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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

Perspectives pour une recherche

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La construction des groupes sociaux, parce qu’elle est toujours le fait d’acteurs individualisés, dotés d’un bagage singulier, opérant dans une conjoncture définie par des systèmes d’interdépendance spécifiques, s’accompagne régulièrement, à travers l’exigence de mobilisation, de la construction de représentations (du groupe, des adversaires, de l’avenir) particulières : il n’existe donc pas de groupe sans mythologie qui lui soit propre, celle-ci n’ayant rien à voir avec les processus auxquelles ces représentations doivent pourtant leur forme [1]. Ce constat élémentaire qui pourrait être considéré comme l’un des acquis majeurs de la tradition des sciences sociales, justifie l’analyse sociologique des phénomènes politiques qui est la raison d’être et la vocation du Groupe d’Analyse Politique.

L’orientation initiale de la réflexion

Le Groupe d’Analyse Politique initialement impulsé à Nanterre par Michel Dobry et par l’auteur de ces lignes a été reconnu comme « équipe d’accueil » en 1992, autour de trois axes de recherche : le mouvement étudiant de 1986, l’émergence et l’institutionnalisation du phénomène Le Pen, enfin les effets de l’action des gouvernants en matière de chômage. L’examen de ces objets empiriques a entraîné une double réorientation de l’activité de recherche.

Une réorientation thématique tout d’abord, imposée par la nécessité de comprendre de façon plus rigoureuse ce qui faisait de ces objets des « objets politiques ». L’examen d’une forme de contestation comme le mouvement étudiant ne prenait tout son sens qu’en relation avec une « politique officielle » et plus largement avec une « vision normative » propre aux gouvernants. Une réflexion sur la définition collective et les usages publics de la norme s’imposait ainsi comme un détour nécessaire. De même les liens entre le chômage et le phénomène Le Pen ne prenaient sens, pour ce qui les concerne, qu’à travers leur traduction en votes. C’est ainsi que les travaux du GAP ont rencontré ces deux objets canoniques de la science politique que sont le droit (et plus largement les institutions) et le vote, comme en témoignent deux ouvrages Le Président de la république : usages et genèse d’une institution et Le vote et la vertu : comment les Français sont devenus électeurs [2] mais aussi plusieurs articles concernant le vote des chômeurs ou bien le vote en faveur du Front national.

Ce détour n’était pas seulement un déplacement d’objet : il était aussi un déplacement du regard avec la découverte que leur compréhension effective ne pouvait ignorer la profondeur historique de leur construction sociale. On se mettait ainsi en position favorable de faire servir les acquis de l’analyse sociologique du présent à la mise au jour des ressorts pratiques des constructions passées qui gouvernent encore sans que nous le sachions notre présent.

La recherche s’élargit par cercle concentrique en revenant sur ses pas. Cette double réorientation en nous conduisant collectivement à revenir sur les objets empiriques dont nous étions partis nous a fait découvrir ce qui pouvait être rétrospectivement le noyau commun de ces enquêtes successives. On y voit plus clair sur le droit si on pose ce dernier comme le résultat du travail des légistes d’État pris dans les luttes entre différentes catégories de porte-parole de l’État qui accompagne la construction et les transformations des façons de voir et d’agir extraordinairement hétérogènes de tous ceux qui sont fondés à parler au nom de ce groupe. On y voit plus clair sur le vote si on le pense comme une technologie d’État qui construit les formes et les figures de l’action parlementaire, comme aussi les formes et les figures des critiques bureaucratiques de celle-ci. On y voit plus clair sur le chômage si on sait reconnaître dans cet indicateur qu’est la statistique mensuelle de ce dernier le résultat du travail passé complexe qui a construit ce chiffre officiel.

C’est pourquoi le coeur de la recherche du Groupe d’Analyse Politique (et sans que le lien avec l’actualité politique soit artificiel) pour les années qui viennent est, dans la plus classique tradition de la science politique, l’analyse des transformations de l’État et de ses modes d’action. Ce projet comprend au moins trois aspects articulés :

- Un approfondissement théorique à partir des travaux de Norbert Elias. Il s’agit à titre de perspective et sans préjuger de la difficulté de l’entreprise de faire pour « l’État parlementaire » au XIXème siècle, comme pour les transformations que celui-ci informe, ce que Norbert Elias a fait pour l’analyse de La Société de cour.

