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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

Lectures critiques : Nathalie Heinich, La gloire de Van Gogh Essai d’anthropologie de l’admiration

Auteur

Nathalie Heinich,La gloire de Van Gogh Essai d’anthropologie de l’admiration, Paris, Minuit, 1991.

L’AUTEUR MET EN LUMIÈRE, dans la première partie, le travail de construction, à la fin du XIXè siècle, du type humain du « peintre maudit », génie contraint par le désintérêt de ses contemporains de vivre dans la misère et le mépris. Elle souligne l’action d’un certain nombre de journalistes et de critiques qui ont réhabilité et réévalué les peintures des impressionnistes, en particulier celle de l’un des moins reconnu d’entre eux à cette époque, Vincent Van Gogh, et insiste sur le travail d’inculcation réalisé auprès du grand public cultivé pour produire finalement la catégorie mentale devenue commune et naturalisée de « l’artiste incompris », permettant une ré-interprétation non seulement de la vie des impressionnistes mais aussi de tout artiste un tant soit peu malmené par la vie (Mozart, Rimbaud, Rousseau.). Cette partie de l’ouvrage est la plus convaincante du livre même si le corpus étudié se réduit parfois trop souvent à un simple montage commenté de citations de critiques d’art et si les positions sociales de ceux-ci restent en grande partie dans l’ombre. En fait, l’auteur s’en tient à une analyse herméneutique des discours et des prises de positions sur un siècle des protagonistes de « l’affaire Van Gogh » et ne cherche pas à préciser leurs caractéristiques et leurs intérêts sociaux :

« On pourrait par exemple expliquer ces prises de positions par le contexte culturel des articles ou les caractéristiques de leur auteurs : position et origine sociales, opinions politiques et religieuses, type d’éducation. Etudiant, selon la méthode de Pierre Bourdieu, le "champ" de la critique de l’époque, on mettrait en évidence, et la subjectivité des opinions (contre la prétention des discours à la transparence envers l’objet) et leur détermination par des forces objectives échappant aux individus et extérieures aux objets de jugements (contre la prétention à une autonomie du goût). Cet exercice de « relativisme réductionniste » serait toutefois peu pertinent quand à notre objet, dès lors que celui-ci n’est pas tant le principe de distribution des jugements concernant Van Gogh (qui a dit quoi ?), que les raisons pour lesquelles il y a eu à son sujet des discours si nombreux (pourquoi a-t-on dit quelque chose ?) et si bien acceptés (comment a pu se recevoir ce qui a été écrit ?) » (p. 19).

L’auteur fait ici l’hypothèse que les raisons pour lesquelles on a dit quelque chose sur Van Gogh et celles pour lesquelles ce type de discours a pu être accepté sont indépendantes des espaces sociaux d’émission et de réception de ces discours et que leur étude ne fait donc pas partie de son objet. Il s’agirait donc de caractéristiques internes à la vie de Van Gogh et aux discours tenus qui permettraient de répondre à ces deux questions. Nathalie Heinich déploie alors la série des discours sur Van Gogh, discours de mise-en-légende, de mise-en-énigme, de mise en scandale, de mise en vente, de mise en relique, de mise en exposition, et mentionne et explicite l’ensemble des types de discours qui ont été tenus sur ce peintre - du discours esthétique sur les tableaux au discours hagiographique sur la vie du peintre en passant par les discours dénonciateurs des formes naïves d’adoration et de culte et par ceux mettant en cause les prix des tableaux. Elle indique que tout se passe comme si la société avait une dette vis-à-vis de l’artiste pour ne pas l’avoir reconnu de son vivant et qu’elle l’expiait ou la réparait par l’achat des tableaux à des prix « exorbitants », mais également par l’admiration, le pèlerinage devant les tableaux et la consécration des lieux remarquables de la vie de l’artiste. Cependant cette synthèse de tous les discours tenus sur le peintre nous laisse insatisfait. En effet, N. Heinich ne répond pas aux questions posées à la page 19 : à la fin du livre on ne sait toujours pas pourquoi il y a eu des discours et de la passion autour de Van Gogh pas plus que l’on ne comprend pourquoi ce peintre a connu un tel succès. Certes nous voyons des gens disserter sur la « sainteté » de la vie de Van Gogh, sur la qualité de son oeuvre, la force d’évocation de ses tableaux, sa folie et son génie, la culpabilité de la société, ou sur les prix, justifiés ou non, de ses toiles. L’auteur effectue de temps en temps de petites synthèses sur les avis de chacun, pointe les oppositions et les logiques des discours, souligne les paradoxes et fait l’inventaire de tous les aspects du phénomène Van Gogh. Les apories de la simple analyse de discours apparaissent ici de façon évidente : on ne sait pas vraiment qui parle, ni a qui, ni dans quel contexte ni quand quel but. On ne connaît rien des conditions de réceptions des discours, ni des opinions et des pensées des gens qui visitent les expositions, les musées, et les lieux de pèlerinage. On ne sait rien des motivations et des intérêts des protagonistes. Surtout, on ne sait toujours pas à la fin du livre pourquoi Van Gogh est passé à la postérité plutôt que tout autre peintre, si ce n’est qu’il était au départ le plus misérable et le plus ignoré. Enfin, on ne sait rien de plus sur l’apparition de la figure de l’artiste maudit, génial et fou à la fin du XIXè siècle, ni sur les conditions sociales de réussite de la construction de cette figure, le « comment a pu se recevoir ce qui a été écrit ? ». Somme toute, on a alors l’impression d’une machine explicative qui tournerait à vide, n’apportant aucune information anthropologique nouvelle.

