Le GAP en Amérique
(au 55e Congrès annuel de la SFHS )
C’est dans la capitale du Missouri que le Groupe d’Analyse Politique a foulé pour la première fois – en tant que laboratoire – le sol états-unien. Une équipe de sept chercheurs y a en effet présenté deux ateliers au 55e Congrès annuel de la Society for French Historical Studies, le 29 mars dernier à Saint Louis. Et ce fut surtout l’occasion d’échanger avec les nombreux spécialistes américains de l’histoire de France réunis pour cet événement scientifique majeur (Sara Maza, John Merriman, Sarah Hanley et bien d’autres), qui ont tant contribué à renouveler le domaine ces dernières décennies (notamment en histoire politique et culturelle).
Les deux ateliers présentés par le GAP ont donné à voir deux des principaux axes de son travail : la socio-histoire de l’élection ; l’histoire sociale des idées politiques. Devant un public peu habitué à écouter des politistes (français de surcroît) sur leur propre terrain, les intervenants ont pu illustrer les profits que l’historien peut retirer de l’usage de la sociologie politique en histoire. Dans le sillage d’une approche interdisciplinaire et processuelle proche de Charles Tilly, on s’est proposé de revenir sur le rôle de l’action collective dans construction de l’État moderne en France, au cours d’une longue période de turbulences révolutionnaires : de la crise de l’Ancien Régime finissant à la stabilisation de la IIIe République. Les conditions, motivations et dynamiques de ces mobilisations (convergence d’intérêts, solidarités et réseaux, structure d’opportunités…) furent étudiées tant du côté de mobilisations politiques autour de la définition de la bonne règle du jeu électoral, que d’actions symboliques d’intellectuels engagés dans la construction d’idéologies « libérales ».
Ci-dessous les intitulés et résumés des cinq communications présentées par le laboratoire :
PANEL 1. MOBILISATIONS ELECTORALES ET CONSTRUCTION DE L’ÉTAT
Thomas MARTY thomarty@hotmail.com, « Mobilisations et démobilisations : les conditions de possibilité d’une action collective sur les règles du jeu électoral (vers 1889 – 1919) ».
Christophe VOILLIOT voilliot@u-paris10.fr, « Le contentieux au village »
PANEL 2. MOBILISATIONS ET REVOLUTIONS SYMBOLIQUES : ECRIVAINS, SAVANTS ET INTELLECTUELS DANS LA CONSTRUCTION DE L’ORDRE POLITIQUE
Arnault SKORNICKI askornicki@u-paris10.fr, « Guerres de plume et luttes politiques. Les Lumières mobilisées sur le champ de bataille du libéralisme (vers1760-vers 1770) »
Xavier LANDRIN landrin@free.fr, « La genèse du concept de libéralisme en France : classements politiques et formalisations de l’Etat (1815-1830) »
Antoine SCHWARTZ antoine_schwartz@yahoo.fr, « Les libéraux du Second Empire et la « Constitution » de 1875 »
PANEL 1. MOBILISATIONS ELECTORALES ET CONSTRUCTION DE L’ÉTAT
Thomas MARTY thomarty@hotmail.com, « Mobilisations et démobilisations : les conditions de possibilité d’une action collective sur les règles du jeu électoral (vers 1889 – 1919) »
Au tournant des années 1900, une phase de mobilisation collective apparaît qui voit se créer plusieurs organisations intellectuelles en faveur de l’introduction de la représentation proportionnelle comme mode de scrutin pour les élections législatives. Ce ne sont pas tant les répertoires d’action que l’on souhaite ici mettre en perspective (production d’une expertise électorale, investissements des entreprises de presse, pressions sur le système partisan … etc.) mais les conditions de possibilité des différents regroupements militants qui en usent. Cette contribution part d’un double questionnement : i) comment comprendre les logiques d’autonomisation relative d’une action collective qui tout en s’adressant de manière critique au système partisan contribue à élargir le champ d’action de celui-ci en lui octroyant des possibilités de se réformer et de s’amender ? ii) Comment tirer bénéfice du caractère révolu de cette mobilisation et du peu de trace archivistique directe qu’elle a laissé pour tisser le plus complètement possible le réseau des relations sociales et organisationnelles qui se trouve être à l’origine et à la conclusion du développement de ces mouvements ? Ces conditions collectives de la micro-mobilisation pérennisent la cause jusqu’au début de la guerre de 1914 – 1918. Dés lors, la démobilisation sera liée aux retours d’intérêts électoraux divergents en 1919 qui aspirent ces militants et surtout redistribue les ressources préalablement accumulées par et pour la cause. L’histoire sociale de la construction des groupes militants et des porte-parole qui « se font tout en faisant le groupe », pour reprendre l’expression de P. Bourdieu, posera donc aux théories de l’action collective (structures des opportunités politiques, alignement des cadres d’interprétation …) des questions fondamentales de méthode liées aux sources spécifiques d’une histoire politique renouvelée.