- Une dimension proprement historique. On ne peut pas comprendre les transformations contemporaines de l’État et de l’action de l’État, c’est-à-dire des représentations sociales consacrées par l’État relatives aux domaines et formes de l’intervention de celui-ci sans partir de la construction sociale de l’État parlementaire notamment dans la deuxième moitié du XIXème siècle.

- Une dimension proprement sociologique. On ne peut pas comprendre les transformations contemporaines de l’État et de l’action de l’État sans partir des visions et des représentations de tous ceux qui peuvent parler avec autorité au nom de l’État, soit si l’on veut, des luttes symboliques entre tous ceux qui avec des enjeux différents cherchent à s’approprier sans jamais complètement y parvenir le pouvoir de parler au nom de l’État. Ces indications très générales définissent trois axes de recherche majeurs.

Détailler et comprendre l’effort de Norbert Elias pour une sociologie politique de l’État.

On ne dira rien ici de très substantiel sur l’apport de Norbert Elias à une sociologie de l’État : l’ouvrage collectif qui a été tiré du colloque « Norbert Elias et l’analyse politique » [3] y a déjà pourvu.

On voudrait simplement souligner ici comment l’histoire personnelle de Norbert Elias, sa position très particulière d’exclu de l’univers académique puis sa situation ultérieure d’immigré le prédisposent à ne jamais se laisser enrôler dans le travail intellectuel de légitimation de l’État et le prémunit de devenir jamais un « sociologue d’État », ce qui est la meilleure position pour comprendre les ressorts de l’action de ce dernier. Ce n’est donc pas le détail des analyses de Norbert Elias qui nous intéressent. Ce n’est pas non plus, même si ces aspects sont essentiels, sa distance vis-à-vis de toute philosophie de l’histoire, implicite ou explicite, ni sa vigilance toujours en éveil qui en fait un critique sans concession de toutes les formes d’objectivisme. C’est plutôt la forme générale d’une entreprise, désintéressée des enjeux implicites d’État qui organisent souvent sans qu’ils le sachent le travail des sociologues et des historiens, transposable à d’autres objets que La société de cour.

On se contentera de suggérer en ce sens et à titre d’exemple que l’une des plus fortes leçons en actes de Norbert Elias pourrait consister en ceci : dès qu’on traite du travail de légitimation de l’État, la sociologie des intellectuels qui s’intéressent à l’État soit parce qu’ils se mobilisent (affaire Dreyfus) soit parce que d’autres catégories de personnels d’État les mobilisent (l’invention de la planification démocratique autour du « Club Jean Moulin »), est un moment essentiel de toute sociologie de l’État. Il s’agit donc, pour en finir avec ce premier axe, au-delà de la meilleure connaissance d’une oeuvre (encore imparfaitement accessible en français), au-delà de la vulgarisation d’une pensée (curieusement ignorée par la science politique française), de trouver près du sociologue allemand non seulement des schèmes d’analyse déjà élaborés mais également l’allure d’une entreprise qui demande à être réactivée à chaque étape historique à cause de la dynamique des réorganisations incessantes de l’État.

Mettre au jour les processus et les effets tendanciellement irréversibles de la construction sociale de l’État parlementaire au XIXème siècle.

On croit en effet pouvoir se donner, à partir de la fréquentation de Norbert Elias, mais également à partir de la tradition sociologique classique (Marx, Durkheim, Weber) qu’Elias porte à un point supérieur d’achèvement, deux principes forts de méthode :

- traiter le passé comme « le présent pratique » des acteurs sociaux sur le modèle de ce que permet la sociologie de la politique du présent ;

- s’intéresser en matière de politique aux personnes plus qu’aux justifications qu’elles font valoir, conformément à la logique d’une théorie de l’action armée des plus récentes découvertes de l’analyse des pratiques sociales.

On pense à partir de ces principes pouvoir revisiter toute une série de conjonctures historiques réputées dans les représentations officielles du passé de l’État avoir inauguré un nouvel âge (1789, 1848 et 1870 notamment), mais également pouvoir être attentif à des transformations majeures enfouies du fait de l’amnésie de leur genèse sous les représentations précédentes : cette perspective ouvre sur le réexamen et l’indexation de toutes les révolutions symboliques successives, parallèles aux transformations morphologiques de la société qu’elles accompagnent, qui scandent la construction de l’État parlementaire.