Examinons par exemple un type de discours tenu sur Van Gogh et abordé par l’auteur. En envisageant la folie (p.119-146) N. Heinich commence par relever ce qui peut y faire penser dans la correspondance de l’artiste ; elle donne ensuite la parole aux critiques en établissant la chronologie des premières occurrences du thème de la folie dans les textes consacrés au peintre ; elle repère alors les textes qui remettent en cause ce thème. Puis vient un passage sur ce que peut signifier l’imputation de la folie pour un artiste, un passage sur la folie et le sacrifice avec une comparaison avec Nietzsche, etc... L’auteur hésite entre l’analyse véritable, une interprétation personelle du cas Van Gogh et la paraphrase sur les interprétations. N. Heinich nous donne une sorte de revue de ce qui a pu se dire et s’écrire sur Van Gogh, un aperçu tant du travail social qui a été nécessaire pour le faire passer du rôle de peintre minable à celui de génie pictural que de la logique interne des textes sur le peintre qui doivent susciter l’intérêt, le mystère, l’énigme, pour pouvoir déployer un discours exégétique. Mais elle reste finalement prisonnière de son corpus et ne peut rien nous dire de plus que ce qu’elle peut lire dans les textes qu’elle étudie puisqu’elle se refuse à s’intéresser en profondeur aux caractéristiques des locuteurs et au contexte d’élocution. Ce qui se joue socialement dans la célébration sociale des « grands singuliers » n’est que rarement abordé sauf en ce qui concerne, Aurier, « l’inventeur » de Van Gogh, dont les objectifs sont mentionnés. Le choix méthodologique de départ rend improbable la réussite du projet et on ne trouve guère d’anthropologie de l’admiration dans La gloire de Van Gogh.

L’auteur assure vouloir traiter « au même titre, dans un souci de symétrisation visant à battre en brèche un "grand partage" [...] entre le "eux" (croyant aux mythes) et le "nous" (constructeurs ou déconstructeurs de mythes) des savants de notre propre société » (p.10). N. Heinich souligne qu’il s’agit d’une « antinomie historiquement construite par le monde savant, grâce à un travail de démarcation par rapport à tout ce qui n’en n’est pas » (p.103). Mais au lieu de « construire » ou « déconstruire » les mécanismes sociaux de production d’une culture savante et lettrée qui se retrouvent peut-être dans toute culture écrite (Cf. E. Balazs, La bureaucratie céleste, Paris, Gallimard, 1968), au lieu de rendre transparente la position savante, l’auteur se contente de mettre sur le même plan une attitude savante et une attitude populaire, c’est-à-dire selon ses termes « d’opacifier aussi la position populaire » (p.104). Dès lors, séparer et autonomiser les discours en les mettant sur le même plan et en affectant de les trouver aussi estimables, c’est oublier que leur valeur sociale dépend des interactions sociales dont ils sont l’objet et le support. Ce n’est que lorsqu’on fait l’analyse des processus de différenciations des positions sociales et des discours sur le monde à partir de ces positions que l’on peut redonner aux conceptions du monde et aux valeurs de chaque catégorie sociale leurs véritables places : celles d’ensembles de discours et de pratiques produits socialement et rattachés à leurs conditions sociales de production, ni plus ni moins dignes les uns que les autres (en fait la question est incongrue) mais socialement inégaux et hiérarchisés, c’est-à-dire adoptés et générés par des agents de positions différentes et sanctionnés par des rétributions, des profits et des conséquences variables.