Christophe VOILLIOT voilliot@u-paris10.fr, « Le contentieux au village »
Cette communication prend place dans les travaux en cours du GROUPE D’ANALYSE POLITIQUE (Paris-X Nanterre) sur l’archéologie du droit de l’élection. Elle repose sur une enquête dans les archives du Territoire de Belfort (principalement les séries K, M et O) dont les matériaux sont analysés dans une perspective de sociologie historique. Dans un premier temps, seront exposés – de manière chronologique – les éléments de plusieurs conflits relatifs à la commune d’Angeot, dont certains ont donné lieu à des recours devant le Conseil de Préfecture au cours de la période 1884-1886. Ces conflits ont la particularité d’être de nature différentes (litiges forestiers d’une part, contentieux électoral de l’autre) mais de mettre en scène les mêmes acteurs de manière entrecroisée et en fonction d’enjeux indistincts. Cette unité de temps et de lieu est propice à une réflexion sur les usages du droit des habitants de cette commune et sur le rôle du contentieux administratif dans le processus de politisation des campagnes françaises au XIXe siècle.
PANEL 2. MOBILISATIONS ET REVOLUTIONS SYMBOLIQUES : ECRIVAINS, SAVANTS ET INTELLECTUELS DANS LA CONSTRUCTION DE L’ORDRE POLITIQUE
Arnault SKORNICKI askornicki@u-paris10.fr, « Guerres de plume et luttes politiques. Les Lumières mobilisées sur le champ de bataille du libéralisme (vers1760-vers 1770) »
L’ouvrage classique de S. L. Kaplan Bread, politics and political economy in the reign of Louis XV a étudié les batailles du « libéralisme » des années 1760 et 1770, autour de la libéralisation du commerce des grains en France. Les multiples mobilisations du « lobby de la liberté » comme des opposants à la politique du gouvernement traversèrent en effet autant les espaces politiques et parlementaires qu’intellectuels et populaires. Je souhaite revenir sur le rôle spécifique des hommes de lettres dans ces luttes. La nouvelle conjoncture politique de 1763 était le produit la défaite de la guerre de Sept Ans et de l’opposition parlementaire : elle décida d’une nouvelle orientation politico-économique du gouvernement, créant une demande étatique favorable aux propositions des « Écrivains économiques » (Morellet), jusqu’ici divisés par des querelles doctrinales (le réseau Gournay, les physiocrates). On s’interrogera d’abord sur les motivations et opportunités de l’engagement de ces divers d’hommes de lettres, dans leur rapport ambivalent et dissymétrique à la monarchie (patronage d’État, stratégies de reconversion…).
Ensuite, le clivage qu’a provoqué la question du commerce du blé au sein des Lumières, jusque-là relativement soudée contre des ennemis communs, ne doit pas être comprise comme une simple querelle théorique, mais dans une logique de recompositions intellectuelles relatives aux transformations de l’espace politique. À travers les débats de nature apparemment économiques, se jouent en effet des rationalisations antagonistes de l’ordre politique entre des groupes en concurrence pour la bonne définition de l’État, qu’une analyse sociale des producteurs intellectuels permettrait de mettre au jour. La lecture des brochures et pamphlets conjuguée à celles de correspondances et mémoires éclaireront les stratégies tout à la fois rhétoriques et sociales des acteurs de ces luttes, et l’articulation entre les réseaux littéraires et les réseaux politiques de l’Ancien Régime. Des émeutes frumentaires aux émeutes de papier, de l’affaire Galiani au conflit Turgot-Necker, les luttes intellectuelles réfractent, redoublent et parfois anticipent les luttes politiques.
