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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

1968, 1995 : question de point de vue

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Pourquoi revenir, dans une même livraison, sur deux « objets » visiblement aussi éloignés, « mai 1968 » et « décembre 1995 » ? Et pourquoi céder, au moins en apparence, à un rapprochement spontané, qui, au-delà de l’aspect de « crise gouvernementale », paraîtra davantage relever de l’argument politique que de l’analyse politiste ? Ce n’est pas que nous postulons une identité (et en particulier une identité « politique ») commune à ces moments, ou que nous croyons à une continuité (et en particulier à une continuité « politique ») entre eux. Qui pourrait ignorer, s’il sacrifie à la fréquentation quotidienne du journal, que l’horizon défini par les croyances « économiques » a changé ? Beaucoup croyaient la croissance sans limite, pendant ce qu’ils appellent aujourd’hui les « Trente glorieuses », alors qu’une mondialisation supposée inéluctable appelle, s’il faut les croire maintenant, des « adaptations » inévitables. Qui pourrait ignorer aussi, si l’on se fie à tout ce qui compte comme experts, que ces deux conjonctures semblent s’opposer trait pour trait : explosion sans raison d’un côté (« psychodrame et carnaval » écrivait Raymond Aron), raidissement corporatif contre une réforme indispensable des retraites et de l’assurance sociale de l’autre (comme disait et dit encore à peu près Alain Touraine). Mais nous n’ignorons pas non plus, peut-être parce que nous sommes politistes, que ces versions rétrospectives des événements sont autant de visions politiques de ceux-ci.

Il faudrait d’ailleurs n’avoir aucun réflexe analytique pour imaginer une continuité de vue ou une parenté d’inspiration entre les étudiants et les ouvriers grévistes, il y a trente ans, les manifestants fédérés par l’opposition au « plan Juppé », il y a trois ans. Il faudrait sous-estimer la spécificité de chacune de ces conjonctures. Méconnaître la diversité et l’hétérogénéité des acteurs impliqués. Tenir pour sans importance les horizons et les enjeux sensiblement différents de chacun. Enjamber allègrement les générations en méconnaissant tout ce qui les sépare, et ainsi de suite. Le travail politiste peut se définir sommairement comme l’explicitation des conditions et des formes du « débat » politique, l’explication des faits et gestes des professionnels engagés dans cette activité, enfin, l’étude du mode sur lequel ces activités affectent les acteurs sociaux : il s’agit donc moins, sous cet angle, de souscrire à un argument politique (et avec lui à la vision déshistoricisée et déshistoricisante qu’il encourage et qui le soutient) que d’en comprendre la possibilité et la plausibilité. A l’opposé de la tentation récurrente du politiste de prendre part sans en avoir l’air au débat politique, le rapprochement, initialement fortuit, de 1968 et de 1995 est devenu ainsi l’occasion et le moyen de revenir sur quelques-uns des processus sans lesquels aucune de ces deux dates ne se serait imposée dans le répertoire de l’argumentation politique.

La reconnaissance publique d’une référence passée naît en toute hypothèse de l’engagement collectif résultant du concours d’activités multiples, qui a spécifié « initialement » la conjoncture, ou si l’on veut, du travail de mobilisation et du travail d’interprétation, qui voient le jour alors. Mais, simultanément, l’économie propre au travail d’argumentation, qui accompagne l’objectivation de ces points de repère et leur usage sur des marchés diversifiés, fait disparaître le travail collectif dont ils sont le produit. On n’est jamais fondé à isoler des aspects généraux de processus, surtout si leur désignation doit tenir lieu d’analyse. Pourtant on ne comprendrait pas, en l’absence du premier de ces « ressorts », que « l’événement » finisse par se détacher, pour ceux qui l’ont vécu, sur la trame d’un passé, pour accéder au statut de référence utilisable, par différence avec ce qui l’a précédé. Il n’y a ainsi « événement », comme l’ont noté beaucoup d’historiens, et par exemple G. Duby, qu’a posteriori. Mais on ne comprendrait pas non plus, inversement, en l’absence du second de ces ressorts, que ces dates fétiches et en fait fétichisées tendent à fonctionner comme un a priori ou plus exactement comme un attracteur mnémotechnique, amplement suffisant en pratique pour ce qu’ont à en faire ceux qui sont appelés à s’en prévaloir. On ne comprendrait pas, en somme, que ces dates fétiches et en fait fétichisées se présentent au chercheur (c’est-à-dire en fait à celui qui vient après tous les autres, la plupart étant étrangers à ce qui l’intéresse) comme un obstacle à l’enquête et à l’analyse : celui-là même qu’évoquait Marx, lorsqu’il soulignait que « l’analyse suit une route opposée au mouvement réel », parce qu’« elle commence après coup, avec les résultats du développement ».