N. Heinich tente dans son livre de maintenir l’équilibre entre la conception savante et cultivée du discours légitime sur l’artiste qui met en avant l’approche par l’oeuvre et une conception plus populaire qui s’intéresserait plutôt à la biographie héroïsée de l’auteur. Ce faisant, elle ne remplit pas son objectif de neutralité puisque cette position la conduit à adopter une position critique de la critique savante des discours populaire (cf. p.97-98 sur la Kafkologie, p.104 sur les « autres systèmes de valeurs » des « dominés » et p.11 sur les caractéristiques du discours sociologique). Au lieu d’objectiver le système des prises de position pour en comprendre les enjeux sociaux, elle se trouve prise dans le débat et finalement conduite à défendre les « autres systèmes de valeurs » des « dominés ». Ceux-ci ne peuvent pas avoir de systèmes de valeurs équivalents ou de dignité égale à ceux des « dominants » puisque la valeur et la dignité se mesurant par les pratiques et les comportements quotidiens internes à la société, par définition, les usages dominés sont sanctionnés socialement par les dominants, eux-mêmes définis par la répartition inégale des valeurs et des biens recherchés. Vouloir restituer leurs symétrie c’est déjà prendre position dans la « rivalité » des valeurs, c’est considérer que la société n’a pas déjà une idée sur la question. La symétrisation apparaît donc comme un populisme qui se parerait des couleurs de la neutralité. N. Heinich observant une distinction savante par l’oeuvre et une distinction commune par la personne considère alors que ce n’est pas le phénomène de distinction qui est pertinent (puisqu’il vaut pour les deux) mais qu’il y a « deux façons de construire l’excellence » (ibid., p.105) l’une populaire ou de sens commun et l’autre savante. Elle ajoute : « à demeurer dans la critique on reste condamné à une vision savante, qui n’est que l’une - polémique ou sélective - des postures adoptées face au monde. Pour que l’analyse soit complète, force est donc de sortir du monde savant, en sortant de la critique : en mettant fin au déséquilibre par le rétablissement d’une symétrie entre les objets de recherche, pour traiter sur un même plan et le sens commun, et les différents niveaux de distance savante au sens commun » (ibid., p.106). Selon la conception de N. Heinich, une recherche, pour être complète sur un objet doit donc non seulement parler de toutes les postures et les pratiques concernées mais aussi les adopter pour les restituer et les vivre en quelque sorte de l’intérieur. Cet objectif pourrait apparaître louable s’il ne s’accompagnait pas de l’abandon de l’étude sociologique de la constitution de ces pratiques, des relations entre les agents, de leur construction sociale et des structures de comportement. Dans le cas de Van Gogh, l’auteur nous donne un large aperçu des textes hagiographiques sur le peintre, sur l’éloge de sa folie, sur les sacrifices consentis pour l’art, sur l’abstinence du créateur etc., le tout présenté le plus à plat possible pour ne pas faire apparaître de dimension critique, mais il passe sous silence les processus historiques de constitution de la légende et les usages sociaux qui sont faits de Van Gogh. Elle refuse de considérer les phénomènes de distinction parce qu’ils s’observent dans les deux attitudes, populaire et savante, vis-à-vis de l’art. Ce faisant, elle fait l’impasse sur l’analyse des interactions au cours desquelles l’image, la légende ou les oeuvres de Van Gogh sont produites et mises en avant. Elle n’étudie que le contenu des deux discours et non leurs conséquences sociales réelles.

Finalement, ce livre de N. Heinich, du fait de ses choix théoriques et méthodologiques, ne tient pas les promesses du sous-titre. Une anthropologie de l’admiration - concernerait-elle même Van Gogh - reste encore aujourd’hui à faire.

Philippe Juhem






Philippe Juhem


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