La politique au scalpel
Responsable(s) : Bernard Lacroix
La politique, comme organisation collective et travail d’organisation collectif, mais aussi comme définition d’un avenir partagé acceptable, a beaucoup changé en l’espace d’une quarantaine d’années. Au contraire de ce que donnent à croire toutes les images enchantées de son fonctionnement démocratique. Son espace de jeu est devenu plus hétéronome sous l’effet d’interdépendances qui bousculent les nationalismes. L’instrument historique majeur de son action et de la légitimité de son action, l’État, est quotidiennement mis en question par des enjeux particuliers qui se déguisent en causes universelles. Son inspiration est assujettie désormais au pragmatisme à courte vue d’un économisme sans frontière qui se croit la figure suprême de la raison. Ceci sans même évoquer le caractère aliénant des images médiatiques de la politique : la confusion de la représentation politique avec les petits affrontements des grands professionnels laisse libre court au dégoût public, qui fait le lit de toutes les formes de démagogie. La politique laisse ainsi beaucoup de citoyens, certes très différents selon les perspectives qu’ils se sentent en droit d’en attendre, démunis, désarmés et désemparés.
Parallèlement, jamais les sciences sociales n’ont été un instrument aussi puissant de critique des préjugés, et de civilisation des entraînements aveugles liées aux passions du jour. Jamais dans le passé, elles n’ont été capables d’aligner autant de résultats et jamais elles n’ont été aussi vigilantes dans l’emploi de leurs outils. Il n’est paradoxal qu’en apparence qu’en développant une force collective et réflexive, elles rencontrent l’opposition de toutes les autorités dont elles minent le crédit, qui conjuguent aujourd’hui leurs pouvoirs pour les mettre en question et en accusation. C’est pourquoi, il n’est pas d’impératif plus urgent que de les faire sortir du laboratoire, de mettre leur point de vue à la disposition du plus grand nombre, enfin de travailler à abattre les frontières et à réduire les distances qui les éloignent de tous ceux qui s’engagent au service des causes publiques, civiques et politiques.
Cette collection, La politique au scalpel, comme son nom est destinée à le suggérer, sera un instrument d’analyse politique de la politique (et des transformations insensibles de celle-ci) informé par les sciences sociales. Elle s’efforcera d’expliciter les raisons, les ressorts, et la rhétorique de la nouvelle doxa politique. Elle fera toute sa place à l’examen des conditions de possibilité de la modernisation conservatrice en cours, de ses conséquences et de ses effets. Elle montrera comment la politique devenue simple confrontation d’opinions autorisées tend à souscrire aux évolutions les plus probables, pour les accompagner. Elle prendra également pour objet toutes les perspectives et toutes les dynamiques qui, du point de vue des étrangers au jeu politique organisé, tendent à enfermer ceux-ci dans leur isolement, en même temps qu’à multiplier les difficultés de leur existence. Ceci sans oublier de mettre en question toutes les formes de conversion inhérentes à l’exercice de l’activité politique, qui sous couvert d’aplanir les voies du futur empêchent d’imaginer et de mettre en œuvre des formes de résistance efficace. Cette collection contribuera ainsi à réarmer la critique démocratique et militante du fonctionnement de la démocratie.
Vient de paraître
La canonisation libérale de Tocqueville
Auteurs : Le Strat Claire, Pelletier Willy
Présentation
Le « retour » de Tocqueville est souvent salué comme l’expression du renouveau du débat démocratique en France. Pris comme équivalent fonctionnel de Marx, Tocqueville a été fait monument, prophète libéral de la modernité. Il n’est pas question dans ce livre d’apprécier le libéralisme de Tocqueville, ni ses qualités de sociologue ou d’historien. Il s’agit de décrire les opérations dont procède son succès public. En l’occurrence, de restituer comment son image consacrée fut importée des États-Unis et plusieurs fois re-produite plutôt que reproduite, puis diffusée et imposée. Au point que la définition libérale de Tocqueville, forte de toute la force sociale de ceux qui l’ont arrêtée, fait à présent consensus. Analyser comment ce consensus a été fabriqué, et Tocqueville ainsi canonisé, interroge en retour tous les discours qui s’autorisent de son nom. Mais, plus encore, l’enquête éclaire les mécanismes par lesquels s’établit la grandeur d’un « grand », jusqu’à n’être plus questionnable.
Table des matières
Préface
Introduction. Mauvais sujet ?
Chapitre 1. « Tocqueville », une fiction ?
Un « auteur », une « œuvre » ?
« Tocqueville », par qui ?
Tocqueville, quel libéral ?
Tocqueville, « en perpétuelle défense de la liberté » ?
Tocqueville, « savant » ou « amateur » ?
Chapitre 2. L’importation
« Tocqueville » « ancien modèle »
Les transports d’Aron
Homologies et importation
Importation et retraductions
Variation des positions et fluctuation des usages
La double accréditation
Chapitre 3. Une canonisation sans canon
Un laboratoire sans paradigme
Une création continuée
Différenciations et routinisation
« Tocqueville » dans les Annales
Un intellectuel total
Controverses et collusions
Un auteur « noble » version « grandes plumes »
Un classique.
Un « lieu-dit » différemment habité
Conclusion. La force de la foi
Bibliographie