Ce parti pris anti-objectiviste, comme mise entre parenthèses de la distance propre à la position de scholar et comme critique de la posture d’observateur extérieur qui en résulte, éloigne la tentation d’un comparatisme spontané, affranchie des servitudes terre-à-terre de la construction de l’objet. Il fait voir, au contraire, que la représentation a priori de la singularité de ces conjonctures est un résultat de leur construction sociale. Mais, alors que toute une tradition politiste porte à croire que ces moments doivent leur parenté intrinsèque à la crise gouvernementale qu’ils mettent en scène, il fait voir tout autant que ces conjonctures ne relèvent pas a priori d’un même schéma. Celui-ci pourrait bien n’être, jusqu’à plus ample informé, que le déguisement intellectuel des solidarités qui classent l’analyste dans l’espace des rapports politiquement informés à ce qui s’est passé. En échappant ainsi à l’opposition entre le « jamais vu » (mai 68 et décembre 95 n’ont rien de commun) et le « toujours ainsi » (mai 68 et décembre 95 sont deux « poussées de fièvre politiques »), l’observateur est conduit au contraire à explorer les lignes de continuité propres à chacune des deux séquences considérées : celles qui mènent immédiatement de mobilisations plurielles et multiples aux affirmations politisées et politisantes dont ces mobilisations sont l’expression et le prolongement ; celles qui mènent, plus concrètement de l’idiosyncrasie sociale des protagonistes aux investissements et aux activités dont les mobilisations sont le résultat ; celles qui mènent aussi plus accessoirement, à partir de la construction d’un capital politique dans les années 68 et par-delà les conversions dont s’accompagne son usage, à la position et aux rétributions d’interprète de 1995, autorisé par 1968. Comme de surcroît aucun des phénomènes observés (« 1968 » ou « 1995 », les activités de mobilisation ou les activités gouvernementales, que celles-ci appellent en réponse, etc.) ne peut être réputé avoir sur le champ aucune autre forme d’existence que celle que leur donnent les acteurs qui les font vivre, l’observateur se trouve tenu, par le même parti pris de méthode de circonscrire son enquête à la pratique des acteurs impliqués.

On voit tout ce qui nous sépare des quelques historiens positivistes qui trouvent aujourd’hui leur félicité dans la « réinvention » de l’événement : mai 68 ou la chute du Mur de Berlin. Ils s’imagineraient presque que l’événement ne naît de rien et ils laisseraient croire, pour un peu, qu’il s’impose par la seule force de sa nature. Le premier résultat d’une mise en perspective de 1968 et de 1995, est de retrouver, contre cette forme d’aveuglement professionnel, le pouvoir collectif de construction de l’événement que partagent les acteurs, sans imaginer que ce pouvoir est également distribué entre tous et sans céder à l’héroïsme populiste, dont Michelet nous a laissé le souvenir. Ce ne sont évidemment pas n’importe quels individus, dans l’ensemble abstrait de tous les individus possibles, qui sont candidats à l’action. Ce ne sont pas non plus n’importe quels individus, dans l’ensemble des candidats à l’action, qui sortent de l’événement grandis ou stigmatisés : mais, on est en droit de le supposer, des individus définis par ce qui les différencie de leurs semblables sous un rapport comparable. L’observation des mobilisations conduit donc à penser qu’avant d’être structurantes, les mobilisations sont structurées, les propriétés des individus dans la dynamique de la situation permettant de rendre compte à la fois de l’implication des acteurs dans l’action et des raisons qu’ils donnent de leur engagement en situation. L’interruption des conditions de vie routinières d’un grand nombre d’acteurs en 1968 et en 1995, les luttes sur la définition de l’événement au coeur de l’événement qui en résultent, définissent ainsi un point de départ à la restitution informée des dynamiques dont l’événement est le résultat, comme à la diversité des images et des usages dont il est l’enjeu.