Xavier LANDRIN landrin@free.fr, « La genèse du concept de libéralisme en France : classements politiques et formalisations de l’Etat (1815-1830) »
L’un des traits essentiels de l’historiographie des idées ou de la pensée politique, comme l’ont notamment remarqué L. Febvre, M. Foucault ou R. Chartier, est de produire des continuités illusoires sous la forme de classifications transhistoriques. Le libéralisme a été souvent réinvesti sur ce mode : il est aujourd’hui un concept sans histoire, un répertoire extensible servant à désigner ou à recouvrir, en dehors de ses « contextes de validité empirique », des théories, des thèses ou des thèmes extrêmement hétérogènes. La contribution proposée vise à restituer son historicité au libéralisme en montrant comment, au moment de la genèse du terme au début de la Restauration française, celui-ci est devenu un enjeu de luttes politiques, une catégorie intégrée à des classements idéologiques concurrents, un concept descriptif et normatif mobilisé par des spécialistes du rationalisme d’Etat. On observera ainsi de quelles façons le libéralisme renvoie, sous la Restauration, à des controverses et à des entreprises de catégorisation et de théorisation différenciées : 1) les tentatives de fondation et de refondation de l’Etat opposant « monarchistes » et « libéraux » dans une conjoncture de recherche politique de la stabilité prenant l’aspect de formules de gouvernement fondées sur des interprétations et des exégèses de la Charte constitutionnelle et destinées à régler les débats parlementaires et les controverses entre publicistes ; 2) la dissociation de réseaux partiellement concurrents, « industrialistes » et « constitutionnels », engagés dans la mise en forme libérale de l’Etat, que l’historiographie traditionnelle des idées ratifiera rétrospectivement à la fin du 19e siècle à travers la classification binaire « libéralisme économique » / « libéralisme politique », en étirant sa chronologie jusqu’au 18e siècle ; 3) la double antonymisation du concept (« libéralisme »-« romantisme » / « conservatisme »-« classicisme ») rappelant à la fois l’usage collectif de la littérature comme ressource politique et la confrontation de groupes d’académiciens, de savants et de littérateurs autour de ces usages. L’ensemble de ces appropriations concrètes du libéralisme seront analysées à partir d’une base de données de plus d’un millier d’occurrences, de documentations de première main (libelles, brochures, périodiques) et d’archives inédites (correspondances et rapports institutionnels).
Antoine SCHWARTZ antoine_schwartz@yahoo.fr, « Les libéraux du Second Empire et la « Constitution » de 1875 »
Parmi la deuxième génération des « libéraux du Second Empire », d’eux d’entre eux sont réputés avoir exercé une « influence » significative sur l’élaboration des lois constitutionnelles de la Troisième république : Anatole Prévost-Paradol et Edouard Laboulaye. C’est cette présumée « influence » que l’on se propose de discuter ici et, plus généralement, de la question des « origines intellectuelles » et de « l’action des idées » [1]. Dans ce but, on étudiera les mobilisations intellectuelles des réseaux de la « mouvance libérale » au début de la Troisième République. De nombreux historiens et juristes ont en effet souligné le rôle joué par certains penseurs libéraux dans la rénovation de ce courant intellectuel sous le Second Empire, mais également dans le processus complexe d’instauration de la Troisième République. Certains, tel Gabriel Hanotaux, et surtout des constitutionnalistes, tels A. Esmein ou J. Barthélémy, ont même conféré à certaines des œuvres de ces écrivains le statut de « source intellectuelle », si ce n’est d’ « origine intellectuelle » du régime institué en 1875. Cette imputation de « paternité » vaut singulièrement pour deux ouvrages emblématiques : La France nouvelle (1868) de Prévost-Paradol, et les Vues sur le gouvernement de la France (1861) du duc Victor de Broglie.
Afin de prendre la mesure réelle de cette supposée « influence » intellectuelle et d’en discuter les présupposés, on analysera différentes sources : échantillon d’écrits et de souvenirs des parlementaires, archives des commissions constitutionnelles, brochures, revues et journaux de la « mouvance libérale », etc. Nous pourrons alors seulement proposer un éclairage différent sur le rôle de ces « libéraux du Second Empire ». D’une part, il s’agira de reconsidérer certains des positionnements idéologiques qui ont retenu particulièrement l’attention (l’acception du suffrage universel, l’acceptation de la république) et, d’autre part, de revenir sur l’investissement des réseaux de la mouvance libérale (Journal des débats, Journal des économistes, etc.) dans le débat idéologique intense qui a précédé l’élaboration des lois constitutionnelles. On se focalisera alors plus particulièrement sur les prises de position de certains auteurs (E. Laboulaye, G. Molinari ou E. Duvergier de Hauranne, entre autres) et leur manière de penser certaines questions clés comme l’institution d’une chambre haute et la régulation du suffrage universel.