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Cahiers de sociologie politique de Nanterre
Scalpel

Scalpel pour quoi faire ?

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ET D’ABORD POUR QUOI DIRE ? La politique se présente aujourd’hui comme une confrontation publique d’opinions autorisées qui tend à accompagner les évolutions les plus probables. Jugements d’hommes politiques qui, tout à l’honneur de servir des causes publiques cachent les servitudes d’une profession étroitement dépendante des vicissitudes du travail électoral. Verdicts d’experts, qui, formés à la prudence que développe le sens de la carrière dans le monde de l’administration ou préoccupés de leur reconversion comme conseil dans le monde de l’entreprise tendent à ne dire que ce que les destinataires de leurs messages peuvent entendre, parce que leur reconnaissance comme experts dépend d’eux. Le tableau ne serait pas complet, si l’on n’y ajoutait les indignations esthètes d’intellectuels inquiets de paraître, sous l’arbitrage de journalistes collectivement engagés dans une activité qui est beaucoup plus que celle de simplement faire savoir. La politique laisse, dans ces conditions, peu de place à l’exigence patiente d’une analyse méthodique détachée d’enjeux proprement et immédiatement politiques. C’est peut-être ainsi qu’on peut comprendre que la structure de l’expression politique, à l’abri des justifications convenues de son pluralisme supposé, est l’ordonnatrice de problèmes dont la pertinence est loin d’être évidente, dont la formulation est souvent discutable ou dont le caractère fantasmatique peut surprendre. On est alors en droit de se demander si la construction sociale de la politique a fini de nous livrer ses secrets ou même si la politique n’est pas aussi un formidable mécanisme de censure qui a pour effet d’interdire le regard distancié sur sa réalisation quotidienne. Si la science politique peut-être définie comme l’explicitation des conditions et des formes du débat politique, l’explication des faits et gestes des professionnels engagés dans cette activité et enfin l’étude de la manière dont ce déploiement d’activité affecte les acteurs sociaux, il reste finalement beaucoup à faire. Beaucoup à faire pour comprendre par quel cheminement nous en sommes arrivés là. Pour saisir conformément à l’inspiration de Max Weber comment la démocratie peut conforter et justifier la domination. Pour disposer de points de repère informés permettant de distinguer parmi tous les problèmes montés en épingle comme « problèmes de l’heure », l’essentiel et l’accessoire. Pour maîtriser enfin les principes adéquats qui laisseraient espérer, au terme de l’accommodation intellectuelle indispensable, en appréhender les aspects. SCALPEL se propose d’y contribuer, à sa mesure et à sa manière, en pariant sur une sociologie politique rigoureuse.

L’HUMEUR DU TEMPS il est vrai, ne semble guère propice aux sciences sociales et, encore moins à la sociologie. Le résultat le plus paradoxal des controverses des dix années écoulées est le discrédit public dans lequel celle-ci paraît tenue. On a vu tour à tour, et parfois de façon contradictoire dénoncer ses prétentions (que n’a-t-elle su prévoir la fin du totalitarisme !) et son infirmité (comment une « science humaine » peut-elle être aussi anti-humaniste ?) et pour faire bonne mesure, mettre en cause sa rigueur et son caractère scientifique. On pourrait ainsi s’étonner de tant de parti pris si celui-ci n’était une forme d’hommage à des résultats : à ceci près, puisqu’il n’est de science que du caché, que ceux-ci sont assez éloignés de ce que les porte-parole en tout genre cherchent à promouvoir et aimeraient entendre. Il ne faut donc pas s’y tromper et reconnaître ce qu’il y a d’ambivalence fascinée dans ces réactions : ce sont souvent les mêmes qui, après avoir accueilli avec empressement les arts ancillaires de gouvernement dont la sociologie est la matrice - depuis les sondages jusqu’aux formes les plus sophistiquées de l’évaluation - rejettent avec le plus de vigueur les principes qui fondent ses résultats ou les visions du monde qui leurs sont accordées. Les régularités font horreur aux bien-pensants de la liberté. Pourquoi alors se payer le luxe de refuser ce capital, fragile et précieux, que constituent les tours de mains du métier de sociologue ? Et pourquoi ne pas travailler avec la même obstination exemplaire que celle dont Norbert Elias nous a laissé le souvenir, à faire vivre le regard clinique et critique sur la politique qu’autorise l’analyse sociale ? SCALPEL fera ainsi exister, à sa mesure et à sa manière, ce point de vue dans le débat académique (et pourquoi pas aussi dans un débat plus large ?) ; non point tant parce qu’il est notre raison d’être professionnelle, mais aussi parce qu’il a ses titres et qu’il en vaut d’autres.

PIERRE BOURDIEU a récemment encore, alerté sur les menaces originales qui minent désormais l’autonomie du travail intellectuel : utilisation de celui-ci à des fins étrangères à ses préoccupations ainsi qu’aux valeurs qu’il conduit à découvrir (comme on le voit dans certains usages du mécénat) ou bien soumission anticipée imposée par l’existence de professionnels de la diffusion (faisant échapper le travail intellectuel à la critique des pairs, seule conforme aux exigences d’une raison informée), le tout sous le patronage de bureaucrates aujourd’hui intéressés à la démission étatique. Certaines conséquences de ce mouvement insidieux sont déjà perceptibles : l’exclusion d’intellectuels de renom, mais critiques, du débat public, mais surtout dans notre univers immédiat, l’obligation, faite à toute recherche en sciences sociales ou politiques d’attester par sa démarche ou dans ses résultats, des idées en cours (comme les bienfaits de l’entreprise, du marché ou de la démocratie), ou plus largement de compter avec un nouveau légitimisme de bon ton (enclin à la louange de l’individu, de la subjectivité et de la posture esthète). Il devient ainsi urgent pour tous ceux dont le travail est de connaître et de faire connaître, de réouvrir des espaces de travail autonomes, régis autant que possible par les seules règles de l’exercice intellectuel. Sans pouvoir prétendre agir sur la conjoncture dans laquelle les sciences sociales sont prises, SCALPEL sera, à sa mesure et avec ses moyens, d’autant plus respectueux du travail scientifique qu’il sera plus vigilant (critique mais d’abord autocritique) vis-à-vis de tous les effets dans son travail de ce que seront ses auteurs.