Mais on s’est rappelé aussi que « la politique » est historiquement le résultat de sa construction collective, sous l’action, entre autres, de ceux qui font aboutir des perspectives ménageant leurs enjeux, en se recommandant ou en se servant de l’Etat : la construction collective de la politique s’en trouve durablement marquée, comme le souligne fortement Norbert Elias, par une tendance récurrente et toujours recommencée à sa monopolisation. Ce n’est pas, en effet, parce que l’Etat est un « groupe de groupes » (ce qui permet de comprendre que son assise s’élargit, par exemple si on oppose l’Etat actuel à l’Etat d’Ancien Régime), ce n’est pas non plus parce que la construction de l’Etat parlementaire va de pair avec l’objectivation d’une sociodicée d’Etat (l’affirmation démocratique), qui tend à euphémiser, en la déniant, cette récurrence historique, que cette ligne de pente, non voulue et rarement pensée en tant que telle, ne pèse pas, néanmoins, de toute sa force sur le fonctionnement de notre organisation politique. Toute cette histoire tend, au contraire, à construire une ligne de partage invisible entre ceux qui, forts de leurs investissements dans l’activité politique et de la relation à la politique que définit la possibilité d’en faire, font corps avec les entreprises et les perspectives de l’Etat et ceux qui, étrangers à ces perspectives ou bien éloignés de ces entreprises, demeurent à l’écart, à moins que celles-ci ne mettent en question, comme on le voit parfois, l’une ou l’autre de leurs raisons d’être.

C’est précisément cette ligne de fracture entre deux formes de rapport à la politique, enfouie dans et par le travail d’universalisation qui accompagne la construction des activités et des images politiques, et déniée dans et par les représentations politiques de l’Etat et de son fonctionnement, qui se rappelle comme un gigantesque refoulé historique lors de circonstances telles que 1968 ou 1995 : en impliquant une multitude d’acteurs sociaux dans les activités extraordinaires qu’elles appellent à l’existence et en les obligeant à « sortir d’eux-mêmes », comme aurait peut-être dit Durkheim, elles servent de révélateur à la tendance récurrente à la monopolisation de la politique, comme manifestation et comme aspect de la monopolisation par l’État de la violence symbolique légitime. On aurait du mal à comprendre, autrement, que, dans les limites des expériences et des ressources, qui inclinent les acteurs sociaux à se faire à la situation qui leur est faite, jusqu’à s’en satisfaire, ces conjonctures conduisent, en levant provisoirement certaines des censures qui rendent indiscutables, en temps ordinaire, des rapports de domination réaménagés au jour le jour, à faire apparaître l’arbitraire de conventions quotidiennes (telles que les formes établies de délégation) et le caractère fictif de leurs justifications officielles (comme le montre en chaque cas l’exacerbation des luttes sur ce qu’est et doit être la « démocratie »).

L’effort pour renouer avec le temps de l’action, ou si l’on veut avec le temps des acteurs, inséparable de l’effort simultané pour renouer avec le temps de la construction étatique de la politique, conduit finalement à voir, en 1968 et en 1995, des mobilisations contrastées et des effets de politisation hétérogènes. A différencier, au-delà de l’uniformité apparente imposée par l’image de mobilisations massives, des mobilisations (étudiantes et ouvrières), étrangères les unes aux autres, d’un côté, une mobilisation d’ouvriers et d’employés placés, à leur corps défendant, en situation de petite noblesse d’État, de l’autre. A saisir, au-delà d’investissements partisans et syndicaux, qui donnent vigueur et consistance aux organisations, sous l’effet de l’afflux de nouveaux militants, l’apparition, en 1995, de tensions nouvelles résultat de la transformation du rapport à la politique gouvernementale des directions des confédérations syndicales (comme on l’a vu dans le cas paradigmatique de la CFDT). Quelque chose comme une crise dans la représentation des mondes du travail. Toutes ces propriétés observables président à l’amalgame immédiat des deux conjonctures, ainsi qu’aux controverses dont elles deviennent l’enjeu. Il reste que le paradoxe d’un travail entrepris avec la mise entre parenthèses de l’activité politique des autorités légitimes, est de conduire à redécouvrir l’ampleur du travail politique diffus, qui relaie le travail politique de ces autorités. Mai 68 n’est pas plus le débordement utopique incapable de formuler des revendications, que certains ont cru y voir, que décembre 95 n’est une crispation corporatiste de privilégiés rivés à leurs avantages, tout simplement parce que ces images ne sont qu’un des produits neutralisés et neutralisants du travail de conservation, qui se libère alors.

Les contributions qui suivent, encore prisonnières de la forme d’un objet dont elles se proposent pourtant de se délivrer, laissent dans l’ombre cet ultime aspect des choses. On s’en console provisoirement au vu des recherches qui montrent l’étroite relation entre les conversions des hommes au pouvoir et les crises de confiance multiples qui en résultent. L’origine commune à toutes ces crises de confiance pourrait bien être en effet, le sentiment confus qu’en donnant leur appui à la pensée gestionnaire, autour de laquelle se rencontrent aujourd’hui le patronat et la noblesse d’Etat, les hommes au pouvoir ont prêté main forte à l’accroissement des difficultés d’existence quotidienne du plus grand nombre.






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