On verra, à partir de cette histoire structurale, et dans chacune de ses « phases », la construction sociale de l’État parlementaire comme la construction d’un groupe par ses porte-parole : soit une multiplicité hétérogène d’entreprises plus ou moins organisées et plus ou moins coordonnées jamais définies par une intention ou un projet et tendant à la construction symbolique du groupe, analysable comme un travail collectif de légitimation de l’État, informé par les résultats du travail passé de construction du crédit de l’entité État et conditionné par les enjeux de ceux qui orchestrent ces mobilisations. L’un des apports majeurs de cette stratégie de recherche qui doit déboucher à longue échéance sur une histoire sociale de l’État et de la politique au XIXème siècle est de mettre en position de comprendre toutes les conséquences qui s’attachent à l’autonomisation de l’activité politique et à son corollaire la professionnalisation de la politique en ce que, sous couvert de l’invention réputée de la démocratie, l’autonomisation de l’activité politique est une forme nouvelle de domination de la société, la politique devenant de plus en plus de ce fait un ensemble de luttes dans l’État sur la définition du rôle de l’État.

Analyser les transformations contemporaines de l’État et de l’action de l’État.

On comprend immédiatement et presque intuitivement, à la lecture de La Dynamique de l’Occident, tout ce qu’on peut tirer pour une analyse de la construction européenne comme processus d’intégration d’unités individualisées de puissances. Cette construction sort d’une succession « d’affrontements » comparables à l’affrontement des seigneurs féodaux, certains sortant provisoirement victorieux de la succession des confrontations, à ceci près mais cette différence est de taille, que cette dynamique advient non pas par l’intervention de grandes familles défendant leurs enjeux, mais par l’action de représentants issus du personnel d’États parlementaires, disciplinés par l’apprentissage de la civilisation politique qu’ils doivent à l’activité parlementaire et dont les façons d’entreprendre, d’espérer ou de faire des concessions réciproques dépend de cet héritage. Outre tout ce qu’un tel exercice a de salutaire pour ne plus voir les « relations internationales » comme un domaine d’objet propre possédant ses propres principes d’explication , on peut ainsi emprunter à Elias pour réaliser l’accommodation indispensable qui permet de voir la construction européenne avec d’autres yeux que les politiques et dans d’autres catégories que celles du débat politique.

Mais on ne réglerait pas seulement dans cette perspective la question des transformations « inévitables » d’un État inévitablement confronté à la « mondialisation ». On pourrait comprendre aussi à partir de la perspective définie certaines transformations immédiates de l’État et de ses modes d’action. Car, exactement comme on a affaire à partir des années 50 à un travail de mobilisation orienté dans le sens de la « modernisation » et de « l’efficacité » et qui porte ses fruits dans les années 60, il existe aujourd’hui tout un travail de mobilisation conflictuel qui oppose aujourd’hui dans l’État différents protagonistes sur le rôle de l’État. Il suffit peut-être de remplacer « plan » par « marché », « Club Jean Moulin » par « Fondation Saint-Simon », génération de la « Résistance imprégnée par l’esprit d’Uriage » par « génération post soixante-huit », pour avoir le principe de la matrice des transformations conservatrices qui unit la réforme de l’État version 55-65 à la réforme de l’État version 85-95. On se propose d’analyser les stratégies de conversion qui permettent ce changement dans la continuité. On se propose en somme d’en revenir à partir des enjeux d’une génération d’acteurs hétérogènes qui sont les porte-parole de cette mobilisation au travail de disqualification et de requalification dont les aspects les plus voyants sont sous nos yeux : l’imposition de la vision économique gestionnaire comme standard d’appréciation de la réussite de toute forme d’entreprise, l’avènement du règne de l’État de droit comme aspect de la tentation récurrente des maître de l’heure pour immobiliser l’histoire ou encore l’usage bureaucratique de la philosophie comme « supplément d’âme » d’une politique sans inspiration.




[1] . Empruntées à l’un de ces multiples documents hybrides, ni simplement administratifs, ni vraiment scientifiques que suscite désormais l’organisation bureaucratique de la recherche, les lignes qui suivent ne sauraient être considérées comme un programme de recherche systématique : on les lira tout au plus comme une mise au point et une orientation de travail.

[2] . Lacroix (B), Lagroye (J.), dir., Le président de la République. Usages et genèses d’une institution, Paris, Presses de la FNSP, 1992, 402 p. ; Garrigou (A.), Le vote et la vertu. Comment les Français sont devenus électeurs, Paris, Presses de la FNSP, 1992, 288 p.

[3] . Garrigou (A.), Lacroix (B.) dir., Norbert Elias la politique et l’histoire, Paris, La Découverte, 1997, 314 p.




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