LE PROBLÈME est d’autant plus aigu que, dans le monde universitaire, les ruses du légitimisme sont innombrables. La gestion individualisée des carrières qui, dans un contexte d’instrumentalisation accrue du monde enseignant, éloigne, chaque jour un peu plus, l’université de l’utopie raisonnable de Humboldt, détourne des investissements collectifs de longue haleine. La concurrence à la petite semaine, pour les signes de la respectabilité académique, interdit les mises en commun désintéressées qui rendent possibles les révisions collectives indispensables. L’appropriation par les gens du laboratoire de miettes de pouvoir bureaucratique favorise les tentations d’user des ressources institutionnelles pour trancher les conflits scientifiques. L’existence de complicités intellectuelles publiques même devient source de turbulences parce qu’elle incite collègues ou patrons à jouer les proches les uns contre les autres. Il n’est pas jusqu’aux plus jeunes qui ne soient travaillés au corps par un monde où les critères de la réussite intellectuelle sont définis par d’autres que les laborieux de la preuve : la fringale de reconnaissance éloigne parfois les meilleurs d’entre eux des longues patiences de l’accumulation nécessaire au métier. On ne s’interdira dans SCALPEL ni de rassembler des textes anciens, oubliés ou publiés ailleurs, ni d’accueillir de premières tentatives. Car SCALPEL sera aussi, on le souhaite en tout cas, un moyen de resserrer et de tisser des liens, à Nanterre et au-delà, entre tous ceux qui veulent lutter contre l’émiettement centrifuge. En favorisant toutes les docilités, celui-ci encourage la démission et laisse le champ libre aux entreprises de célébration.

LA SITUATION et ses exigences suggèrent donc une formule. SCALPEL se définira moins par un domaine d’investigation, une liste de curiosités ou un inventaire a priori de questions que par une façon d’aborder les problèmes ou si l’on veut par une façon de faire. Sans doute, aucun aspect de l’exercice politique ni aucune des visions qui s’abritent sous ce terme ne devraient-ils nous rester étrangers. L’essentiel reste toutefois de savoir pourquoi cet exercice et ces visions sont tels qu’ils sont. Une fois admis que « la politique », à l’inverse de sa définition abstraite, n’a rien de naturel ni d’éternel, que, même lorsqu’elle a pris le visage d’une activité spécialisée, elle change avec les propriétés de ceux qui en ont la charge, les relations qu’ils entretiennent entre eux et les formes qu’ils lui donnent, le propos devient donc de comprendre et de rendre compte. C’est pourquoi SCALPEL sera d’abord un chantier ouvert à toutes les tentatives stimulées par cette perspective et nourries par l’analyse sociale. Nous n’ignorons pas, pour autant, que cette référence demeure un emblème tant que restent dans l’ombre les controverses qu’elle présume. Nous n’ignorons pas non plus, que les apprentissages disciplinaires et les patriotismes simplets qu’ils développent, immobilisent en des divergences qui ne sont pas de mise. Pas de sociologie aujourd’hui sans attention à la dimension temporelle des constructions sociales. Et pas d’histoire des réalisations politiques sans retour aux interdépendances sociales qui les fondent. Ce n’est pas seulement dire une obsession de l’intégration du travail sociologique et du travail d’historien. C’est affirmer aussi, même si l’étude des activités et des réalisations nous paraît plus féconde que les discussions des doctes à leur endroit, que SCALPEL sera lieu d’expériences et de confrontations. Seule obligation : l’engagement démonstratif. Appuyé sur l’inventaire statistique sollicité autant qu’il peut l’être, voire construit s’il fait défaut. Ou bien, informé par la vertu du document convaincant, du témoignage éclairant, de l’interview présentée ou des archives endormies. Pour donner toute sa place à la construction et au déploiement de la preuve, pour donner sa chance au temps de la réflexion, SCALPEL sera un cahier annuel.

Un mot enfin, pour terminer ces réflexions pour une part personnelles, sur le choix d’un titre. Aussi éloigné en apparence soit-il de l’analyse politique, ce titre, à cause de sa précision chirurgicale, n’est pas sans avantage. Il a l’éclat impudique de la dissection : c’est que celle-ci est réponse active à la curiosité. Il sent sa médecine expérimentale : c’est qu’elle appelait naguère à l’effort de la preuve. On n’oubliera pas non plus que le scalpel est aussi l’outil obstiné et minutieux de l’archéologue. Avec cet instrument dont l’ambition originelle est d’être au service de nos étudiants, on s’est pris ainsi à rêver d’une liberté de ton, aussi éloignée du propos convenu que de l’irrévérence. Cette liberté serait celle, informée et argumentée, des mots qui disent juste.






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