent les oppositions qui se déportent au Sénat où se déroulent des affrontements violents, comme la crise de l’article 7. Mais l’auteur souligne que cette perte de pouvoir dans l’arène parlementaire n’altère en rien l’influence de ce groupe qui s’exerce ailleurs, dans les conseils d’administration des grandes compagnies, dans les milieux financiers de la banque et de l’assurance. De l’agiotage, aux délits d’initiés, le Centre gauche oeuvre dans l’intérêt de cette bourgeoisie libérale, qui bénéficiant d’avantages conséquents, lui accorde soutien et confiance.

Conscients de cette force, Gambetta et les siens vont tenter, en vain, de mettre un frein à cette collusion qui constitue la principale ressource d’un projet républicain antagoniste. La composition du ministère Freycinet, véritable revanche du Sénat sur la Chambre, illustre d’ailleurs cette victoire des grandes compagnies qui imposent leurs vues tant en politique intérieure qu’en politique étrangère, comme l’illustre leur action dans les campagnes coloniales.

Dans la dernière décennie du siècle, les idées socialistes se diffusent largement en Europe, relayées en France par le retour des exilés. Cette question va devenir rapidement le principal point de polarisation de la vie politique, puisque s’esquisse un modèle concurrent de société, contestant les tenants de l’ordre établi. Toute une frange de républicains opportunistes s’éloigne alors d’un Centre gauche de plus en plus conservateur, qui freine fortement les réformes sociales, en regard de ce qui se produit, à la même époque, en Allemagne et en Grande Bretagne.

Toutes tendances confondues, la plus grande part des « possédants », pour qui la question sociale se borne au paternalisme, se regroupent derrière l’Alliance républicaine démocratique et la Fédération républicaine, qui forment les émanations politiques des milieux d’affaires et occupent le devant de la scène de la République dite « progressiste ». Plus que jamais, la République est celle des hommes d’affaires. « L’interpénétration politico-financiére » constitue l’axe central du régime, que ni le scandale des médailles ni celui de Panama ne suffiront à jeter à bas.

Néanmoins, présentant les pères fondateurs du régime républicain - gambettistes et ferristes - comme « prisonniers » de cette alliance a priori contre nature et évoquant une « perversion de la doctrine » ou un « coût payé » par le régime au Centre gauche en échange de son ralliement, Jean Garrigues fait sienne une définition révolutionnaire de la République, qui voyait un danger dans la proximité de l’économie et de la politique, et il tend à essentialiser quelque peu cette notion, en lui conférant un caractère intangible et trans-historique.

Or, les « renoncements » de la plupart d’entre eux résultent sans doute davantage de représentations divergentes, au sein même des républicains (« vieilles barbes » contre nouvelles générations, notamment), que de leur « manipulation » par un Centre gauche vu comme « tout puissant ». Il semble que dans son travail, l’auteur se laisse quelque peu happer par son objet et tende à surévaluer le rôle politique du Centre gauche ainsi que la position de Léon Say dans la mise en place du régime républicain.

Cependant, cette critique n’obère en rien l’intérêt réel de cet ouvrage qui, dans la perspective des études de Christophe Charle, met en lumière la circulation de ces élites et l’ensemble des « transactions collusives » qui régissent les rapports entre ces différents secteurs.

Par exemple, le canevas législatif tissé par le Centre gauche et les ralliés assure fermement les intérêts de la bourgeoisie industrielle et financière en échange de leur soutien. Dans le même temps, ce cotoiement, au-delà des conseils d’administration, dans la presse, à l’Académie française, dans les chambres de commerce, etc. favorise largement la circulation des langages, des manières, des thèmes, des questions, et concourt à la production de problématiques et de shèmes de perception communs. « C’est dans cette sociabilité des élites, adaptée en permanence aux changements de régime politique et aux renouvellements des classes dirigeantes, que l’essentiel se noue entre les pouvoirs ». Ces dimensions sont indispensables à la compréhension des formes que prend la construction de l’Etat, au début de la Troisième République, même si l’on peut regretter que l’auteur ne décrive pas davantage comment ces sociabilités, nouées en extériorité, façonnent le monde parlementaire. En effet, en important dans l’arène parlementaire leurs manières de faire et de penser, ces hommes ont contribué à spécifier « un comportement parlementaire » qui s’est progressivement imposé à l’ensemble des acteurs politiques. De même on peut regretter que Jean Garrigues, qui évoque la « conquête des électeurs » par le Centre gauche, ne détaille pas davantage le rôle joué par les ressources financières dans leurs pratiques électorales comme dans les formes de groupements politiques qu’ils inaugurent.

Nathalie Bayon




[1] Jules Ferry interdit, le 7 mars 1879, aux membres de la Gauche Républicaine la double appartenance. Une trentaine de députés quitteront le Centre gauche




Nathalie Bayon


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